Le trésor est dans le pré

il y a
4 min
610
lectures
34
Qualifié

Des histoires, et toujours des histoires  [+]

Image de Été 2020

« Le trésor est dans le pré ».
Ce fut son dernier souffle.
Enfants et petits enfants, réunis autour de ce vieillard mourant, avaient reçu ces mots comme une surprise.
Encore tout à leur peine d’avoir perdu un être cher, ils étaient déjà taraudés de curiosité quant à cette révélation inattendue. Comment ? Ce vieil homme vivant en ermite depuis toutes ces années avait choisi la pauvreté alors qu’il avait un trésor enfoui dans un pré ?!
La phrase avait eu l’effet d’une tornade dans les esprits des héritiers.
Il y avait donc un trésor…

Ils étaient trois. Trois frères.
Pendant qu’on organisait les funérailles du défunt, les imaginations allaient bon train. Les épouses n’étaient pas en reste. Les petits enfants non plus. Il y avait un trésor et ils allaient le partager, selon toute probabilité.
Les rites funéraires furent conduits, chavirés par cette pensée. Mettre la main sur les millions, si possible avant les autres.
« Selon les lois de ce pays, celui qui découvre le trésor en est propriétaire… » chuchota l’épouse du plus âgé des frères à l’oreille de son mari. Elle avait entamé des recherches discrètement depuis son portable pendant la cérémonie funèbre.
« Comment déterrer les trésors », « Les inventeurs et trouveurs célèbres », « Je cherche un trésor pour les nuls »… Pendant que l’organiste de l’église accompagnait le dernier voyage du mort d’une musique de circonstance, l’hommage des vivants surfait sur le Net pour partir à l’assaut du pré derrière la maison.
La sortie de l’église fut rapide, efficace, sans fioritures. Au cimetière le goupillon fut secoué en hâte avant que quelques fleurs, suivies bien vite de pelletées de terre, ne viennent recouvrir le cercueil. Des roses. Du jardin. Inutile de se mettre en frais, tant que…
Quelques amis furent salués près de la sortie, rapidement. Et la course fut lancée.
Costumes et cravates tout juste ôtés, pelles et pioches sitôt à l’œuvre.
La fièvre s’était emparée des héritiers.

Le pré était tranquille. Un champ. Rien de plus. Envahi depuis toujours par une sorte de rosier fragile et bas. Ces arbustes portaient sur leurs tiges des aiguillons forts et crochus, perdus au milieu de petits piquants plus faibles, mais droits comme la justice, si bien qu’on finissait toujours par se blesser aux uns si on avait évité les autres… Charybde et Scylla botaniques, tout en fleurs et en branches… Les fleurs veloutées de ces buissons ardents répandaient un parfum suave et persistant jusque dans la maison.
Les trois frères, bien décidés à retourner tout le pré s’il le fallait, furent d’un acharnement rare pour déterrer ce qui, désormais, n’était plus désigné que sous le titre du « magot du vieux ».
Les premiers coups de pioche avaient été un peu timides, mais chaleur et cupidité avaient eu assez vite raison des derniers scrupules des trois hommes. La surface n’était pas si large, que diable ! S’y donnant franchement, motivés qu’ils étaient par la promesse dorée, la limite du pré fut assez vite atteinte. Un champ de bataille. Un trou d’obus… Les frères avaient été si effroyables dans leurs efforts qu’il ne restait debout ni brins d’herbe, ni arbustes, ni rosiers, ni roses…
La terre, retournée sur plusieurs dizaines de centimètres, n’avait livré aucun secret malgré une lutte sans merci. Ni coffre ni boîte d’aucune sorte n’avait jailli de cette fouille sauvage.

La furieuse quête de l’extérieur n’avait rien à envier à la mission d’exploration de l’intérieur de la maison. On cherchait des indices. On trouverait. D’abord avec circonspection, du bout des doigts, les épouses, abandonnées par leur pudeur, avaient plongé à pleines mains dans l’intimité du vieil homme.
Le vieux était un solitaire. Ils le savaient et ils venaient d’ailleurs rarement troubler sa solitude. Ils le connaissaient assez peu, finalement. Comment trouver chez lui quoi que ce soit de valeur ? En effet, il n’avait rien. Rien d’autre que son jardin. Et son fichu pré, donc… Des objets usuels, des livres et des cahiers d’écriture parfois remplis de coupures de presse et de lignes manuscrites. Sans intérêt.
Les belles-filles étaient comme des puces sur un vieux chien. C’était à celle qui trouverait au plus vite de quoi percer le secret du vieux.
« Il a bien dû laisser quelque chose… On n’enterre pas un trésor comme ça, sans guide pour aider ceux qui restent… Il aurait pu dire quelque chose, quand même… Ah, le vieux grigou ! Avec son air bête et sa vue basse… Ah, le… sale vieux. Avec ses manies de vieux. D’ailleurs vous sentez ? Ça sent le vieux ici… »
En effet, le parfum des roses s’était tu. Il ne venait plus couvrir l’odeur de renfermé indéniable qui émanait de la maison. La maison suintait son odeur comme une douleur dentaire. Elle vous prenait les tripes et vous assassinait, si vous n’y preniez garde.
Les enfants avaient fui déjà depuis longtemps et avaient disparu dans la nature autour de la maison.
Un adolescent, plus discret que les autres, était resté. Il n’aimait pas courir. L’extérieur lui était ennemi. Il aimait lire. Dans la bibliothèque du grand-père, il avait trouvé de quoi contenter son envie. De vieux livres qu’il avait effleurés pour le plaisir du papier. Et des cahiers. Des cahiers d’écolier qui avaient happé ses mains. De carreaux quadrillés en carreaux quadrillés il avait commencé à parcourir les lignes tracées par l’ancien. Des anecdotes consignées au fil des années. Les visites, des histoires de jardin, les récoltes… Sans importance, mais plaisant, facile à lire. Une de ses bêtises avait d’ailleurs été notée, la fois où il avait noyé d’arrosage le précieux potager. L’épisode du « grand déluge »…
Un gros cahier cartonné, entoilé de noir et visiblement très ancien l’intrigua particulièrement. Pas de date, contrairement aux autres, pas de titre, gonflé par des documents glissés dans ses pages. Une sorte de livre de comptes. Les années se succédaient à l’intérieur depuis bientôt 40 ans, moment où le vieux avait acheté la maison et le terrain autour. Une double page pour chaque année passée. Des graphiques. Notre lecteur se disait qu’il avait déjà croisé ce genre de documents dans les pages de journal qu’il lisait chaque jour après son père… Précisément, en face de la bande dessinée qu’il suivait avec plaisir depuis des mois : les cours de la bourse. Des prix au gramme étaient relevés soigneusement. Des prix insensés, exorbitants qui n’avaient cessé de grimper. En francs, puis en euros. Convertis en kilos, les chiffres alignés dépassaient son imagination. Trop de zéros pour un vieil ermite…
Poussé par la curiosité et le désir de comprendre, comme tout le monde l’avait oublié, il tourna les pages jusqu’à la dernière. L’année en cours n’était pas encore inscrite. À la place des traditionnels prix et de la courbe associée, le vieux avait écrit un message à ses héritiers.
« J’ai fait don de ma fortune à la maison de retraite dans laquelle je pensais aller pour qu’ils aient de quoi s’occuper de moi, le temps venu. Voilà que la mort m’a attrapé, cela profitera donc à d’autres, aussi âgés que moi… Il vous en reste encore autant. Vous qui lisez ces lignes, vous héritez de l’essentiel. Le trésor est dans le pré. Toutes les roses qui s’y trouvent sont des roses de Damas ou des roses de Provins. Elles me sont achetées à prix d’or, au gramme près. Les cours n’ont jamais été aussi hauts. Et ma production est une des préférées des parfumeurs. Elle est sans pesticides, naturellement parfumée. Ne ratez surtout pas la récolte. En travaillant tous ensemble vous aurez plusieurs millions à vous partager tant elle sera abondante cette année. Soyez prudents, le trésor est dans le pré, mais… Les roses ont des épines ! »

34

Un petit mot pour l'auteur ? 37 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Laurence BALADE
Laurence BALADE · il y a
Très agréable ! Merci pour ce joli moment de lecture !
Image de Véronique Goossens
Véronique Goossens · il y a
Chute intéressante. Belle leçon !
Image de B Marcheur
B Marcheur · il y a
Bravo pour votre texte et son humour un peu piquant. J'y vois aussi un plaidoyer pour la nature. Les arbres, les forêts ont une valeur inestimable et les humains les saccagent allègrement.
Image de Virginie Ronteix
Virginie Ronteix · il y a
Merci pour ce commentaire ! En effet il est important de prendre soin de notre terre...
Image de Korete
Korete · il y a
On ne peut s'empêcher de penser à La Fontaine. Finalement, la fin est assez imprévisible. Un texte agréable à lire.
Image de Korete
Korete · il y a
On ne peut s'empêcher de penser à La Fontaine. Et finalement, la chute est assez imprévisible. Un agréable moment
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour cette œuvre magistrale qui met en lumière la bêtise et la convoitise humaines ! On est fasciné par la maîtrise avec laquelle l'auteure soutien l'intensité dramatique de cette triste histoire. Et quelle trouvaille dans la chute ! Un véritable coup de grâce !
Image de Virginie Ronteix
Virginie Ronteix · il y a
Keith, merci infiniment pour tous ces compliments... moi aussi je trouve que votre écriture est magistrale.
Image de Fleur A.
Fleur A. · il y a
Formidable tout simplement
Image de Virginie Ronteix
Virginie Ronteix · il y a
Merci tout simplement aussi...
Image de Marquin
Marquin · il y a
Lu et beaucoup aimé ! Tu as la main verte en littérature aussi !
Image de Virginie Ronteix
Virginie Ronteix · il y a
Ou l'art de raconter des salades...
Image de Mâme
Mâme · il y a
Au début, évidemment, je me suis dit : Comment, Virginie plagie La Fontaine??? M
Image de Mâme
Mâme · il y a
Mâme (suite) Mais non, bien sûr. Et j'ai retrouvé ta délicatesse, ton humour, et ta finesse narratrice. Bravo!
Image de Virginie Ronteix
Virginie Ronteix · il y a
Merci mâme !
Le pire ? Je ne connaissais pas la fable. Rhooo la honte...

Image de Fred
Fred · il y a
Savoureux
Image de Virginie Ronteix
Virginie Ronteix · il y a
Merci tout plein.

Vous aimerez aussi !