Le trompettiste

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Un texte c'est comme une vie, il naît, il grandit mot après maux, il vit à travers ses lecteurs et il s'achève brutalement par un point final. Mais un bon texte c'est comme une bonne personne, il  [+]

C'était ce qu'on appelle un grand moment. Celui qui vous touche. Celui qui vous marque. Cette dame, je l'ai jamais oublié, parce qu'elle m'a sauvé. Les gens comme moi, ils finissent pas comme ça normalement. Vous imaginez, vous, un Noir qui travaille avec un Blanc, comme si ils étaient pareils ? C'est complètement fou. Moi j'ai grandi dans l'Amérique des années trente. A l'époque c'était pas un coin de paradis quand votre peau n'était pas blanche, surtout dans le sud du pays. Il fallait rester dans son coin et baisser la tête. Un mot de travers et on finissait en prison. Pas une de ces prisons où on a la télé et où les gardiens discutent avec les prisonniers. Une vraie prison. Et parfois on passait pas par la case prison, c'était juste fini pour vous. Vous vous pouvez pas savoir parce que les jeunes ils se souviennent pas, ils savent juste ce qu'on veut bien leur dire.

J'ai pas compris tout de suite ce que c'était la ségrégation. C'était un bien grand mot pour le petit garçon que j'étais. Mais quand j'avais dix ans, on m'a dit de quitter l'école et quand j'ai demandé pourquoi, ils ont ri et ont rétorqué :

« Ce n'est pas pour les gens comme toi l'école, c'est pour les gens bien mon petit.»

C'est ce jour là j'ai compris que la vie c'était pas du gâteau. Je vais pas vous décrire ma vie de Noir, parce que ce serait bien trop long et puis j'avais pas trop à me plaindre moi vous savez. Je vivais tranquillement dans mon coin avec ma femme et mes deux filles. On avait une maison et de la nourriture. J'étais pas si mal loti. Non, je voulais juste qu'on sache qu'ils étaient pas tous comme ça les Blancs parce que c'est pas juste de les mettre tous dans le même sac. C'est comme ça que ça commence la ségrégation après tout. Alors bien sûr il y a l'appréhension, toujours. La méfiance, comme si être Noir à l'extérieur c'est être Noir dans son cœur. Il y a la peur aussi parce qu'être Noir c'est dangereux mais être Blanc et aider un Noir c'est encore plus dangereux. Mais il y a aussi ceux qui vous aide parce qu'ils savent qu'on est pas si différent eux et nous. Bref, je parle comme ça et vous vous dite :

« Mais qu'est-ce qu'il veut nous dire à la fin ? Pourquoi on validerait le testament ? Cette dame est pas de sa famille ! »

Seulement vous voyez, cette trompette lui revient de droit et je vais vous expliquer pourquoi avec mes petits mots. J'ai pas été longtemps à l'école mais je sais quand même certaine chose, je sais que cette dame mérite le respect.

J'avais quarante ans, j'étais plus tout jeune déjà, mais j'avais trois enfants à nourrir alors, quand j'ai perdu mon travail à l'usine, il a bien fallu en trouver un autre. Croyez pas que j'ai perdu ce travail à cause d'une faute professionnelle, j'ai toujours travaillé fort moi. Mais les temps étaient durs et l'usine a fermée. Donc je cherchais du travail et quand j'ai vu l'affiche, j'ai souri. Je savais jouer de la trompette évidemment mais il m'est pas venu à l'esprit d'aller postuler. Parce que vous savez, on nous avez appris à rester à notre place. Un mois a passé, un mois sans embauche. Comme je le disais, les temps étaient durs alors il y avait pas beaucoup de travail dans le coin. Et puis déménager c'était au dessus de nos moyens, surtout maintenant que je travaillais plus. Donc je trouvais pas de travail et cette affiche, elle, elle était toujours là aussi, elle semblait m'appeler, me dire « On t'attend mon grand ». J'avais plus de solution de toute façon alors autant essayer. La vérité c'est que j'aimais la musique et j'aurai bien aimé que mon travail ce soit de jouer de la trompette toute la journée. En rentrant j'ai dit à ma femme que j'irais le lendemain dans cet hôtel en ville ,et vous savez ce qu'elle a répondu ? Elle a dit :

« Va braquer une banque, quitte à mourir autant que ça rapporte.

C'est vrai que c'était risqué, mais on commençait vraiment à manquer de nourriture. Ma femme elle est pas méchante vous savez. Elle avait peur c'est tout. On avait nos deux enfants à protéger, elle voulait pas qu'ils soient en danger à cause d'une trompette vous comprenez. Mais moi je voulais quand même essayer. Alors le lendemain, je suis allé dans cet hôtel avec mon costume du dimanche, parce que les Blancs y aiment pas nous voir mal fagoté, bon y aiment pas nous voir du tout c'est vrai. Donc je suis entré et une dame est arrivée en courant et elle a crié :

« Non non c'est interdit aux Noirs monsieur. »

Elle avait dit « monsieur », alors tout de suite, je l'ai bien aimé moi cette dame. Elle ressemblait à un marshmallow géant avec sa robe rose et je me rappelle m'être dit que ce serait bête quand même d'être enfermé à cause d'un marshmallow. Après ça j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai dit :

« Je viens pour jouer de la trompette, j'ai vu l'affiche dans la rue. »

Je tremblais mais j'ai pris une voix assurée parce que je le voulais ce travail.

« C'est que... enfin vous savez... on a trouvé quelqu'un. Oui c'est ça, le poste est pris. »

Elle balbutiait, je savais bien où elle voulait en venir mais j'avais pas fait tout ce chemin pour rien moi. Il me fallait une heure pour aller en ville vous imaginez, je pouvais pas juste repartir sans tenter ma chance. J'ai rassemblé mon courage et j'ai répondu l'air de rien :

« Mais l'affiche, elle est toujours là elle. »

« On aura dû oublier de l'enlever. »

« C'est que, je joue vraiment bien de la trompette moi madame. Vous serez pas déçu vous savez. »

J'insistais un peu parce que je sentais que ce serait la seule occasion qui se présenterait dans ma vie. Je m'attendais un peu à voir la police arriver. Sa réponse tardait à venir et je croyais qu'elle allait me jeter dehors, crier à l'aide pour qu'on me fiche à la porte. Mais elle s'est contentée de répondre :

« Mais vous êtes Noir ! »

Elle avait pas dit ça méchamment, mais plutôt avec étonnement et même avec douceur. Comme si elle essayait de comprendre comment un Noir avait pu croire qu'il serait pris. Alors j'ai dit un truc que j'aurais jamais dit à un autre Blanc, parce qu'elle ressemblait pas aux autres Blancs.

« Et vous êtes Blanche vous madame, pourtant je vous juge pas. Vous savez parler, comme nous ; vous savez marcher, comme nous ; et votre sang est aussi rouge que le nôtre. Pourquoi je pourrais pas faire de la trompette alors ? »

Elle m'a regardé comme si j'étais fou. Je la voyais déjà appeler la police. C'était sûr que j'allais pas passer par la case prison avec ce que je venais de lui dire. C'était presque un crime d'oser affirmer qu'un Noir et un Blanc étaient identiques. Je l'ai soudain regardé avec crainte, persuadé que ce marshmallow était la dernière femme que je verrais. Mais non. Non. Elle a fait ce qu'aucun Blanc a jamais fait pour moi. Elle m'a tendu la main.
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