Le Trône

il y a
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Finaliste
Jury

Fante, Steinbeck, Céline, Jaenada, Nabokov, Damasio, Murakami, Buzzati, Calvino, Carrère, Cavanna, Kafka, Sfar, Larcenet, Kristof, Gary, je vous aime  [+]

Image de Automne 2020
Je n’ai rien fait de mal. J’étais juste venu cambrioler.
J’avais repéré la maison depuis un bout de temps déjà. Je ne suis pas un professionnel. Je veux dire, cambrioleur, ce n’est pas mon métier. Mais de temps en temps, il faut attraper la chance au vol, si je puis dire.
Une vieille maison bourgeoise, pas loin de chez moi. Un homme âgé (visiblement l’unique occupant) en sort un soir, monte dans un taxi, traînant derrière lui une valise à roulettes grosse comme la moitié de tout ce que je possède.
J’attends, j’observe, j’évalue, je pèse le pour et le contre.
La maison n’est pas sous alarme.
Pas de voisin immédiat.
Une porte à l’arrière, donnant sur un jardin clos.
Une semaine passe, et le vieux ne revient pas.
Je n’ai aucun plan de carrière à long ni à court terme, pas d’épouse éplorée ou de vieille mère à décevoir au cas où ça tournerait mal.
Une nuit, je me décide. Un pied de biche, un grand sac de sport, une lampe frontale.
J’escalade la grille, contourne le jardin, fais sauter la serrure de la porte arrière, et me voilà dans la place.
De l’intérieur, la maison semble plus grande encore. Elle déborde de meubles, un bric-à-brac de chaises, bureaux, armoires, tapis, commodes, secrétaires, lits, posés au petit bonheur, si bien qu’il est impossible de savoir si on entre dans un salon, une chambre à coucher ou une bibliothèque. Des objets partout, dans des placards, des tiroirs, des malles, sur des étagères, des tables, ou à même le sol, éparpillés sans aucune logique apparente, sans la moindre intention décorative. Il faudrait sélectionner, estimer ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas, mais je n’y connais rien. J’ouvre le sac et y enfourne au hasard tout ce qui brille, je trierai plus tard.
Dans une vaste salle à l’étage, un peu à l’écart du fourbi, un curieux fauteuil attire mon attention. Tapissé d’un velours rouge aux motifs étranges, coiffé d’un haut dossier en forme de cœur, il se dresse au milieu de la pièce comme un animal prêt à bondir. Contrairement à tout ce qui l’entoure, il n’est pas recouvert de poussière. Lui seul semble à sa place, je saurais pas dire pourquoi. S’asseoir dans ce fauteuil serait le truc le plus stupide à faire cette nuit-là. Mais une force irrésistible m’attire vers lui.
Allons, après tout, j’ai bien travaillé, j’ai peut-être mérité une petite pause, voilà ce que je me répète pour essayer de trouver une raison au sentiment inconnu qui m’envahit. Mais la vérité, c’est qu’il m’est impossible de quitter cette maison avant d’avoir essayé ce maudit fauteuil. Je me laisse alors tomber dans les profondeurs du siège.
Et c’est là que ça devient extraordinaire.
Là que vous pouvez cesser de me croire.
Car à l’instant où je m’assois, le décor autour de moi change brutalement, comme si je venais de zapper sur une autre chaîne. C’est toujours la même pièce, mais débarrassée à présent de son mobilier poussiéreux. Des armoiries (ou quel que soit le nom qu’on donne à ces machins-là) couvrent les murs de pierre, surmontées par des chandeliers. Une lumière dorée entre par les grandes baies. Face à moi, un homme très grand, vêtu d’une sorte de manteau chic (ça doit avoir un nom, je n’y connais rien) me dévisage. Dans son regard, je lis une sorte de respect. Oui, c’est cela, un respect mêlé de frayeur.
La condescendance, le mépris, l’indifférence de mes concitoyens à mon égard, je connais, c’est mon lot quotidien, mais là… Personne ne m’a jamais regardé comme ce gars-là. Derrière lui, cinq types en uniforme m’observent également, terrifiés, corps tendus et immobiles, comme si d’un seul geste je pouvais les envoyer en enfer.
— Majesté, nous attendons vos ordres. 
Les mots de l’homme au manteau résonnent dans la salle vide, et il me faut quelques secondes d’un silence pesant pour comprendre que c’est à moi qu’ils s’adressent.
Ces mots attendent une réponse.
Ma réponse.
Saisi alors de cette terreur qui peut vous envahir quand vous sentez soudain le vent de la folie siffler entre vos oreilles, je me lève d’un bond… et tout disparaît. La pièce redevient le capharnaüm qu’elle était quelques instants auparavant, silencieuse, éclairée seulement par la lueur de ma frontale.
Mon cœur bat à tout rompre. Pris de panique, je m’enfuis à toutes jambes, passe la porte du jardin, saute la grille comme si un molosse était à mes trousses, et détale jusque chez moi sans me retourner.
Et là, je m’aperçois, pauvre amateur, que j’ai laissé le sac au pied du fauteuil. Tant pis.
Je m’écroule dans mon canapé, un divan tout bête, quinze ans que je m’y assois sans qu’aucune hallucination (hormis le flot d’images déprimant du téléviseur qui lui fait face) ne vienne troubler ma tranquillité.
Mais qu’est-ce que c’était que ce truc ?
Une sorte de jeu vidéo ultra immersif ? Pas le genre du propriétaire.
Un délire sorti tout droit de mon imagination ? Je n’ai pourtant pas la fibre mégalo, je le saurais, depuis le temps que je m’applique à rater consciencieusement ma vie. Tout ça semblait tellement réel, tellement… normal. Oui, normal, je ne vois pas d’autre mot. En y repensant, quand l’autre m’a donné du « majesté », bien sûr ça m’a fait un choc, mais comment dire, c’est un peu comme si je m’y attendais. Quelque chose en moi m’a soufflé : « Ah oui, c’est vrai, tu es le roi, comment as-tu pu l’oublier ? »
Voilà où tu en es, mon pauvre ami, vautré dans le canapé miteux de ton deux-pièces, devant ta télé éteinte, prince d’un royaume qui n’existe peut-être que dans ton cerveau malade, mais qui t’attend, à trois pâtés de maisons d’ici.
Et pourquoi pas, après tout ? Pourquoi je n’aurais pas le droit d’essayer, moi aussi ? Qu’est-ce que j’ai de moins que le ramassis d’incapables et de malhonnêtes qui nous gouverne ?
Alors, au mépris de toute logique, j’y retourne. Au moins pour récupérer le sac, je me dis, mais je sais bien que je me mens.
Me voilà devant le… disons le trône, n’ayons pas peur des mots. J’hésite. Pas longtemps. Je m’assois avec précaution cette fois, et déjà mes gestes sont différents, oui, il me semble que ma façon de poser mon derrière, d’envelopper le dossier de mon buste, de glisser mes bras sur les accoudoirs, tout cela a un je-ne-sais-quoi de plus noble que la première fois.
Et le miracle se reproduit. Le type au manteau, les soldats, et d’autres encore, dans le fond, que je n’avais pas remarqué la première fois, tous sont suspendus à mes lèvres.
— Majesté, nous attendons vos ordres.
Alors je parle. Je sais pas du tout ce que je dois dire, mais je sens que ça vient, les premiers mots en appellent d’autres, j’écoute et je décrète, je consulte et j’ordonne, d’un geste de la main j’approuve ou désapprouve, d’un haussement de sourcil je distribue grâces et condamnations. Je règne.
Je règne, bordel !
Un ballet continu de courtisans, de prêtres, de paysans, de militaires défile à mes pieds, s’abreuve à la parole royale, et je parle, je parle, enfoncé dans mon trône, car je sais que si je me lève, ne serait-ce qu’un instant, tout s’évaporera.
On m’annonce des victoires, des défaites, des complots, des famines, on me dit que le peuple m’acclame, puis qu’il me conspue, la révolte gronde, non, elle est maîtrisée, non, finalement l’étincelle renaît, l’ennemi est aux portes du royaume, les informations se contredisent, je ne parviens plus à les comprendre. Je voudrais me lever à présent, prendre du recul, mais je m’aperçois que c’est devenu impossible, malgré tous mes efforts mon cul royal reste vissé au trône. Autour de moi, ce ne sont plus que cris, larmes, batailles, épidémies, impôts. Je hurle des ordres, mais plus personne ne les entend, je voudrais fuir, quitter cet habit qui ne m’appartient pas. Je hurle encore, mais ma parole n’a plus de sens, ce qui sort de ma bouche n’est plus qu’un long cri de désespoir et d’impuissance.
Je sens alors le froid du métal sur mes poignets, on me tire violemment du trône, et tout disparaît enfin.
Deux flics m’encadrent, tenant fermement mes bras menottés. Je les considère avec un mélange de reconnaissance et d’effroi. Je suis couvert de sueur.
Devant moi se tient le propriétaire des lieux, la grosse valise à ses pieds.
— Heureusement qu’on passait par là et que les cris nous ont alertés, monsieur Labriet, dit l’un des policiers. Ce genre d’individu peut vite devenir dangereux. Si vous voulez bien nous suivre au commissariat pour que nous puissions enregistrer la plainte…
— Je ne vais pas porter plainte.
— Comment ? Cet homme est entré chez vous par effraction, c’est très grave, si vous…
— Je vous dis que je ne porte pas plainte. 
Le ton du vieil homme incite le flic à baisser d’un ton.
— Très bien. C’est vous qui voyez.
L’étreinte des policiers se desserre. Je suis libre. Ils débarrassent le plancher, vaguement déçus de n’avoir servi à rien, une fois de plus. Je reste seul, avec le propriétaire.
— Lorsque je vous ai découvert sur le fauteuil, j’ai cru un instant que vous alliez vous en sortir, il me dit. Mais vous n’aviez pas les épaules. Tant pis pour moi. Vous pouvez sortir par la porte de devant, comme un honnête homme. Oublions tout ça. 
Il me tourne le dos. Je ne lui inspire désormais plus qu’une vague indifférence. J’hésite à récupérer mon sac. Il est vide, je le ramasse tout de même.
Sur le pas de la porte, je me retourne une dernière fois. Le vieil homme s’est assis sur le trône. Un masque de douleur et de lassitude déforme son visage. Ses yeux papillonnent de droite à gauche sans aucun clignement de paupière. Ses mains se crispent sur les accoudoirs. Ses lèvres bougent frénétiquement, mais aucun son n’en sort.
Pauvre gars.
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Les Histoires de RAC · il y a
Peut-être un peu long mais bien écrit ♫
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Iremi Pacquier Yvonne · il y a
Très réussi.Bravo
Intéressant ,bon passages du réel au fantastique. Mes voix

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loup blanc · il y a
C'est trés fort ce texte . ilya toujours cette fascination des fraçaispour les ois d'autrefois
C'et dommage que les révolutionires d e1789 ont stoppé ce régime ;comme un peu un enfant à qui ona cassé son plus beau jouet !!
en Grande Bretagne , certains anglais rêvent de la République ,en secret
c'est épatant d'avoir un Trône royal à disposition ,finalement !!C'est surtout aussi , le fait que c'est le Roi , le taulier qu donne de s ordres et ne s'embarrasse ps de négocier tel ou tel sujet !!
la solution , c'est de trouver une terre agréable où l'on pourrait instaurer un royaume républicain ou une royale République ..................au bord de la mer , sous l'Equateur ,avec des tavernes sympath et pas cher !! l'ilede Paques , est libre ,je crois , ces jours ci Le " vendée globe" devrait s'y arrêter et s'installer tranquilou .C'est le nouvaeu point d'arrivée !! bye bye la Vendée !!!!

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Jean MILPIED · il y a
Mes voix!
Le cercueil de la bete est en compet court et noir
Si la peur vous en dit ;)

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Daniel FAUQUENOT · il y a
Très bien écrit, mes voix.
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Frédéric Gérard · il y a
J'ai aimé votre histoire qui m'a retenu jusqu'à la fin coincée dans mon fauteuil !
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Alice Merveille · il y a
Mes voix et bonne finale Yannick !
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Yanisley E. · il y a
Je n'aimerais pas avoir un fauteuil pareil chez moi, trop risqué, trop encombrant, trop tentant et finalement trop inutile. Bravo pour l'histoire!
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Corinne Chevrier · il y a
Quel plaisir de relire votre texte :)
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Volsi Maredda · il y a
Ça m'a rappelé un film mais je suis incapable de me souvenir du titre.
Belle allégorie de l'esclavage du pouvoir.

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Yannick Barbe · il y a
Merci, si ça vous revient ça m'intéresse!
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Volsi Maredda · il y a
Je vais essayer de retrouver mais c'était l'histoire d'une vieille maison reçue en héritage qui a un fauteuil dans la pièce principale où il me semble que le parent en question est mort. Cette maison est un dédale de pièces qui semble garder prisonniers ceux qui y entrent car ils ne retrouvent plus la sortie... je crois vraiment que c'est un film mais peut-être que j'ai juste très bien visualisé les lieux si c'est un roman... ou si c'est un rêve... on n'est pas à l'abri :))

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