Le vieil homme

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Un peu essoufflée, elle s’assied sur un banc, face à l’eau. Les vagues, légères et têtues, coulent sur les gros cailloux gris, avec un bruit de mousse. Elle offre son visage au vent frais, dans la lumière grise et bleue. Des effluves d’alluvions et d’algues décomposées lui parviennent par bouffées. Le revers de son manteau en laine bat sa joue par à-coup.

Le bout du banc ploie soudain, le mouvement la projette légèrement au-dessus des lattes de bois. Un vieil homme est en train de s’assoir, elle ne l’a pas entendu arriver. Sa chevelure blanche, dense et bouclée est soulevée par la brise. Les coutures de son caban marine apparaissent contenir à grand peine un dos large. Il pose les deux mains sur le pommeau d’argent d’une canne et y appuie le menton, les yeux mi-clos. Peut-être est-ce une sorte de force concentrée qui émane de lui, sa présence la perturbe vaguement. L’intrigue aussi.

Elle entrevoit par intermittence un profil aux traits modelés puissants, d’une beauté antique. Peu à peu, sa présence s’impose de plus en plus à elle, lui en devient presque insupportable. Une fêlure s’élargit à l’intérieur, elle la ressent de façon palpable. Angoissée, elle éprouve en même temps un pressentiment diffus que quelque chose existe en-dessous ; et avec lui un élan de s’en approcher.
D’un coup, quelque chose se renverse cul par-dessus tête. Une bascule de gravité. Elle happe l’air, le souffle court et erratique. Une effervescence au creux du ventre, milliers de picotements, comme une douleur lointaine se muant en eaux.

Un bruit sourd la ramène à elle sur le banc. L’homme est en train de tousser. Elle s’arrime à tout ce qui l’entoure, la brise, le lac, la dure assise de son siège. Sans réfléchir elle l’aborde avec la première chose qui lui vient à l’esprit : « Vous venez souvent par ici ? » Silence. D’abord, elle croit qu’il ne l’a pas entendue. Au bout d’un moment - elle hésite entre renoncer ou le relancer, il se tourne vers elle et la regarde. D’un regard qui la voit. Des yeux couleurs pers, un nez fort, la peau solide, la texture d’une pierre dorée brunie. Puis il se détourne. Un air oriental s’élève dans l’air, chantonné doucement.
Une pierre touchant le fond d’un puits. Un écho lointain en elle, d’un monde ancien aux larges pierres chaudes tombées en ruine.

Son téléphone sonne dans son sac. Elle le saisit, un texto l’avertit qu’elle n’a plus que quelques jours avant la résiliation d’un abonnement. Elle le délaisse, s’adosse au banc. Le vent effleure sa peau. L’espace d’une seconde, elle voit l’arbre de la petite île en face ceinturée de béton se rapprocher. Un battement de paupières, il est à nouveau à sa place, tronc puissant planté dans un cercle de terre cerné d’arceaux bas métalliques, ses larges branches étendues remuées par la brise. Le vieil homme se racle la gorge, puis se remet à fredonner.

Trois mouettes passent et crient devant eux deux, flèches virevoltant dans les courants.
Au bout d’un moment, les lattes du banc vibrent. Le vieil homme est en train de se remettre debout en s’appuyant sur sa canne. Il semble regarder le lac, avance de quelques pas. Puis il se tourne vers elle, la regarde et prononce : « Silimma hemiin ». Sa voix est rauque et douce, la langue gutturale et mélodieuse, qu’elle ne connaît pas. Cela résonne comme une salutation, une bénédiction. Quelque chose remue en elle, des petits cercles s’élargissent.

Puis l’homme s’en va, elle le suit du regard, son dos ample et sa démarche légèrement claudicante. Ses chaussures de cuir bien découpé craquent sur les petits graviers que les mouettes ont laissé tomber.
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