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Le Trésor de l'Immortel

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Tanguy Mandias

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La première fois qu’Eleanor Trinchy entendit parler du trésor de Fei-Ling l’Immortel, ce fut au club le Trinchy & Bucklemore de Londres où il passait, en compagnie d’autres gentlemen de sa sorte, une très belle soirée. Maintenant renommé en Gentlemen & Flint, il se trouvait que son père, le célèbre aventurier Job Trinchy, avait fondé le club conjointement avec son ami Gard Bucklemore. Les deux aventuriers étaient tombés dans l’oubli depuis, et en ce nouveau quart de siècle, si l’estime du club avait perduré, les histoires étonnantes et fantastiques que les deux aventuriers ramenaient de leurs voyages étaient, au mieux, doutées, au pire, risées.
Ce soir, c’était pourtant une de ces aventures que racontait Thomas Wilfred Bucklemore, le fils de Gard Bucklemore, aux habitués déjà hilares et moqueurs assemblés là. Thomas, en effet, revenait juste des Indes lointaines et disait tenir d’un jeune sherpa nommé Siva la preuve de la véracité des écrits de Trinchy et Bucklemore. Cette histoire, était l’histoire extraordinaire de... :
- Un pirate chinois immortel sévissant en plein cœur du désert Mongol ! s’enhardissait Thomas alors que son histoire prenait couleurs et envergure. Dans un coin sombre de la pièce, Savi, l’œil brillant, restait silencieux et observait Eleanor. Ce pirate terrible, continuait Thomas, se nommait Fei-Ling, et était originaire de la lointaine Pékin ! Voguant sur ses barges des sables, lui et ses cent quatorze lieutenants rançonnaient sans pitié le bon peuple mongol, le pourchassant à travers steppes et vallées, ne laissant sur son passage que ruines fumantes et cités en flammes. Mais un jour Fei-Ling disparut dans le désert et plus personne n’entendit son nom. On ne connait que ses derniers mots qui furent : j’ai depuis trop longtemps arpenté la Terre, immortel que je suis, je laisse là cette planète morte à ses turpitudes et m’en vais vers de mondes meilleurs. Néanmoins voici mon trésor, et une carte pour y mener, celui qui trouvera l’un comme l’autre obtiendra mille richesses et un savoir, ces richesses sont celles des hommes, mais ce savoir est celui des Dieux, car c’est celui de l’immortalité, acheva Thomas, fiévreux et enflammé. Savi car il connait l’histoire lui aussi : les écrits de nos pères étaient vrais ! Le trésor existe, Savi connait son emplacement ! Richesse et Immortalité, messieurs ! Alors, ne sont-ce pas là les preuves des récits de nos pères ?
- Foutaises ! fit entendre un homme ventripotent au bouc aussi fourni qu’il était laid. Tout le monde se tut car celui qui venait de parler était Flint Dubossier, aventurier, érudit et fils de bonne famille vivant de ses rentes, et dont tout le monde s’accordait à dire qu’il était la personne la plus influente du club, et surtout la plus compétente. Ses aventures sonnaient vraies, les trésors qu’ils ramenaient de chacune de ses expéditions, incontestablement authentiques, et empreints de ce parfum de mystère et d’exotisme si chère aux amateurs de cabinets de curiosités. A ces mots, chargés d’un certain mépris et d’une bonne dose de raillerie, la moustache de Thomas tressauta et il blêmit.
- Plaît-il ? Ai-je bien entendu ?
- Parfaitement, Thomas, une question que je me pose également après avoir écouté votre fable. Il n’existe pas de pirates dans le désert Mongol ! Encore moins de pirate chinois au nom improbable à la tête de cent-cinquante lieutenants, voguant sur des barges des sables ! Et quoi d’autre, des sirènes du désert ou encore des dauphins des dunes, peut-être ?
Tous les gentlemen éclatèrent de rire aux mots de Flint et on convint tous que le jeune Thomas était un original, voir un affabulateur comme son père, ce qui n’étonna personne. Puis on se tourna rapidement vers Flint qui commençait à narrer son dernier voyage dans les îles hollandaises, autrement plus intéressantes et tangibles, et dont il avait ramené de nombreuses et forts appréciées lithographies d’autochtones aux seins nus, et où il était question de terre creuse et de chats volants.
Relégué au second rang, et victime une fois de plus des quolibets de ses pairs, Thomas fulminait de rage et de honte et grommelait dans sa barbe naissante quand le jeune Eleanor Trinchy s’approcha et lui dit ces mots :
- Moi, je vous crois, Sir, ces récits ont également bercés mon enfance car mon père me les contait. Prouvons à ces gentlemen qu’ils ont tort, et que les récits de nos pères étaient vrais. Le trésor de Fei Ling ! Montons une expédition pour le retrouver, vous et moi, ensembles, comme nos parents ! Qu’en dites-vous ?
Thomas vit la flamme qui brillait dans les yeux du jeune homme, entendit la conviction dans sa voix, sentit le poids conséquent de sa fortune et l’opportunité de remonter dans l’estime des membres du club au détriment du jeune homme dont il serait facile de nier l’implication dès le trésor découvert. Ne resterait plus qu’à prétendre à la gouvernance du Club, et Flint et les autres lui mangeraient dans la main. Sans parler de la promesse d’immortalité... Il accepta aussitôt, une poignée de main fut échangée et, le lendemain, les premières étapes du projet mises en branles, les premiers jalons posés.
Le projet prit trois mois pour être mené de bout en bout. Trois mois seulement pour rejoindre l’Inde, par avion postal en direction des colonies, trois mois seulement pour s’envoler ensuite de Calcutta à Katmandou, puis de Katmandou à Oulan-Bator, trois mois seulement pour réunir les trois guides, neuf sherpa, quatre buffles et dix chevaux nécessaires à l’opération, et à l’envergure du trésor qu’ils trouveraient à coup sûr. Car, Savi l’affirmait, et les notes du père d’Eleanor également : le trésor de Fei-Ling était des plus colossal.
Aussi quelle ne fut pas leur surprise, et leur désillusion, quand après avoir affronté deux mois de désert, remonté la piste des mystérieuses barges ensevelies, passer cinq ou six cols aux altitudes inconcevablement élevées, des hordes de nomades qui, mystérieusement, s’obstinaient à vouloir leur barrer la route et les forcer à leur faire faire demi-tour, mais que Siva, désignant comme « de vulgaires pillards », chassa en les menaçant dans leur langue ; quelle ne fut pas leur désillusion, donc, quand, en lieu et place du X sur la carte de Thomas, ils arrivèrent à un petit village des montagnes, comptant une poignée d’âmes trop stupides pour être qualifiées de peuple et dont il s’avéra, à leur plus grand étonnement, que Savi était originaire.
- C’est pour ça que je connais aussi bien l’histoire du pirate Fei-Ling, et de ces cents généraux du désert, dit Savi. Voici son village, et nous sommes leurs descendants ! Fei-Ling était un puissant sorcier de la cour interdite des Trois Royaumes. Jalousé par l’Eunuque suite à sa découverte de la Vie Eternelle, il fut, à force de manigances et de sournoises machinations, écarté puis exilé de la cour interdite, comme vos pères de leur club. Il finit ici, dans ce désert, il y a plus de quatre cents ans, à mener une vie recluse avec ses généraux, emplit de sagesse et de méditation. Il emmena avec lui son trésor et son plus grand secret : celui de l’immortalité ! Secret dont nous sommes les gardiens et les détenteurs. Voici la vraie raison de votre présence ici : mon peuple cherche un nouveau chef, un nouveau Fei-Ling et nous souhaitons maintenant nous tourner vers l’Occident, où se trouvent les esprits les plus brillants et les caractères les plus vertueux. Vous vous êtes montrés dignes de ce savoir incroyable et de cette puissance sans limite, le secret de l’immortalité vous appartient mais un seul pourra en bénéficier à l’ouverture du tombeau de mon maître et un seul pourra goûter au doux nectar qu’est la vie sans crainte de la mort. De vous deux, qui sera-t’il, celui qui osera ouvrir le tombeau ?
C’est alors qu’Eleanor se tournait vers Thomas pour lui faire part de ses inquiétudes quant aux révélations de Savi, qu’il entendit parler pour la dernière fois parler de l’histoire du trésor de Fei-Ling l’Immortel, et ces derniers mots se présentèrent à lui sous la forme d’un coup de couteau entre les côtes.
Titubant sous le coup de la douleur, sa vision se brouillant et le goût amer de la trahison se répandant dans son palais, Elanor Trinchy rejoint le sol, trahi par son ami de toujours. Levant les yeux, les dernières images qu’il vit furent celles de Thomas, vainqueur, lâchant l’arme et riant, courant à toute vitesse vers le tombeau, l’ouvrant d’un traite sous l’œil et le sourire de Savi, et le tombeau ouvert, Eleanor vit l’âme, l’âme noire, éthérée et tremblante de Fei-Ling, le terrible sorcier de la cour interdite, fondre sur Thomas et prendre possession de son être.
Sa nouvelle enveloppe corporelle acquise, Fei-Ling, le sorcier, n’avait pas mentit : il avait bien révélé le secret de son immortalité, et ce dernier était à chaque réincarnation de voler un corps, et c’est sous les traits de Thomas Wilfred Bucklemore, que le sorcier démoniaque se tourna vers l’Occident, un sourire malsain naissant sur son visage, dont la peau devenue flasque et morbide, prenait déjà les teints cireux et olivâtres du jade pur.
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Jean Calbrix · il y a
Une belle promenade en Mongolie dans laquelle les antagonistes se trucident à cœur joie ! Bravo, Kie Mandias ! Vous avez mon vote.
Je vous invite à lire mon sonnet Pétrole en compétition automne si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Tanguy Mandias · il y a
Merci Jean, bonne chance pour la compétition :)
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