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Le traducteur

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Marie No

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Fabrice travaillait depuis dix ans comme traducteur de l'italien au français, et parfois du français à l'italien. Cette facilité à manier la langue de Dante lui venait de sa mère, professeur de littérature italienne, qui l'avait rendu bilingue dès l'enfance. D'ailleurs, son premier mot avait été « mamma », plus simple à prononcer que « maman ».
Au collège, au moment de choisir sa deuxième langue, il avait sans hésiter opté pour celle qu'il connaissait le mieux après le français, non par goût mais par sens pratique. Choix judicieux car ses notes avaient côtoyé les sommets et donné meilleure allure à sa moyenne générale. Une fois le bac en poche, il s'était dirigé vers des études de langue, littérature et civilisation italienne mû par son principe de toujours : ne jamais faire un autre choix que celui de la facilité. Obtenir son diplôme lui avait tout de même demandé quelques efforts – les premiers – mais il s'en était admirablement sorti et par la suite, il n'avait eu aucun mal à trouver du travail, grâce aux contacts de sa mamma. Le plus souvent, il traduisait des notices d'utilisation et des guides pratiques. Les particuliers pouvaient également faire appel à ses compétences via un annuaire sur le web. Leurs demandes étaient variées : correspondance, lettres de motivation, devoirs à la maison... Il avait une tendresse particulière pour les clients qui lui confiaient des lettres d'amour à destination des plus belles actrices italiennes.

Un matin, il reçut un e-mail de la part d'une femme. Laconique, elle disait simplement avoir besoin de ses services, elle préférait discuter de sa commande de vive voix. Comme ils habitaient la même ville, rendez-vous fut pris dans un café.
Sur place, il la repéra grâce au document posé devant elle. C'était une assez jeune femme, la petite trentaine. Des boucles rousses serrées encadraient son visage, un visage aux traits réguliers et plutôt agréable à regarder. Elle portait une veste marron sur une longue robe noire et quantité de bagues en argent. Quand il s'approcha d'elle et se présenta, elle se leva pour lui serrer la main. Puis ils s'installèrent l'un en face de l'autre. Fabrice commanda un cappuccino, elle prit un thé. C'était la première fois qu'il rencontrait un client, il se demanda qui devrait payer l'addition.
Elle s'appelait Judith. Ses mains étaient accrochées aux bords du manuscrit, elle semblait légèrement nerveuse.
« Eh bien voilà. Le texte que j'ai là, c'est celui d'un ami. Un ami italien. C'est une fiction, une prose, mais une prose poétique. Il y a passé beaucoup du temps, j'adorerais le lire mais je ne connais pas l'italien et il a refusé de me le traduire. « Traduttore, traditore », qu'il m'a dit. Ça, il a bien voulu m'en donner le sens : traduire, c'est trahir. Enfin, vous devez connaître ça.
— En effet, c'est une expression connue dans le métier. Littéralement, cela veut dire « traducteur, traître ». Mais pour retrouver la paronymie – c'est-à-dire la ressemblance entre les deux mots – on la traduit en français de la façon dont vous l'a dite votre ami. »
Cette petite explication n'éveilla aucun intérêt dans le regard de son interlocutrice. Tout ce qui intéressait Judith, c'était ce manuscrit. D'ailleurs, de le voir assemblé par une simple reliure en spirale fit naître une question sur les lèvres du traducteur : « Ce texte a-t-il été publié ?
— Non, mais mon ami, Fabrizio, l'a envoyé à plusieurs éditeurs de son pays. Qui sait ? On le trouvera peut-être un jour en français. Malgré sa désapprobation envers les traductions, je pense que Fabrizio accepterait de voir son œuvre s'affranchir des frontières de l'Italie. Mais attendre une publication française serait trop long. Tout comme attendre de maîtriser l'italien. J'apprends, mais lentement... C'est pourquoi j'ai pensé à vous. Vous aviez traduit une lettre pour moi un jour. Vous vous rappelez ? »
Pas du tout. Ses échanges avec les clients qui le contactaient via l'annuaire se limitaient aux voies électroniques et téléphoniques, il oubliait vite un nom ou une voix. Et des lettres, il en avait traduit une tripotée, impossible de s'en rappeler d'une en particulier.
« Tant mieux, dit-elle. Ce n'était que des niaiseries. N'essayez pas de la retrouver dans vos archives, surtout. »
Aucun danger. Premièrement, il n'était pas du genre curieux. Deuxièmement, il ne tenait pas d'archives.
Elle lui confia le texte comme s'il s'agissait d'une précieuse relique. Son sourire était timide mais ses yeux brillaient d'excitation.
« Ne me faites pas trop patienter. »

Le manuscrit sous le bras, Fabrice rentra chez lui. En le voyant partir nonchalamment ainsi, Judith avait eu l'air contrariée qu'il n'ait pas de mallette en acier trempé pour ranger le précieux document, mais elle n'en avait rien dit. Ils s'étaient quittés à la porte du café après avoir partagé l'addition.
En chemin, le traducteur repensa à leur tête-à-tête. Cette femme semblait croire avec force au talent de ce Fabrizio. Il était impatient de juger de la chose par lui-même.
À la lecture des premiers paragraphes, un constat s'imposait : c'était très mauvais. Sans parler de la grammaire douteuse et de la syntaxe approximative, le style était d'une pauvreté sans nom et le propos inepte. Si elle avait compté sur une vente des droits à l'international assortie d'une traduction en trente-six langues, Judith aurait pu attendre une éternité avant de lire en français ce que le génie de son Fabrizio avait pondu. Seul point positif : il avait fait court.
Le traducteur se mit au travail. Il s'autorisa à ne pas reproduire les fautes d'orthographe, à soigner la grammaire et améliorer la syntaxe. Le fait que l'auteur n'était pas censé voir cette traduction ni en entendre parler – sa cliente voulait garder son sacrilège secret – lui donnait quelques libertés. Finalement, il lui rendait service, à ce Fabrizio : il préservait l'image que Judith avait de sa petite personne. Si elle savait à quel point il écrivait mal, pas sûr qu'elle continue à parler de lui avec des trémolos dans la voix.
En quelque sorte, se dit-il, le devenir de leur relation était entre ses mains. Il pouvait aussi bien détruire que magnifier l'idée que la jeune femme se forgeait de son écrivain maudit. En faire un génie ou un minable. À coup sûr, cela changerait les sentiments qu'elle lui portait. Il était comme qui dirait le Cyrano de Fabrizio-Christian pour Judith-Roxane.
Le peu de fictions qu'il avait traduites jusqu'ici étaient correctes, il s'était efforcé de coller au plus près au texte. Or Ultimo Amore, l'œuvre de Fabrizio, était comme une ébauche en perdition. Impossible de transposer ces maladresses sous sa propre plume. Ces mots devaient être sauvés. Ce n'était pas trahir, mais embellir. Mais comme le coiffeur qui veut toujours couper davantage, Fabrice se laissa emporter par sa nouvelle fièvre créatrice. De petites corrections en améliorations, il s'éloigna de plus en plus du texte. C'était la première fois qu'il ressentait un tel élan. Flemmard de première, ses travaux de traduction ne l'avaient jamais beaucoup enthousiasmé. Cette fois, le fait de créer le faisait vibrer. Avait-il enfin trouvé sa véritable vocation ?
La semaine qu'il occupa à traduire et rebâtir le court texte de Fabrizio passa à la vitesse de la lumière, tant il prenait du plaisir à la tâche. Au terme de son travail, il ressentit une immense fierté. On aurait dit qu'il allait entrer à l'Académie, était à deux doigts de décrocher le prix Nobel et avait gagné sa place pour le Panthéon. Il n'avait plus qu'un souhait : être lu par le monde entier. Seulement, il lui revint à l'esprit que cette œuvre ne lui appartenait pas et qu'il devait rendre son travail à Judith dès le lendemain.
La mort dans l'âme, il contacta la jeune femme pour lui annoncer qu'il avait terminé en temps et en heure. La sachant impatiente, il lui proposa de lui envoyer le texte traduit par e-mail. Non, elle préférait le recevoir en main propre, imprimé et relié, pour le prestige du papier, même si cela l'obligeait à attendre un jour de plus. Sa passion pour ce Fabrizio lui faisait vraiment perdre tout bon sens.
Le lendemain donc, elle sonna à la porte du traducteur. Il l'invita à entrer et, pour coller à l'état d'esprit de sa cliente, lui tendit l'œuvre comme si c'était le Graal. Judith tapota légèrement des mains avant d'empoigner avidement le document.
« Excusez-moi, je vais lire les premières lignes tout de suite, j'ai trop hâte ! »
« Si vous n'étiez pas aussi dingo, vous l'auriez déjà fini hier soir », pensa Fabrice.
La jeune femme parcourut donc les premiers paragraphes. Au fur et à mesure de sa lecture, elle palissait de plus en plus. Tout son sang devait avoir afflué à son cœur car au bout de trois pages, elle explosa.
« Le salaud ! »
— Que se passe-t-il ?
— Il se passe qu'il me trompe ! Qu'il se moque de moi ! Qu'il m'a trahie ! »
Le regard perplexe de Fabrice l'engagea à fournir des explications.
« Ce roman, il était censé parler de moi ! Il m'avait dit l'avoir écrit en mon honneur, que j'étais sa muse, qu'on allait se marier et avoir de beaux enfants, qu'il serait très riche grâce au futur best-seller que je lui avais inspiré ! Mais vous trouvez que cette fille me ressemble ? Et tout ce qu'il raconte dans les premières pages, on ne l'a jamais vécu ensemble !
— Vous savez, il s'agit d'une fiction, c'est tout à fait normal qu'il ait pris des libertés avec la réalité...
— Oh qu'il change mon prénom, je veux bien, oui ! Mais tout à coup, je suis devenu « une blonde diaphane qui boit du vin dans des verres aux ballons plus larges que ses mains » ? Je ne bois même pas de cidre et ne possède que des verres à moutarde ! Et qu'est-ce que c'est que cette image bidon d'abord ?
— Hum.
— Je vais le trucider !
— Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit qu'il s'agissait... enfin, qu'il devait s'agir de vous, dans ce roman ?
— J'avais peur qu'il y ait des passages olé-olé... J'étais bien bête ! Je comprends maintenant pourquoi il voulait que j'attende de connaître l'italien pour lire ce torchon ! Il croyait quoi ? Que je n'allais jamais y arriver ? Ah ! Il aurait bien ri si j'avais finalement réussi : tous ces efforts pour un traître ! Je me demande qui est cette blonde... »
Fabrice aurait pu lui dire qu'elle était inspirée d'une actrice de série télé et que, dans la version originale, l'héroïne était bien une petite rouquine tout ce qu'il y a de plus banale – mais il n'avait pas vu d'allusion à des verres à moutarde. Il s'apprêtait à lui révéler la vérité mais s'arrêta à temps. Sa réputation était en jeu. Certes, il deviendrait sans doute un grand écrivain très bientôt, mais en attendant, il s'agissait de continuer à gagner sa vie. Judith avait l'air très remontée et depuis qu'existait internet, détruire une carrière n'avait jamais été plus facile.
« Ce fumier va m'entendre ! jurait-elle.
— Vous voulez mon avis ? Le plus blessant, c'est d'être laissé dans l'ignorance. Vous devriez l'abandonner sans plus d'explication, ça lui fera les pieds.
— Bonne idée ! C'est exactement ce que je vais faire. Ça m'évitera d'adresser de nouveau la parole à ce... »
Le flot de paroles qui suivit apprit à Fabrice qu'il y avait un champ lexical que Judith maîtrisait parfaitement en italien : celui des insultes. Puis elle partit en laissant la traduction par terre, légèrement piétinée par ses soins.
Ouf ! Il était tiré d'affaire. « Traduttore, traditore »... Ce Fabrizio n'avait pas tort, finalement.
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RAC · il y a
Mi ha molto piacuto ! Traduttore, traditore = bien vu !!!!
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Champolion · il y a
Intrigue savante et bien conduite autour de cette authentique "trahison" pourtant pavée de bonnes intentions
Ma voix
Champolion

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RAC · il y a
Vraiment sympa, merci de me l'avoir fait découvrir !
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Coum · il y a
J'ai voté pour ce texte. Un traducteur n'est pas toujours la meilleure solution quand il s'agit du cœur, c'est certain.
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Marie No · il y a
Vous avez bien raison, mieux vaut faire sans intermédiaire dans les histoires de cœur. Et merci beaucoup pour votre lecture.
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Fantomette · il y a
J'ai aimé, mon vote. Si cela vous dit, je suis en finale avec "Soleil de la saint Valentin". Peut être à bientôt
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Marie No · il y a
Merci beaucoup Fantomette. Félicitations pour votre place en finale, vous avez mes re-votes :-)
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Miss Free · il y a
Merci Marie pour ce sympathique moment de lecture! J'ai beaucoup aimé !
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Marie No · il y a
J'en suis très heureuse, MissFree ! Merci à vous pour votre lecture :-)
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Guy Bellinger · il y a
Un très belle méditation sur les vertus et les limites de la traduction, cet art extrêmement délicat (respecter le texte à la lettre ? l'embellir, en réduire la qualité par son manque de talent ?) Le tout porté par cette délicieuse "storia d'amore" doublée d'ambition littéraire. La jolie rousse et le futur prix Goncourt vont-ils conclure ? Questa à la domanda.
En tout cas bravo pour ce texte Marie SI (oh, mille excuses, traduttore, traditore !)

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Marie No · il y a
Mille mercis pour votre lecture et ce très joli commentaire ! Votre traduction a embelli mon pseudo ;-) Et je suis très heureuse que ce texte vous ait plu, un lecteur séduit est la meilleure des récompenses :-)
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Stéphane Sogsine · il y a
E una storia strana ma cosi bella ... Bravissima Marie No
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Marie No · il y a
Grazie mille Sogsine ! J'aimerais en dire plus dans cette langue magnifique mais si certains sont mauvais traducteurs, pour ma part je suis loin d'être forte en thème ;-)
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Papypik · il y a
Pour éviter tout quiproquo je préfère vous le dire en français (quoique) BRAVO
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Marie No · il y a
Vous avez bien fait, j'aurais pu faire une mauvaise traduction ;-) Un très grand merci à vous Papypik !
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Hellogoodbye · il y a
ah la question de la distance ! votre récit est rondement bien mené et j'aime la chute
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Marie No · il y a
Cela me fait chaud au cœur, Hellogoodbye, merci beaucoup !
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Soseki · il y a
Une histoire si bien menée ! le traducteur pris au piège de son désir de création .....autonome ! ....... De fait , dévoiler un auteur étranger au public , le faire aimer , apprécier , une tache absolument essentielle , qui demande beaucoup de talent .
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Marie No · il y a
Ce que vous dites est très vrai, et c'est une tâche qui peut être si difficile, tant l'offre est abondante. Je vous remercie chaleureusement pour votre lecture et votre soutien, j'en suis très touchée :-)
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Soseki · il y a
Merci , Marie No !