Le veilleur des eaux frontalières

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Écrire quelques lignes et reprendre un verre d'illusions perdues, reprendre quelques lignes pour respirer encore une seconde, pour savourer le goût de l'ennui. Tracer les mots à la plume pou ... [+]

Image de Le Prince oublié - 2020

Sam parlait peu, jouait rarement avec ses camarades d’école et passait des heures à lire, en silence. Fils d’un roi, il avait très peu d’amis parce qu’il n’était jamais sûr qu’on l’aime pour de vrai.
La seule personne qui le traitait comme un petit garçon normal, c’était sa nounou.
Quand ils s’étaient rencontrés, il ne lui avait pas adressé un mot et avait été aussi impoli qu’il pouvait l’être. Elle l’avait alors attrapé par les épaules, s’était penchée pour mettre son visage à la hauteur du sien et lui avait dit avec fermeté : « Avec moi, tu ne te comporteras pas comme un petit prince. Si je dois m’occuper de toi, tu te comporteras comme un petit garçon de 8 ans. Et ça commence maintenant : Bonjour Sam, je m’appelle Emilie et je vais te garder tous les jours après l’école. »
Et Sam répondit « Bonjour Emilie ! Tu seras là aussi les jours sans école ? ».

C’était un jour sans école, justement.
Emilie avait organisé une expédition. Ils devaient prendre un train pour assister à la course de dragons qui avait lieu tous les huit ans dans le royaume voisin.
Sam était fasciné par les dragons. Il n’en avait jamais vu car cette course était la seule occasion lors de laquelle ces animaux fantastiques acceptaient de se montrer au public enthousiaste. Lors de la dernière, il avait à peine quelques mois.
Il ne savait pas si Emilie s’en souvenait (il lui avait dit au moins cent fois) mais lors des compétitions, chaque dragon choisissait un enfant pour l’accompagner dans les airs. Ils étaient très forts mais les dragons ne voyaient pas les nuages et la course consistait à slalomer entre ces grosses boules de coton qui explosaient à leur contact en pétales rosés, éliminant le compétiteur en le tâchant.
Sam avait toujours rêvé de chevaucher un dragon mais les membres des familles royales, lorsqu’ils assistaient à ces courses, devaient respecter le décorum et parier sur l’ordre d’arrivée de ces animaux fantastiques. Il était donc interdit de monter sur le dos d’un des compétiteurs.
En chemin, Sam avait demandé à Emilie s’il pourrait choisir lui-même le dragon sur lequel ils devraient parier. Elle l’avait regardé longuement puis avait soupiré « Sam, je te l’ai déjà dit, tu es un petit garçon de 8 ans, pas un petit prince qui choisit les dragons ! ».
Quand ils s’étaient installés dans les tribunes, Sam avait réalisé qu’il pourrait peut-être être choisi par un dragon, comme tous les autres enfants de son âge. Il avait retenu son souffle, oublié qu’il était prince et espéré.

Les dragons étaient arrivés en faisant voler la poussière du sol de terre battue. La foule s’était tue, fascinée par ces animaux aux couleurs exceptionnelles.
L’un d’eux avait retenu l’attention de Sam : fuchsia, il avait une crête plus petite que celle des autres et des yeux d’un bleu froid et profond.
Un commentateur se mit à énumérer les noms des six dragons : Evishka, le guerrier centenaire, un dragon jaune aux dents acérées et à l’impatience manifeste ; Oviuka, un dragon d’un vert timide qu’on surnommait le messager aux mille voyages ; Amika, d’un bleu luisant et électrique, la mère aux cent œufs puis son dragon, Ashka, le veilleur des eaux frontalières.
Sam n’écoutait plus le commentateur, et, alors que les six dragons sondaient la foule, lui ne pouvait détacher son regard d’Ashka.
Quand leurs yeux se rencontrèrent, celui-ci, avant les autres dragons, baissa la tête, appuyant son front sur le sol. Sam comprit et dévala la tribune pour le rejoindre. Il escalada difficilement son cou et s’installa sur son dos.

Il y avait une chose que Sam n’avait jamais comprise : comment les enfants communiquaient avec les dragons pour leur permettre d’éviter les nuages ?
Mais aussitôt sur le dos du dragon, ses jambes serrées contre des écailles qui faisaient la taille de ses mains, il comprit : ils ne communiquaient pas vraiment, il lui prêtait ses yeux.
Il allait devoir s’y habituer rapidement car ils n’avaient qu’un vol d’essai de trente secondes avant la course.
Ashka prit son envol et percuta un nuage à peine arrivé à l’altitude de la course. Celui-ci explosa, et les pétales roses, plus clairs que sa peau, recouvrirent son grand corps surpris.
Sam, concentré qu’il était, avait oublié de regarder devant lui, fasciné par le sol qui s’éloignait.
Atterrissant lourdement, Ashka avait soufflé des flammes de dépit en observant les autres candidats terminer leurs courses.

Un souvenir, soudain, surprit Sam. La mer était calme, les nuages bas, et Ashka, de ses écailles fuchsia, effleurait les flots, évitant les langues de brume avec adresse.
Sam réalisa qu’Ashka, alors, voyait les nuages : il y avait quelqu’un sur son dos.
Le dragon soupira un feu léger du bout des naseaux et fit remonter deux nouveaux souvenirs, des courses gagnées par lui à quelques dizaines d’années d’intervalle.
Sam fit le lien aussitôt : les membres des familles royales ne pouvaient participer aux courses car cela aurait fait courir le risque de perdre un héritier puisque le gagnant emportait l’enfant qu’il avait choisi.
Un dernier souvenir, obscur, fit irruption dans la mémoire de Sam : une forêt sans lumière et les six dragons de la course, immobiles, tristes et confinés. Sans humain, ils ne pouvaient se consacrer à leur mission et demeuraient dans le noir, à attendre les courses.
Sam eut alors l’intuition qu’Ashka était là depuis plus longtemps que les autres et se sentit investi de l’obligation de le sauver.
Écarquillant les yeux sur le ciel, Sam répertoriait les nuages avec anxiété quand l’ordre de départ fut annoncé : la piètre performance du duo leur valait de partir les derniers.

Ashka s’élança vers le ciel, suivant de près les écailles jaunes d’Evishka.
Oviuka fut le premier éliminé : son humain, captivé par le passage d’un oiseau, n’avait pas vu un nuage qui se trouvait sur sa droite et qui éclata au contact de l’aile verte du pauvre dragon.
Sam épiait chaque recoin, chassant les cheveux que le vent lançait dans ses yeux et luttant contre le soleil qui l’aveuglait parfois. Juste à temps, il se plaqua contre le cou d’Ashka lorsqu’il réalisa que sa tête allait toucher le nuage au-dessus d’eux. Ashka réagit en piquant vers le sol ce qui fit hurler le jeune garçon.
Deux autres dragons ratèrent leur virage en voulant dépasser Amika qui menait la course de son bleu saphir.
Profitant de voler plus bas, Ashka doubla Evishka en passant sous son ventre. Agacé, celui-ci voulut accélérer en remontant et ne vit pas les mauvais nuages qui recouvraient les hauteurs de la course.
Très vite, il ne resta plus qu’Emika et Ashka qui accélérait sans cesse, voyant son adversaire le distancier toujours plus.
Sam aperçut alors un chemin entre les nuages, plus direct mais plus étroit, exigeant des prouesses de dextérité de la part du dragon qui serait sans cesse si près des nuages qu’il suffirait à l’enfant de tendre la main pour les toucher.
Sans attendre, Ashka s’y engouffra en ondulant, pliant parfois son corps immense à angle droit. Secoué, Sam dû s’agripper à son cou et il vit Emika se jeter sur la ligne d’arrivée en même temps qu’Ashka.
Terrorisé, il ferma les yeux, attendant le choc.
Mais Ashka et Emika touchèrent la ligne d’arrivée au même instant et se frôlèrent seulement. Après des années passées à se côtoyer, les deux dragons avaient décidé d’essayer de gagner ensemble.
Quand ils touchèrent le sol, la foule les acclamait et les deux enfants le savaient : leur lien avec leur dragon s’était scellé.

Sam rejoignit Emilie après les célébrations, la tête emplie des sels azurés qui saturaient la peau d’Ashka.
Le petit garçon rentra avec sa nounou sans protester. Le soir, quand il lui dit au revoir et qu’il la remercia, ce fut avec une intensité particulière qu’elle mit sur le compte de son bonheur.
La nuit venue, Sam ouvrit la fenêtre et enfourcha son dragon.
Et pour cent ans, il veillera sur les frontières marines des huit royaumes, pas plus prince que petit garçon.

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