Le voyage de Babi

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« Dans tes poumons, le vent de la vallée souffle, mais dans ton cœur, le sang est tout troublé », chante Kita avec son visage de lune, en frottant les boyaux d’un astrakan avec du safran. Kita a des yeux de lynx, les épaules dénudées, un rire à faire craquer les pierres, mais elle sait faire passer la fièvre, l’esprit maléfique et l’amour de travers. Kita regarde le corps sec de Babi, cette corde enroulée de muscles et percée d’os comme des épines. Sa peau sent le musc. Babi attend. « Pas de potion, mon Malik, c’est un voyage qui te guérira, va donc demander pardon à trois de tes ennemis et partage un repas avec eux sur le col du Shawal avant la troisième pleine lune. »

Babi ne connaît pas le pardon, chez les Pachtounes, on lutte féroce, on se mesure aux armes et dans les jeux. À 90 ans, Babi tient son arc sans trembler et monte tout seul sur son Arabe. Les Tadjiks le craignent. Mais Babi faiblit, son esprit s’embrouille, parfois il croit voir ses ancêtres. Cette nuit de claire lune, dans la vallée de Shakai, il regarde ses terres, ces crêtes sauvages et chauves, ces villages qui embaument l’air des festins passés. Les étoiles l’appellent, mais il ne les écoute pas. Ses fils sont bien jeunes, les femmes encore belles, les dattes si fraîches. Il embrasse Leila, prend son arc et sa boussole, enfourche son cheval et part vers l’est.

Quand l’aube déploie sa couverture blanche, Babi pense à son premier ennemi, Azhar.

On sonna les cornes, les deux chasseurs partirent dans des directions opposées : Azhar vers la montagne, Babi vers la plaine. Quand le soleil ne fut plus qu’un pale disque rouge, ils furent de retour avec leurs besaces pleines. Azhar, plus expérimenté au galop, déposa au pied du cèdre bleu vingt faisans dodus, quand Babi, plus jeune et vif à l’arc, déchargea un faisan de plus, seulement cet oiseau n’était pas très frais. Sous les regards moqueurs, on compta et on pesa, on prit Allah comme témoin, on jura sur la tête de son cheval et on proposa de couper la victoire en deux. Babi refusa et partit les joues en feu.

Dans le village de Kaniguram, les enfants courent derrière les chèvres, les hommes fument autour du feu pendant que les femmes préparent les marmites. Azhar est rabougri, il a la peau jaune et une bouche qui ne ferme plus. Babi demande pardon, Azhar a déjà oublié. Babi se couche le cœur moins lourd, délivré de sa honte.

Quand la Voie lactée monte sur les montagnes du nord, Babi pense à Barak.

Sans se parler, ils tombèrent d’accord. Il leur fallait une différence, sinon tout le village se moquait, ils pensaient et parlaient comme des frères jumeaux. Pour le concours de cerfs-volants. Babi fabriqua le sien dans les couleurs du feu, Barak dans celles de l’eau. Quand le vent se leva, des cris retentirent et une pluie de couleurs envahit le ciel. Au bout de quelques heures, il ne restait que deux : un oiseau de feu et une sirène turquoise. Ils volaient, damnés l’un derrière l’autre, et ils finirent par s’enchevêtrer. On ne réussit pas à les départager. Barak et Babi célébrèrent amèrement leur victoire. Babi partit le lendemain de l’autre côté de la montagne.

La tente de Barak se trouve au milieu du village de Karama. Quand il rentre, Babi se trouve mal à l’aise, tout lui rappelle son chez lui. Barak est dans son lit, souffrant, il donne son pardon et il lui en demande aussi. Babi s’endort aussitôt, la joie de voir Barak le berce.

Quand le vent de l’Ouest apporte le feu, Babi pense à Tulim.

Babi aimait Mariam, mais il rougissait à ses regards. Tulim lui conseilla d’écrire un poème. Babi prit sa plume et ne sortit pas pendant des semaines. Tulim fit le messager, mais arrivé devant l’élue, il se proclama aussitôt l’auteur et lui demanda sa main. Babi fut comme sonné, mais n’arriva jamais à expliquer l’embrouille. Sans espoir, il partit avec la prochaine guerre.

Babi réfléchit beaucoup. Il n’est pas coupable, mais Tulim est son ennemi. Et Kita est ferme. Dans son palais à sept fontaines, Tulim vit entouré des femmes. Il ne le reconnaît pas, mais il accepte d’héberger ce pèlerin en échange de quelques pièces. Pendant le repas, Babi verse du sel dans le plat de son hôte et s’excuse aussitôt. Tulim est furieux, mais dit oui pour un grand festin au col de Shawal. Babi fait de beaux rêves, il a éteint son désir de vengeance.

Le lendemain, le cheval et les pièces de Babi ont disparu, Tulim est parti en voyage. Babi n’a plus que son arc pour chasser, sa boussole pour lire et des histoires à raconter en échange d’un lit. Ses habits sont blancs de poussières quand il aperçoit les feux de son village. Leila pleure de bonheur.

C’est la nuit de la troisième pleine lune. Au-dessus du col de Shawal, le ciel s’allume. Aucun bruit, sauf le crépitement des flammes qui illuminent le repas : halwa aux carottes, ragoût d’agneau, riz au cardamome, firni aux amandes et pistaches. Babi avait rajouté des fleurs entre les plats et mis une orange dans l’eau pour rappeler la terre qui flotte. Babi fume, il sent des fourmis dans ses pieds et son cœur fourmille. Ses ennemis lui manquent. Les flammes s’étirent d’un coup, les étincelles volent, un courant d’air se lève et il lui paraît entendre des bruits de sabots.

Babi se réveille et voit un lézard caché sous une pierre. La vallée de Shakai nage dans un crépuscule bleuâtre. Les marmites sont encore pleines et nulle trace d’invités. Son cœur se serre. Son voyage n’est donc pas abouti, la fin l’attend.

Kita l’écoute, elle sourit, elle ne parle plus de la mort. Pourtant, Babi n’a pas fait son festin. « C’est ton humilité qui a soigné ton cœur, le reste, ce sont des histoires pour endormir les petits enfants. »

Babi a envie de voir le monde, il revoit Azhar qui oublie tout, Barak qui reste au lit. Babi parle du pardon et de la patience, on le prend pour un fou. Un jour, il part en Afrique, un autre il se transforme en statue. Les enfants le montrent dans le ciel, à côté du Capricorne.

Babi n’est pas mort, sa vie se fond dans les livres.
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