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LE. VELO. ROUGE

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michel jarrié

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Bon ça va, j'ai compris, on me vire !
Depuis quinze ans que chaque année je suivais le tour, pas du bord de la route, mais dans la voiture dépanneuse, toujours prêt à gicler pour changer une roue, un vélo.
La cinquantaine approchait ; ajouté à tout ça, mes pépins physiques et il faut bien l'avouer, une dose de bibine journalière histoire d'oublier cette vie de con.
Et pourtant j'aurais pu moi aussi me faire un nom, emmagasiner coupes et bouquets et voir les belles filles prêtes à tout pour approcher leur idole.

Au lieu de tout ça , rien. Le patron m'avait gardé par pitié. Il est vrai que je ne le ruine pas ; l'été on roule. Une fois les vélos rangés je passe mon temps à surveiller et à réparer le matériel dans un vieux hangar de banlieue, avec une petite pièce sombre comme lieu de vie. 

Seules quelques largesses de la direction me permettent d'aller me biturer en ville.

Et pourtant ! A vingt cinq ans je la tenais mon étape de montagne, porté par la foule criant des ''Allez Raymond,'' après des heures à serrer les dents, la victoire me tendait les bras.
Une dernière descente sous l'orage, une biche qui traverse la route et puis le trou noir... De la lumière à l'ombre !
Traumatisme crânien, trois jours de coma et au réveil me voilà avec en prime un genou déglingué et ma carrière fichue.

Retour à la case départ. 
Torisseau mon lieu de naissance. C'est sûr j'en ai gros sur la patate de revenir la queue entre les jambes. Et dire que le village m'avait monté un fan-club !
Je m'étais rabiboché avec la mère lorsque j'avais appris sa maladie. Jeune j'avais pris la tangente et l'avais laissée dans un foutoir pas possible avec son épicerie.
Il faut vous dire que dès quatorze ans j'avais pris la place d'un père défaillant qui s'était tiré avec la préposée de la poste.
Outre les heures d'ouverture il fallait assurer les livraisons à domicile, même pas le temps de retrouver les jeunes de mon âge. J'avais une bécane d'un autre siècle. Yvan, le marchand de cycles me l'avait aménagée façon triporteur, il fallait forcer comme un bœuf sur les pédales.
Ma récompense c'était quand j'allais livrer la châtelaine.
Tout le monde disait qu'elle était folle et la jambe légère.
N'empêche que moi je la trouvais très chouette et généreuse.
Elle était, et de loin, notre meilleure cliente.
On la disait séparée de son époux, vivant de sa peinture.
Le bruit courait qu'elle était très connue et vendait ses tableaux à un prix astronomique. Souvent elle partait même à l'étranger exposer ses œuvres.
Avec moi elle était adorable, j'avais toujours un verre ou un bol qui m'attendait et avec ça je repartais avec de belles étrennes.
Il arriva qu'un jour je tombais nez-à nez avec une jeune fille en kimono ; Aude la châtelaine me la présenta comme son modèle.
C'est ainsi que je découvris le monde de la peinture et fut fasciné par tous les tableaux exposés dans son atelier.
Ce faisant Aude me demanda si le fait de poser pour elle me plairait.
Le dimanche qui suivit je me pointais tout intimidé : elle eut tôt fait de me mettre à l'aise, je devins son nouveau modèle. Elle fit tout d'abord mon portrait et ensuite au fil des dimanches elle me peignit nu dans des poses différentes.
Bien sûr au début j'étais gêné mais elle fit tout pour me détendre. Elle même était vêtue d'une sortie de bain qui, volontairement ou pas, laissait entrevoir des pans de corps suggestifs qui ne laissaient pas indifférent le môme que j'étais.

Tous les dimanches après-midi je me pointais, sauf quand Clothilde sa fille venait en été. Bien qu'étant du même âge le courant ne passait pas trop entre nous.
Que comptes-tu faire de ton argent de modèle ? me diemanda Aude ?
Je lui répondis que je les confiais à Yvan en acompte d'un vrai vélo de course.
Je ne sais pas comment les cancanières du coin eurent vent de mes dimanches après-midi au château, toujours est-il que ma mère avertie téléphona à la châtelaine en lui criant des insanités, la traitant même de putain. Toujours est-il qu'Aude partit du jour au lendemain, me laissant désemparé.
Ma mère aurait pu en rester là, mais non ! Elle me traita de dépravé et de petit gigolo aussi tordu que mon père.
J'eus tôt fait de grimper dans ma chambre, et ramassant deux trois frusques je partis sans un mot.
L'idée me vint de passer chez le marchand de cycles pour récupérer mes sous, mettant fin à mes rêves de vélo.

On aurait dit que le brave Yvan m'attendait :
- Où vas-tu aller avec tes seize ans ? Les flics vont te cueillir et tu auras droit à la maison de correction. Laisse-moi faire. J'ai un lit pour toi et demain je me débrouillerai pour que tu rentres en apprentissage chez un copain en ville.
A propos ton argent, le voilà et, me menant dans sa réserve il ajouta :
Le vélo rouge, il est à toi , et ne me demande surtout pas qui l'a payé !
Trois années plus tard j'avais fini mon apprentissage. Mon patron, passionné de cyclisme m'avait transmis son virus et à force d'avaler des kilomètres, je m'étais fait une place dans le ''peloton'.
Je fis mon service au bataillon de Joinville et au sortir de l'armée je fus enrôlé par un groupe.
Me voilà revenu à Torisseau, le pays a bien changé. Tous les petits commerces ont disparu, ma mère n'étant plus de ce monde, je vis dans son appartement et grâce à un copain d'enfance devenu paysagiste je grappille çà et là quelques petits boulots.
J'ai appris qu'Aude, ma peintre, victime d'une attaque, résidait au château ; j'en éprouvais beaucoup de peine mais n'osais pas lui rendre visite.
Ce fut Clothilde, sa fille, qui vint un matin frapper à ma porte.
Elle me dit sans ambages :
 -Raymond, vous connaissez l'état de santé de maman. Comme je suis au courant de toutes les mésaventures qui ont jalonné votre route, voilà ce que je vous propose.
Déjà un an que je vis au château : deux femmes se partagent ménage, cuisine et soins auprès d'Aude, laquelle très diminuée ne peint plus. Hormis l'entretien du parc je passe le gros de mes journées auprès d'elle, la promenant dans les allées au bon du jour et lui faisant la lecture des journaux.
Rien d'exaltant mais je suis enfin content de mon sort.
Clothilde put de ce fait poursuivre son métier de journaliste et écrivaine en sachant sa mère bien entourée.
Vint le soir où je sentis la main d'Aude posée sur la mienne devenir peu à peu inerte.
Selon les dernières volontés de la défunte, la cérémonie fut sobre et très digne.
Le jour suivant, alors que je préparais mes affaires, Clothlde apparut, les larmes aux yeux, me suppliant de rester.
De là nous sommes allés dans l'atelier de la peintre, sous clé depuis longtemps. Elle dévoila le dernier tableau peint par Aude :
- Prenez- le, maman l'a peint pour vous.
Là j'ai senti mes jambes vaciller : j'avais sous mes yeux un vélo rouge posé contre un arbre et devant, moi à seize ans tout vêtu de jaune assis contre la roue, couchée, une biche, les yeux fermés, la tête reposant sur mes jambes.

Je reportais mon départ. La nuit suivante alors que mon sommeil tardait à venir, je sentis un mouvement de drap, ensuite une présence dans mon dos, une voix me glissa à l'oreille :
- J'ai froid !
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Guy Bellinger · il y a
Le récit, totalement imprévisible, ne se contente pas de pédaler sur des circuits peu courus, il émeut.
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michel jarrié · il y a
L'émotion, ah l'émotion ! Elle nous apporte tant de bonheur, certes des gars s'en servent à leur profit quel dommage, ils ne savant pas ce qu'ils perdent.
Merci Guy et passes bien le cap.

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Guy Bellinger · il y a
Pareil pour toi.
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Flore · il y a
Je viens de relire avec beaucoup de plaisir ce texte , beaucoup d'émotion...J'ai pris beaucoup de retard sur mes commentaires. Mais je reviens toujours avec autant de plaisir lire tes histoires, pleines d'humour et de vie, ça fait du bien d(oublier un moment le "ronron" de la vie. Bonne soirée Michel et merci.
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michel jarrié · il y a
C'est toujours un bonheur pour moi de mettre en ''vedette'' ces petites gens du quotidien et, bien sûr, de le partager avec toi.
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Flore · il y a
Après "La bicyclette bleue"...le "Vélo rouge"...merci encore pour ces jolis partages.
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Silvie DAULY · il y a
Encore un conte très émouvant avec un scénario complexe et une fin inattendue. J'arrête pour aujourd'hui car je passerais des heures à vous lire!
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michel jarrié · il y a
Si je vous dis que c'est mon ou un de mes enfants préférés, mais je me garde bien pour l'instant de le confier au comité lequel me renverra en finale public, ce ''chenil où l'on se dispute un nonos et là le texte passe en second seul le réseau et les copinages prévalent...;chez short comme ailleurs !
Je ne suis nullement amer seulement lucide.
Merci Sylvie.

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Lange Rostre · il y a
Une bien jolie histoire entourée de différents sentiments mais la tendresse et l'émotion dominent.
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michel jarrié · il y a
Merci pour votre appréciation Lange Rostre.
J'ai eu plaisir et émotion à ''bâtir'' ce texte. Belle journée.

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Utilisateur désactivé · il y a
Un parcours en dents de scie (ou en dérailleur arrière cinq vitesses) qui fait une belle histoire.
Quel que soit le domaine, dépassé la cinquantaine l'employé trop cher même si compétent est remercié, remplacé par une jeunesse naïve et docile qui subira le même sort, jusqu'à l'avènement des androïdes, et là ça risque de se gâter dramatiquement pour beaucoup. Enfin, il y aura toujours les balades à bicyclette sur les routes empruntées par des camions autonomes (hIc A ) ou (sIc A ), le progrès qu'on nous dit!

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michel jarrié · il y a
Merci pour votre présence et surtout pour votre pertinent commentaire. Si d"aventure vous rends visite à L"online en finale TTC, vous vous rendrez compte a quel point la tendresse est le moteur de survie de l'arrière grand-père que je suis. Bonne fin d'année.
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zazinette dit zazie · il y a
Quelle belle histoire, merci
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michel jarrié · il y a
J'ai eu mon content d'émotion en l'écrivant ! Merci Zazinette.
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Sandrine Michel · il y a
Un très agréable moment de lecture tout en douceur et dans l'émotion
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michel jarrié · il y a
Ravi de votre présence et de vos mots.
Belle journée.

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Marie · il y a
Très beau texte écrit tout en douceur et simplicité.Une histoire simple avec des gens simple. Belle tranche de vie.
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michel jarrié · il y a
Merci Marie d'avoir enfourché la bécane pour venir jusqu'à nous.
Bonne fin de semaine.

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Guy Bordera · il y a
Joli et émouvant, com' d'hab' ! La prochaine, c'est pour quand ? Amitiés.
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michel jarrié · il y a
Tu seras le premier averti vu que c'est toi qui nettoie le bébé ! Merci mon Guy.
( Je crois que je vais endosser la peau d'un criminel, hisroire de changer un peu !

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Pierre PLATON · il y a
Tu as un secret, Michel, pour nous dépeindre ces tranches de vie, enrubannées de quelques songes parfois..... ne le divulgue pas, et continue à nous en faire profiter !
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michel jarrié · il y a
Je pense tout en te remerciant à une possible soirée de conteurs. j"ai bien le matériel pour enregistrer mais suis nul en bricolage. On peut choisir des textes tel que putain de nuit, sans bijoux, si tas des potes ? Frédérique nous demande à Aramon. A suivre?
. Tes amis du festival dont passés jeudi. Bonne nuit.

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