Le trou de la source

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Jury

Autrice autodidacte d'albums jeunesse, je navigue entre l'écriture des grands et des petits avec un égal bonheur. https://www.instagram.com/raymondregine3  [+]

Je passerai par le trou de la source. Il faudra nettoyer. Je reviendrai chez moi, ensuite. Je lirai, j’effacerai, j’écrirai encore ; peut-être un livre, un jour ? Un pas s’approche par le sentier, je l’entends bien. Je me lève et j’ouvre la porte. Dans l’embrasure, une ombre masque le soleil. La silhouette est haute, de stature imposante. Je cligne des yeux plusieurs fois. Je sors assez vite à cause de l’air confiné de la pièce, de la poussière sur les étagères, sur les livres et surtout à cause de ma déception. Il se présente « Pierre. Je suis à la recherche du LIVRE. » Son visage rayonne d’espoir. Je lui cède volontiers la place ; j’ai avalé trop de lettres, de phrases, de paragraphes, de chapitres entiers et de livres inutiles. Je reviendrai malgré tout jusqu’à trouver la source.
Pierre ferme la porte derrière moi. Je m’assois sur les marches où l’herbe sauvage se fraie un chemin à travers la pierre. J’admire toujours la force de la nature. Quand tout est bétonné, que tout espoir semble impossible, la nature insiste encore et encore. Un matin, le vert perce à travers le balton. Trois matins plus tard, des petites fleurs jaunes ou bleues éclosent. Ici, l’herbe envahit tout. Il y a bien longtemps que le jardinier a abandonné son taille-haie et la Bâtisse Primaire. Pourtant, on paie cher la location. Demain, quelqu’un d’autre viendra encore et puis un autre. Ils seront des dizaines dans ce cas-là. Mais pour combien de temps ? Le tas de livres diminue inexorablement. Ce n’est pas visible au jour le jour, mais d’année en année. Je suis sûr que l’année dernière, le tas en rentrant sur la gauche était plus important. Et celui dans la pièce du fond était bien plus haut. Un jour proche, il ne restera plus un seul livre...
Tous les ans, j’économise mois par mois pour m’offrir ce voyage... je ne gagne pas beaucoup d’argent avec mes huit heures de cours par semaine. Éduquer les enfants n’est plus une priorité ! Mieux vaut les rendre dépendants aux différents écrans tactiles qui les dirigeront vers une grande enseigne acheter des jeux vidéos ou des gadgets inutiles. Ils ont 2 heures de cours le matin et écran tactile ensuite. Les enfants sont parqués dans des classes vides. Plus besoin de professeurs des écoles, juste d’écrans transportables. Les livres ont disparu des programmes des cours.
Le soleil rougeoie, il inonde les muriaux, éclabousse leurs longues feuilles ovoïdes avant de disparaître derrière l’horizon. Il ne reste de lui que la lumière rouge d’une fin de journée. Ici, le temps est élastique, je perds la notion de l’heure et je m’abîme dans des pensées nostalgiques. Lorsque j’étais enfant, j’allais à l’école quatre fois par semaine. Je me souviens encore de mon professeur des écoles, madame Lepesq et de ses encouragements passionnés. Elle m’a transmis l’envie d’enseigner. J’ignorais à cette époque que les heures de cours diminueraient comme peau de chagrin...
Lorsque Pierre sort à son tour, la lune orangée est bien haute dans le ciel étoilé. Perdu dans ses pensées, il me dépasse sans me voir. Tout à l’heure, j’ai omis de me présenter, assommé par mes lectures « Je m’appelle..., je m’appelle... » Parfois, j’oublie mon prénom. Pierre esquisse un sourire de politesse, s’excuse en prétextant une fatigue due au voyage et rejoint sa tente. Le zip de la fermeture insiste, s’il le fallait, sur son désir de rester seul. Il n’a pas entendu mes paroles. Je connais bien la déception de Pierre ; cela fait des années que je vis deux fois par an, la même excitation à l’idée de rencontrer Mon Livre et la même amertume à sa non rencontre. J’ignore combien de jours, il a loué sa tente. Le gardien de la Bâtisse Primaire tient les comptes. Le voilà avec son gros trousseau de clefs et ses quatre acolytes, escortés de molosses. « Bonsoir, c’est l’heure de se coucher. ». Je réponds à son bonsoir et je rejoins aussitôt ma tente, déçu et malheureux.
Cette Bâtisse Primaire et la Bâtisse Supérieure s’appelaient autrefois des bibliothèques mais les guerres successives, les désaccords politiques, la cruauté et la bêtise humaines les ont décimées. Je me souviens des histoires que mon grand-père me racontait enfant. Il y avait des milliers de bibliothèques ! Et des livres, il en existait des milliards ! Je n’en croyais pas mes oreilles. Les bibliothèques étaient toutes différentes avec leur mobilier moderne ou désuet, leurs étagères remplies de livres bien alignés, l’odeur particulière des incunables, le papier gondolé de certains manuscrits et leurs belles enluminures à l’or fin, les rondeurs et les déliés des écritures des bibliothécaires. Les bibliothèques étaient des bâtiments en béton, en verre, en bois. Certaines étaient nomades et voyageaient dans des minibus, et parfois à dos d’âne. Les livres étaient d’un éclectisme incroyable et l’éventail des thèmes couverts immense. Il était facile de rencontrer Son Livre.
Aujourd’hui sur la planète, il nous reste seulement deux Bâtisses. Quelle tristesse ! On ne peut plus les appeler bibliothèques. Ce sont des ruines, couvertes de lierre et de muriaux. Il n’y a aucun mobilier. Les livres sont entassés dans des pièces vides et poussiéreuses. Leurs heures de gloire sont mortes. Bientôt les Bâtisses aussi... Je n’ai encore jamais pénétré dans la Bâtisse Supérieure. Son lieu est tenu secret. Là-bas se trouve Mon Livre, j’en suis sûr. Je viens jusqu’ici pour patienter et montrer ma bonne foi. Mon sixième sens me souffle qu’Il est là-bas ! Depuis des années, avec une régularité de métronome, j’envoie une lettre argumentée avec mes motivations profondes. Le Conseil Serpentaire aime la patience et l’abnégation. La liste d’attente est très longue. Nous sommes des milliers dans mon cas à vouloir retrouver Le Livre. Ici, certains trouvent leur bonheur. Impossible de savoir leur nombre, c’est tenu secret. D’autres comme moi ne le trouveront jamais dans la Bâtisse Primaire. Demain, je rentrerai chez moi et j’écrirai une lettre au Conseil Serpentaire. À force de persuasion, ils me répondront peut-être. Ma quête ne sera pas vaine. Chaque individu a Son Livre. Un livre dissimulé parfois ou mis en évidence. Un livre qui ouvre les yeux, qui permet de remonter à la source. Un livre qui lève le voile...
J’ai un cauchemar qui revient presque toutes les nuits : des livres qui brûlent, des gens qui hurlent, la Bâtisse Supérieure part en fumée et moi, j’ai les bras trop petits pour sauver Mon Livre sur le tas trop haut. Je me réveille en sueur, le cœur battant, heureux de constater que l’espoir est encore permis. D’autres fois, je rêve d’une bibliothèque en bois remplie d’étagères qui croule sous les livres. Des bras me portent et je peux alors scruter des lettres inconnues, des signes indéchiffrables qui m’attirent comme un aimant. J’aime ces instants où tout est encore possible...Le chef des gardiens me réveille en douceur «  Allez, debout, c’est l’heure de partir. » Je me demande s’il a trouvé Son livre.
Le lendemain, je reprends le rythme de mes huit heures de cours par semaine, ponctués par mes envois de lettres au Conseil Serpentaire. Plus le temps passe, moins je patiente. Je déteste être dans l’ignorance de la source. Des images tournent dans ma tête : de la glace à la vanille qui coule sur mon menton, des tours sur la patinoire, le soleil sur ma peau en promenade au bord de la mer. À chaque fois, la main qui tient la mienne, la silhouette qui marche à mes côtés sont floues. Comment fonder une famille alors que j’ignore qui je suis, d’où je viens ? C’est à moi d’agencer les pièces du puzzle de la vie. J’ai des flashes où j’entends la voix de mon grand-père qui me disait d’un ton grave « Où que tu sois, creuse profondément. A tes pieds se trouvent la source ! Laisse les obscurantistes crier : au-dessous est toujours l’enfer . » Je n’ai jamais oublié le son de sa voix. Pour le reste, c’est le trou noir. J’ignore mon enfance, ma mère, mon père, si j’ai des frères ou des sœurs. Je ne suis pas le seul, on est tous dans ce cas-là sauf ceux qui ont trouvé leur livre. À l’âge de dix ans, on perd notre mémoire. C’est génétique. Certains disent que c’est à cause des écrans et du manque de lecture. Chaque être vivant recherche alors Son Livre. Pierre a rencontré le sien. Avant de partir de la Bâtisse Primaire, je me suis arrêtée une dernière fois devant elle. Soudain, la porte s’est ouverte en grand. La haute stature de Pierre s’est découpée dans la lumière du soleil. Des paillettes dorées de poussière voletaient autour de lui. Son visage resplendissait. Ses yeux pétillaient d’une lueur magique. Les commissures de ses lèvres tremblotaient « Je l’ai trouvé ! Enfin ! Je l’ai trouvé !» Il le tenait contre son cœur avec tellement de bonheur et de force que rien ni personne n’aurait pu le lui prendre. Une des règles édictées par l’Instigateur Pernicieux et exécutées par le Conseil Serpentaire est de ne parler à personne du propos de Son Livre. Par curiosité et avant que Pierre ne réagisse, je détaillais l’ouvrage. La couverture était massive en cuir marron sûrement de la basane. Le titre était orné de belles lettres écrites à l’or fin. Je réussis à le déchiffrer : Le Grand Voyageur Indigo. Son Livre était aussi imposant que Pierre. Il me dépassa avec un large sourire, talonné par deux gardiens. Le protocole voulait qu’il signe un document officiel attestant de sa décision de garder ce livre et de ne plus jamais chercher à revenir dans les Bâtisses. Un livre par personne. Le quota doit être respecté sous peine de graves sanctions. À la première tentative, on risque deux ans de prison. À la deuxième tentative, c’est l’enfermement à vie dans les carrières Létaliques. Ces règles ont été votées par le Conseil Serpentaire sur proposition de l’Instigateur Pernicieux qui recommande tout en toutes choses. Il arrive que certains se trompent de livre. L’oasis est là, devant eux. Ils foncent vers le mirage. Leur instinct n’est pas assez développé ou alors, ils sont aveuglés par la victoire toute proche qui dessine des histoires fausses. J’ai connu un voisin qui a crû trouver le sien. Il ne l’a pas supporté, il s’est pendu. J’ai l’intime conviction que cela ne m’arrivera pas. Mon instinct ne me trompe jamais et j’ai une confiance absolue en son jugement.
Ce matin, les mains fébriles, j’ai décacheté, pour la énième fois, la lettre à l’en-tête familier du Conseil Serpentaire.

À Callon-sur-Pouagne le 28 mars 2211
Monsieur...
Depuis des années, vous nous écrivez avec une régularité exemplaire. Votre abnégation et votre patience sont un exemple pour notre planète. Vous méritez de pénétrer dans la Bâtisse Supérieure et vous connaitrez l’immense plaisir de fouler ses terres. Une escorte viendra vous chercher demain à 9h précise. Soyez à l’heure sous peine de manquer le voyage. Le seul que vous ferez, telle est la loi édictée par l’Instigateur Pernicieux. Il ne faut en aucun cas avertir qui que ce soit de ce voyage vers la Bâtisse Supérieure. Vous savez aussi bien que moi ce qu’il vous en coûtera...
N’omettez pas, Monsieur, d’envoyer votre lettre de remerciements à notre Instigateur Pernicieux, sous peine de sanctions immédiates.

Je la lis et la relis encore. Les mots imprimés sur la feuille s’inscrivent en lettres rouges dans mon cerveau en ébullition. Le jour tant espéré est enfin là ! Je préviens mon patron avec une joie indescriptible sans mentionner la raison véritable. J’invente le décès d’un oncle. La journée se déroule dans le brouillard. Mon imagination fertile court. Est-ce que la Bâtisse Supérieure est très loin ? Est-ce que je réussirai à trouver Mon Livre ? Des frissons d’angoisse me parcourent. C’est là le dernier espoir de le trouver. Peut-être quelqu’un l’a-t-il pris par erreur... auquel cas, je ne le trouverai jamais.
J’entre sur les terres de la Bâtisse Supérieure. La végétation est luxuriante, discrètement taillée toutefois, entretenue par un jardinier zélé. Les gardiens m’escortent jusqu’à une maison perdue au milieu de la verdure. La nuit tombée m’empêche de voir les alentours. Un plateau repas m’attend sur la table basse : quelques larves de cangrutte, deux tomates dont la peau sèche se décolle et une pomme marron, ratatinée. Le tout servi avec un verre d’eau jaunâtre. Au prix du voyage, le Conseil Serpentaire aurait pu être plus généreux !
Le lendemain matin aux aurores, je m’enfonce dans la végétation en suivant le chemin indiqué par le gardien « Au fond, tu trouveras peut-être... ». Je tremble d’émotions. Tant d’années à attendre, à espérer, à désespérer, à écrire encore et encore jusqu’à trouver qui donne le sésame pour pénétrer dans la Bâtisse Supérieure. L’Instigateur Pernicieux n’a jamais mis les pieds ici. Mais il sait exactement ce qui s’y passe. Il y a des caméras partout, reliées 24 heures sur 24 à ses dizaines d’ordinateurs qu’il consulte frénétiquement. Pour lui, tous les livres sont dangereux. Voilà pourquoi, on n'a droit qu’à un livre par personne. Je débouche enfin quelque part. Un soleil aveuglant m’éblouit. Des papillons noirs volètent devant mes yeux. J’ai du mal à croire à ce que je vois... ou plutôt à ce que je ne vois pas. Il n’y a rien. Rien que la nature belle et sauvage : des dizaines de chaînues dont les branches immenses grimpent haut, des baies de rosalves, des alphogères... Quelque chose pourtant m’attire. Je marche vers un bruit d’eau claire, un ruissellement pur qui me procure un plaisir simple et bon. La phrase de mon grand-père résonne dans mes pensées « Où que tu sois, creuse profondément. À tes pieds se trouve la source ! Laisse les obscurantistes crier : au-dessous est toujours l’enfer !  ». Mon instinct ne m’a jamais trahi. Sans réfléchir, je creuse la terre fraîche qui sent bon l’humus. Mes ongles se remplissent de terre, mes narines inspirent profondément cette odeur pure. Je gratte le sol avec une force décuplée par des milliers d’heures à attendre cet instant. Une extase sauvage, nouvelle, envahit mon corps et mon esprit. Mes doigts butent sur une matière dure. C’est une dalle en balton. Je la glisse péniblement sur le côté. Je saute à l’intérieur du trou de la source. Je retombe sur mes pieds. Au-dessus de ma tête, la dalle en balton s’est remise en place.
Petit à petit, mes yeux se réhabituent à l’obscurité. Il y a quelques livres posés sur une pierre plate, aux formes différentes, aux couvertures dorées à l’or fin ou colorées, aux titres alléchants. Un autre renfoncement dans la grotte m’incite à continuer. Je pénètre ce nouveau lieu. Un puits de lumière inonde d’autres livres posés à même le sol. Le bruit de la source coule toute proche. J’entends l’eau claire qui ondoie entre les galets chauffés par le soleil d’été. Un seul livre attire mon attention. Je le saisis avec mille précautions. Je nettoie la poussière accumulée par les ans. La couverture est jaune, sans titre, sans aucune écriture, ni signe. Je le reconnais. Il sent bon le papier vieilli. Il ne sent pas l’encre. Je le tiens dans mes mains, j’hésite à l’ouvrir. J’ai peur d'être déçu. Je n'ai droit qu'à un seul livre. C’est le quota. Et si je me trompais...? Mes yeux parcourent les autres livres une dernière fois. Mon cœur bat la chamade, le sang martèle mes tempes, je transpire, j’ai les mains moites, les jambes qui tremblent. Mes mains tiennent Mon Livre, agrippées avec force dans la peur de le laisser tomber. Mon instinct ne me trompe jamais : j’ai rencontré Mon Livre !

J’ouvre les pages avec délicatesse. Au fur et à mesure, les pages se noircissent d’encre. Les lettres se forment progressivement, page après page. Je n’aurai jamais imaginé dans mes rêves les plus fous un tel phénomène. Je pensais qu’il serait déjà écrit. Alors qu’il reste encore tout à écrire. Si je vais à la dernière page, tout est blanc. Si je tourne une page avant d’avoir lu la précédente, elle est blanche aussi. Je reprends alors le livre depuis le début, patiemment, sans me précipiter.

Je m’appelle Andy Rogimener, je suis né à...

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