L'écluse

il y a
5 min
35
lectures
12

J'écris depuis très longtemps par passion et surtout pour m'amuser . Vous pouvez me retrouver sur Amazon où sont publiés mes romans et mes recueils et sur Facebook "Les pages de l'Herm". Merci à  [+]

Un petit coin tranquille, une maison sans prétention, il en rêvait depuis longtemps. Il avait parcouru toute la France pour réaliser ce songe qui lui tenait l’esprit en éveil chaque soir.
S’échapper de la grande ville, laisser derrière lui, ses collègues de bureau, ses dossiers interminables, les rues pavées luisantes d’ennui et de solitude.
Aussi, quand il dénicha cette petite annonce « cherche éclusier, place à prendre immédiatement », il n’hésita pas un instant et, l’adresse en poche, se rendit sur place le jour même.
L’homme qui l’accueillit était grand, massif mais avait cependant un visage assez amical. Il lui expliqua rapidement en quoi consistait le travail, lui montra son futur logis puis sans manière, l’entraîna dans l’auberge du bourg pour signer leur accord.
En quelques lignes sa vie se transforma, il passa d’employé de banque à éclusier. Bien évidemment, ce changement brutal n’alla pas sans cris et reproches de la part de sa mère qui vit là, un mauvais tournant dans la vie de son unique fils.
Mais il mit de côté cette acariâtreté qui ne lui révéla qu’une seule chose, l’orgueil démesuré de sa mère et la honte qu’elle éprouvât en apprenant selon elle, cette déraisonnable décision.
Il eut sur le coup un peu de regret de la blesser ainsi, mais se ravisa aussitôt. N’avait-il pas toujours répondu tête inclinée, avec satisfaction aux caprices de cette femme qui n’avait de mère que les quelques gestes et paroles qu’elle lui accordait en public ? A trente cinq ans bien avancés, il estima qu’il était temps pour lui de prendre sa destinée en main, celle-ci dut-elle passer par un reclassement social.
L’eau, il connaissait bien, étant né sur les rives de la Seine. C’était un élément qui non seulement faisait partie de son existence mais dont il était incapable de se priver plus d’une semaine. Le dimanche, il revenait à Villequier par le train du matin et retrouvait avec joie et ce quelle que soit la saison, son village et son ambiance toute campagnarde. A peine descendait-il du wagon, qu’il happait toutes les images et les odeurs qui venaient à lui. C’était comme la chanson des Sirènes d’Ulysse qui le priaient de les rejoindre. Mais obéissant, il se bornait quand le retour pointait, à blottir dans sa mémoire toutes ces choses, pour égoïstement les ressortir à la lumière de sa chambre parisienne.
Il prit son poste un mardi, par un beau matin de printemps tandis que la Seine toute parée de diamants, filait insolente vers Le Havre.
Heureux, satisfait de son choix, il s’installa dans cette vie faite d’eau et de rencontres extraordinaires, sans éclats, sans un bruit, avec au cœur, le simple bonheur d’être là. Les journées passaient au rythme des péniches, des bocks bus au soleil couchant, des nuits noires et profondes de l’hiver, des rosées d’avril qui couvraient les cours d’eau et nappaient les champs d’un voile léger et mousseux.
Les gens du bourg s’étaient habitués au nouvel éclusier, lui rendant visite fréquemment, pour discuter du monde et de ses travers, partager une tourte ou savourer un Calvados devant l’âtre. Ces hommes et ces femmes qui venaient briser doucement sa solitude, lui apportaient une sérénité qui faisait qu’il s’endormait l’âme reposée.
Oh oui, il se plaisait dans sa maisonnette aux ardoises passées, ceinte d’une barrière en bois qu’il repeignait chaque été d’un blanc vif, pour signifier aux promeneurs du dimanche que l’écluse était bien gardée.
Cet état de grâce, dura cinq ans puis vint l’heure des quarante ans et des tourments. Désormais reconnu dans son métier d’éclusier, il s’était fondu au village et à ses habitudes sans même s’en rendre compte, adoptant ses gestuels, ses rites, ses petites histoires, comme si toujours il avait été là, comme si ses racines étaient rivées sur ce bout de terre. Mais la nature, aussi charitable soit-elle, se rappelle parfois cruellement au bon souvenir des hommes, en réveillant chez eux, des manques qu’ils ignoraient.
Augustin n’échappa pas à cette règle et, en homme mûr, l’absence d’une épouse, d’une famille à ses côtés, commençait à se faire prestement sentir.
Il se mit donc en quête de celle qui pourrait combler ce vide et écuma toute la Normandie pour parfaire sa rude tâche. Bonheur lui fut donné quand il trouva dans un petit village non loin de Cherbourg l’épouse tant convoitée. Les noces furent célébrées dans le pays de la mariée, on y rit et but beaucoup puis le jeune couple, prit le train pour Paris et de là, pour Nogent.
La mère d’Augustin s'éteignit peu de temps après leur mariage, sans ne jamais reparler à son fils. Sa femme et lui s'occupèrent des obsèques ainsi que de la vente de la maison et des terres attenantes. En femme raisonnée, son épouse ajouta l'argent de l'héritage à leurs économies, et dans le même temps donna naissance à leur premier enfant qui lui-même fut suivit de deux autres.
Augustin fut comblé, à quarante cinq ans passés , la vie lui faisaient là un beau présent. Il aimait promener ses trois garçons le long de la Seine, les emmener au village, les regarder dormir.
Cet élargissement familial, amena quelques changements à la maisonnée. Celle-ci se vit agrandir de deux pièces par l'arrière ainsi que d'une remise. La barrière en bois fut remplacée par une grille joliment travaillée, et une marquise vint trôner au-dessus de l'entrée. Ces transformations chagrinèrent quelque peu Augustin qui trouvait tout cela bien inutile mais il ne voulait pas contrarier son épouse, qui lui avait donné trois beaux enfants. Aussi, la laissa-t-il s'occuper et de la bourse et de la maison. Et c'est ce qu'elle fit avec application et ingéniosité. Elle tenait si bien son rôle de mère et de maîtresse de maison, qu'Augustin ne reconnaissait plus la jeune femme fraîche et piquante qu'il avait épousée. La maison était son domaine et il devait pour s'y présenter, lui demander la permission. Même leur chambre à coucher lui fut interdite, la chose n'étant plus de leur âge lui avait-elle affirmé un soir, alors qu'il commençait à se déshabiller pour se glisser sous leurs draps de lin. Il fut ce jour-là ,irrémédiablement congédié et dut, pour apaiser sa fatigue, se contenter d'un petit lit en fer près de ses fils. Ces derniers acceptèrent leur père dans leur chambrée avec enthousiasme et partagèrent avec lui, de bons moments de rires et d'histoires farfelues.
Mais hélas, cette complicité ne dura qu'une seule année, son épouse décidant qu'il leur fallait aller à l'internat pour devenir des messieurs. Il regarda la carriole du père Chaise les emmener vers la grande ville, le cœur lourd, les yeux humides et les lèvres serrées.
L'écluse demeura son échappatoire, ses mains et ses muscles ne vécurent que pour elle et le fol espoir de revoir un jour ses garçons à l'angle de l'église. Le lien entre sa femme et lui s'effilocha comme une dentelle trop vieille, et le silence et l'indifférence, s'installèrent entre eux.
Un soir, alors qu'il venait de faire passer la « Demoiselle » une péniche Bourguignonne, son épouse vint le réprimander à propos de bottes crottées oubliées à l'entrée de la cuisine. Augustin entendit ses paroles méchantes, pleines de bile, sa férocité la rendait laide et insupportable. Il fixa la Demoiselle, contempla sa poupe au soleil couchant et ses années paisibles lui revinrent alors. Une larme surgit au coin de l'oeil et lui pinça le cœur et l'âme violemment, les mots de son épouse résonnèrent plus fort encore. Elle se tenait droite, le visage sec, les poings ronds et levés dans sa direction. Il s'amusa de la voir ainsi telle une marionnette de chiffon qui se voulait menaçante. Inerte, presque absent, il l'abandonna à sa rage et tourna les talons.
Mais, à peine avait-il dépassé la grille qu'il entendit un bruit sourd et des cris. Aussitôt, il se retourna et vit que la place que sa femme occupait était vide. Il se précipita vers l'écluse et la découvrit se débattant au milieu du canal. Son visage toujours empli de haine auquel ses cheveux mouillés venaient se coller, le révulsa, et annihila toute réflexion, toute tentative. Elle lui tendait la main et lui demandait de l'aide, mais il ne pouvait bouger. Un sentiment étrange le pénétra doucement, et il comprit avec horreur, que la peur qui le tenaillait n'était pas la peur qu'elle se noie mais la peur que la vie, que le destin, n'achèvent leur travail.
Le corps raide, pénétré de sang froid, il l'observa luttant contre la mort, cherchant appui sur les parois lisses. Il scruta ses yeux affolés, qui refusaient l'inéluctable et en ressentit une sorte de joie mêlée de folie. Elle s'agitait, s'enroulant dans les tissus de sa robe et de ses jupons, piquant vers le fond puis remontant immédiatement à la recherche d'air. Quand elle refaisait surface, il voyait sa bouche grandement s'ouvrir et absorber tout l'air environnant à la manière des poissons jetés sur les étals du port.
Enfin le silence tomba, elle finit par disparaître sous l'eau verte dont la surface redevint instantanément calme. Il resta un instant sur la berge, balayant l'endroit d'un œil avisé et satisfait puis s'en retourna vers sa maison en ne cessant de répéter «  un petit coin tranquille, une maison sans prétention , voilà ce qu'il me faut».
12
12

Un petit mot pour l'auteur ? 24 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de de l air
de l air · il y a
Une histoire originale, un peu dixneuvièmiste...
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
oui je l'avoue. Merci d'être passé
Image de Elisabeth Deshayes
Elisabeth Deshayes · il y a
la recherche du bonheur tranquille est un long combat...
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
En effet,mais le jeu en vaut la chandelle.Merci beaucoup
Image de Fleur A.
Fleur A. · il y a
Et bien il a sérieusement défendu sa tranquillité l eclusier
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
Oui avec sérénité mais efficacité.Merci d'être passée
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Cet homme a écopé d'une mère acariâtre puis une épouse dictatrice, il aurait pu se mettre à écluser doublement... mais heureusement il y a le karma ;)
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
Je suis entièrement d'accord
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Un drame qui couvait depuis longtemps et qui trouve son aboutissement .
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
Augustin est vraiment heureux je pense. merci Ginette
Image de Marc D'ARMONT
Marc D'ARMONT · il y a
Après tout il ne l'a pas poussée à l'eau. Excellent texte.
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
un peu quand même, on va dire mentalement. merci de votre visite
Image de Philippe Barbier
Philippe Barbier · il y a
Un excellent texte comme d'habitude
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
merci beaucoup Philippe
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Au fil de l'eau, l'amour se meurt
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
ah! Si on savait!!!
Image de Parfumsdemots Marie-Solange
Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Superbe!
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
merci beaucoup.
Image de Alphonse Dumoulin
Alphonse Dumoulin · il y a
Des années que je le répète, il ne faut jamais perdre l'espoir : tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se noie. Merci, Albane, de nous rappeler cet incontournable de la sagesse marinière.
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
Merci à vous Alphonse d'être passé.

Vous aimerez aussi !