l'Égérie (épisode 1)

il y a
7 min
26
lectures
2

Je vous invite à lire " Femme " et vous en saurez presque autant que moi sur moi. Permettez de conserver un peu de mystère  [+]

L’égérie
L’épisode de l’intitulé ci- dessus mérite au moins un chapitre. Il fut riche en rebondissements, formateur pour l’enfance. Je laisse le lecteur éventuel se faire son opinion.
Le trio que nous formions, Michèle, Henri et moi était inséparable. Nous faisions le trajet de l’école quatre fois par jour, il n’y avait pas de cantine à l’époque, l’itinéraire était agréable mais long. Sur le chemin à l’aller, nous longions une rivière avec ses charmes jamais épuisés .Si nous avions un peu de temps, ce qui était rare, le bain de pieds sur les algues s’imposait. Eh ! oui, il y avait des algues et pas de poissons. Un peu en amont fonctionnait une industrie tueuse, une tannerie. La maison que j’habitais avec mes parents se trouvait un peu à l’écart, et la première sur le chemin du retour de l’école. C’était une belle bâtisse,
de briques rouges avec des chiens assis aux fenêtres des chambres , assez grande avec quatre chambres, une belle pièce qui faisait cuisine et salle à manger. A l’arrière de Dauphine ( le nom de la maison) une cour fermée avec les communs, quelques petits bâtiments, une porte qui ouvrait sur un grand jardin. Plutôt confortable somme toute !. La maison de Michèle était plus banale, une maison de ville encastrée entre deux autres, on y entrait par une petite cour. Tout de suite à droite, l’épicerie des parents dont c’était le métier. Aucun charme ! la chambre de Michèle était la seule pièce agréable de la maison. C’est elle qui l’avait aménagée ; une petite table servait de bureau et presque chaque soir nous faisions nos devoirs d’école ensemble. Nous étions du même niveau, excellents élèves, les meilleurs mais dans des classes séparées, la mixité n’était pas de mise à cette époque. Nous avions dix ans, nos jeux étaient les mêmes, nos préoccupations aussi je pense ! Nous aidions notre camarade qui avait des difficultés avec la chose scolaire, ses devoirs étaient vite bâclés et nous pouvions à notre guise inventer des jeux toujours renouvelés. Nous avions toutefois une contrainte bien librement consentie. Dans une petite ferme voisine, un ami attendait nos soins journaliers. Il s’agissait d’un âne nommé bien sûr « Cadichon ». Il n’était d’aucune utilité à la ferme, il était le dérivatif de certains enfants du quartier à charge pour eux de s’en occuper. Il fallait pourvoir à son bien-être, le nourrir, le brosser et seulement après les soins indispensables, l’emmener en promenade en le chevauchant quand il était disposé ! Il était plutôt d’un caractère facile pour un animal qui n’a pas la réputation de souplesse. C’était un véritable rituel ce bourricot, presque chaque soir nous étions aux petits soins pour lui. Il fallait d’abord prévenir la dame de la ferme dès notre arrivée et aussi lui faire un bref rapport quand nous repartions. Elle était attentive à nos faits et gestes et se préoccupait de la santé du quadrupède. Nous avions aussi des interdits à la ferme dont un formel sur lequel elle avait insisté. Il nous était formellement interdit de grimper au grenier sous peine de nous voir interdit l’accès à la ferme. Elle était très formelle sur le sujet et nous l’assénait régulièrement. Bien sûr, le grand escabeau attirait nos regards et notre convoitise, nous étions très curieux du contenu de ce grenier. La crainte de ne plus avoir le droit de venir à la ferme et de ne plus voir notre baudet nous faisait respecter cet interdit à la lettre. Nous avions fait un trait sur notre curiosité et c’est à peine si nous jetions un œil vers cet interdit. En tout cas, nous n’en parlions jamais entre nous. Pourtant un jour, tout bascula. Un événement considérable perturba à jamais nos esprits d’enfant innocent mais ô combien curieux ! Le propre de l'enfance en somme.
En arrivant à la ferme ce soir là, nous nous présentons à la patronne qui est absente. Nous ressortons, nous asseyons sur le perron pour l’attendre. Notre impatience ne tarde pas et nous faisons le tour de la cour tout en regardant le fameux grenier mystérieux. Que peut-il contenir ? Notre imagination fertile, aiguisée par le temps laisse libre cours à toutes sortes de suppositions. Peut-être recèle-t-il un cadavre. Voilà, la dame a tué son mari et l’a caché là haut sous des sacs. Nous ne l’avons jamais vu cet homme. Peut-être y a-t-il un pendu ? oui mais qui ? Le mari bien sûr ! Celui qu’on ne voit jamais, un fantôme en quelque sorte. Nous en sommes là de nos cogitations oiseuses quand nous entendons du bruit du côté de la maison. La mère doit être rentrée, Nous retournons dare dare car notre Cadichon nous attend. Nous toquons à la porte... pas de réponse, elle n’est pas fermée à clé, nous entrons, nous appelons, silence complet ! La situation inhabituelle, les consignes de la dame nous laissent circonspects, désorientés. Que faire ! nous devons impérativement nous présenter avant d’entreprendre quoique ce soit à la ferme. Nous ressortons et partons à la recherche du fils sans plus de résultat. Là , ce n’est pas une surprise, il nous fuit comme la peste. Il faut dire que notre comportement à son égard est souvent odieux ? nous profitons de son handicap mental léger mais néanmoins bien réel pour lui faire subir nos petits caprices malsains. la suite allait encore aggraver son calvaire. La fille était en retrait et ne participait pas à ces humiliations, elle en réprouvait la plupart et manifestait sa désapprobation à de nombreuses reprises, nous n’en tenions aucun compte et curieusement, son attitude tourna à son désavantage. Par la suite, elle paya son humanité de petite femme à l’égard de l’attardé et cela faillit tourner au drame. Sa bonté, peut-être aussi un peu de pitié la mit dans une empathie fatale pour elle. l’aventure suivante l’emmena dans un tourbillon dont elle sortit blessée.
.
La ferme était tenue et fonctionnait avec trois personnes. Outre la mère qui, en dehors des tâches ménagères, supervisait les travaux intérieurs aidée en cela par un fils de 15 ans, un autre fils plus âgé s’occupait entièrement des travaux des champs. Le plus jeune fils était atteint d’un handicap moteur qui obligeait la mère à une surveillance continue. Michèle et moi furent victimes en quelque sorte des deux fils de la ferme. Je ne sais ce qu’il advînt de notre copain que nous avons perdu de vue peu après ces événements .
De façon différente mais avec des conséquences durables, je subis des troubles de comportement au contact de ces individus. Le fils aîné passait devant notre maison pour se rendre aux champs. Je devais avoir environ 4 où 5 ans quand il proposa à ma mère de m’emmener avec lui aux champs. J’étais très content qu’il me monte sur son grand cheval et ma mère faisait confiance à ce jeune homme solide et gentil pour veiller sur moi. Quand il proposa de m'emmener elle lui fit les recommandations d’usage en de telles circonstances, J’étais plutôt sage et le gars rassura ma mère. Il prendrait soin de moi comme elle- même. Il devait être âgé d’une vingtaine d’années, je ne savais pas son âge. Je me souviens par contre très bien des détails de ces escapades champêtres, pensez donc, monter sur un grand cheval blanc avec ce garçon qui me tenait fermement. J’étais en toute confiance avec lui malgré tout le frisson du risque juché sur un animal en mouvement et à une telle hauteur. Ainsi juchés, nous arrivions au champ, mon guide me descendait en me soulevant dans ses mains fermes et sûres et en me posant doucement sur le sol. Il était vigoureux le bougre et moi j'avais la légèreté de mon âge. C'est ainsi que cette première fois, je me souviens qu' il m’assit sur une grosse souche d’arbre. Il me dit de l’attendre pendant qu’il attelait le cheval à une sorte de gros rouleau. Ensuite, il partit en me recommandant de rester sur place, qu’il allait revenir vite. Effectivement, il eut vite fait de revenir. Le champ n’était pas bien long et ses allers – retours se déroulaient rapidement. Je ne faisais preuve d’aucune impatience, je l’attendais sagement assis sur la souche. Quand il eut fait quelques tours, il me fit descendre de mon perchoir et me fit asseoir près de lui, Là, il sortit de sa musette un gros morceau de pain sur lequel il étala une belle couche de beurre bien frais. C’était en pleine période de guerre, nous étions privés de ce genre de nourriture, je mangeais la tartine comme une friandise et le gars riait de mon appétit, il me dit que je serais un sacré gaillard si je mangeais comme ça ! Après le repas, il me monta sur son dos et me fit faire du galop comme il disait, j’étais aux anges, je pensais que j’aurais aimé l’avoir comme grand frère


L'escabeau

Toujours un silence complet autour de nous, aucun bruit familier. La femme qui nous surprend avec ses cris perçants pour appeler ses bêtes ou son fils nous manque, cette voix aiguïe nous rappelle où nous sommes. Ce soir, rien qu'un grand silence oppressant : personne autour de nous, rien d'habituel ! nos regards se tournent naturellement vers l'absolu interdit, le grand escabeau prometteur de découvertes mirifiques. L'un de nous propose d'aller au pied simplement sans émettre l'idée de grimper bien sûr ! nous y sommes, notre curiosité est à son comble, un frisson me parcourt et je propose de retourner à la maison. Il n'y a toujours aucun signe de présence de la mère et le fils n'est pas non plus dans les parages, un regard suffit pour retourner à l'escabeau. Arrivés au pied, un bref regard alentour nous décide et en quelques seconde nous sommes en haut, la pénombre nous surprend mais l'oeil s'adapte vite et ce que nous voyons n'a rien d'extraordinaire. Sur le côté gauche, des engins de ferme, du matériel empilés sans ordre, un peu fouillis. Nous irons voir plus en détail mais rien d' intéressant à première vue. En face et du côté droit, des sacs de grains pour la nourriture des animaux et un passage bien dégagé jusqu'à l'ouverture béante surmontée d'une poulie pour descendre les sacs. Rien de ce nous pensions découvrir, pas de pendu, pas de cadavre, alors pourquoi nous interdire l'accès de ce grenier somme toute banal. Nous apprendrons la raison plus tard, celle qui fait frémir d'horreur tant d'adultes. Dans une ferme semblable à celle - ci , (elles se ressemblent toutes), les enfants avaient l'habitude de jouer au grenier d'où ils se jetaient sur un tas de petite paille appelée nue- paille destinée à la nourriture des vaches. Elle était ajoutée à de la pulpe de betterave, le tout faisait l'essentiel des repas des bovins. Pour les enfants, le jeu était le plus intéressant, le plus fort en émotion. Seuls les plus intrépides s'y risquaient, en tombant de cette hauteur les corps s'enfonçaient dans la paille jusqu'à être entièrement recouverts. Il fallait retrouver une sortie sans paniquer, la bouche, les narines encombrées de cette fichue paille. Il fallait ensuite se déshabiller entièrement pour se débarrasser de ces cocons qui se piquaient dans les vêtements et surtout les sous - vêtements . Beaucoup de peine pour se faire peur, pour le plaisir de cet instant d'intense émotion ! pourtant les enfants y retournaient chaque jour, toujours avec de nouveaux participants. le jeu faisait fureur et on en parlait jusque dans la cour de l'école, chacun voulant démontrer son courage, sa hardiesse. Les nouveaux venus s'apercevaient en haut du grenier que c'était impressionnant, qu'il fallait effectivement être courageux pour se jeter de là - haut et surtout pour sortir du tas de paille. C'est au cours d'une telle séance qu'un drame survint, un des enfants participant se jeta plus loin que les autres et tomba sur les dents d'une fourche malencontreusement abandonnée sur un matériel lui aussi dangereux. Quand on put le dégager, il était décédé empalé sur la fourche et certainement asphyxié. L'histoire fit du bruit naturellement et on se rappela que ce n'était pas le premier accident du genre mais le plus grave avec la mort de cet enfant. C'est pourquoi les cultivateurs interdisaient l'accès du grenier aux enfants sans toutefois leurs préciser les raisons.
Fin du 1er épisode
2

Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Gladys! Je suis restée suspendue à ce texte, fabuleux! J'attends la suite avec impatience!
Image de Gladys
Gladys · il y a
Alors, introduis-toi dans mon petit cerveau et guide-moi, je l'ai fait pour toi ! bientôt; à nous deux le Goncourt!
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Hihihi c'est ce que j'ai fait et tout de cette histoire raisonne en moi! Cadichon (qui était mon âne en peluche ainsi que celui de mon arrière grand-père), les souvenirs, la curiosité, l'enfance, l'amitié etc. etc. Vraiment c'était un délice de lire ton texte!
Un Goncourt, ça oui tu mériterais! Une vraie écrivaine c'est certain!

Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'oubliais aussi pour Cadichon que c'était le héro de mon bouquin préféré ;)
Image de Gladys
Gladys · il y a
moi idem, mon père m'en lisait un épisode chaque soir et il inventait, un conteur exceptionnel
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Mémoires d'un âne? nous n'avons vraiment que des points communs!
Image de Gladys
Gladys · il y a
Vraiment en osmose , même le Burkinabé en se trompant de train s'est retrouvé à Moscou avec tous les changements- allusions au Dombas avec les plaines d'Ukraine
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'ai marché sur les traces de ce grand Monsieur! L'Ukraine est un pays magnifique, où effectivement, le curé Burkinabé m'a accompagné dans ses rêves de Paix!
Pour toi ma jolie Tsigane: https://www.youtube.com/watch?v=TilQ8BIHisw