5
min

Le testament

Image de Antoineguéneau

Antoineguéneau

26 lectures

2

Par une chaude nuit d’été, Théodore sortit de son atelier pour aller cueillir la douceur de l’air. Une toile de cendre voilait l’horizon et laissait apparaître de fines étoiles. Après avoir traversé les boulevards, il décida de s’arrêter dans un quartier discret. Il trouva un banc que de timides rayons caressaient et s’assis. Comme à son habitude, il sortit son carnet et se mit à griffonner quelques vers. C’était l’un de ses seuls moments de plaisir véritable. Enfin il pouvait se retrouver seul avec lui-même, devenir pour un instant peintre et musicien et laisser sa main traduire ses rêves les plus profonds. La journée, Théodore était un ébéniste consciencieux, sculptant avec passion chaque rainure. La nuit, il était un poète d’un autre temps, rêvant d’aurores silencieuses et de soleils nouveaux. Cette nuit là, l’air était particulièrement agréable, et seules quelques voitures dansaient au loin parmi les ombres. Les volets rabattus donnaient à la ville un air de solitude et accueillaient la lueur des néons chancelants.
Théodore était absorbé dans ses contemplations lorsqu’il fut intrigué par un bruit étrange. D’abord souple et diffus, ce dernier se fit plus inquiétant à mesure qu’il se rapprochait. Inquiet, Théodore se leva et à peine fut-il debout qu’une masse surgit de l’ombre.

-Bonsoir, dit l’inconnu.
-Que me me voulez vous ? répondit Théodore anxieux.
-Je ne te veux aucun mal. Vois, je suis vieux et malade. J’ai fait un long voyage et je suis exténué, pourrais-tu m’aider à m’asseoir ?

L’homme sortit de la pénombre et dévoila son visage. Théodore fut immédiatement frappé par la profondeur de celui-ci. Un éclair jaillit à sa conscience et il ressentit une immense douleur. L’homme avait manifestement souffert et chaque trait le rappelait. Ce n’est qu’après quelques instants qu’il put commencer à se représenter les détails. Implacable, le temps avait tissé son ouvrage et une chevelure d’ivoire tombait en cascade sur son front. Au milieu de son visage émacié se tenait fièrement un nez aquilin, dressé comme la proue d’un navire. Mais ce qui frappa le plus Théodore fut la force presque insoutenable de son regard. Ses yeux, seuls vestiges intacts du passé laissaient entrevoir les portes d’un secret enfoui. En un instant, il sut qu’il était lié à cet homme.

Après l’avoir observé brièvement il prit sa main et l’aida à s’asseoir. A peine installé, ce dernier sortit un flacon de sa poche et le porta à ses lèvres.

-Tu me prends pour un fou, n’est ce pas ? Je ne t’en veux pas. C’est ainsi que j’ai vécu toute ma vie.

-Je n’ai aucune pensée de la sorte. Mais que faites vous à une heure si tardive dans ce quartier désert ?

-Je viens de te le dire. Je ne suis plus qu’une ombre parmi les vivants.

A ces mots, il prit son flacon et le vida d'un trait.

-Vous ne devriez pas consommer autant à votre âge. Dit Théodore d’un ton réprobateur.

L’homme posa sa bouteille et le fixa intensément.

-Quel âge as-tu mon garçon ?

-J’ai 25 ans.

-Quel âge noble ! Viens, approche-toi que je t’observe mieux.

Théodore esquissa un mouvement gracieux et vint s’asseoir en silence à côté du vieil homme. A travers l’obscurité, on distinguait le visage de Théodore que quelques faisceaux effleuraient. Ses traits avaient toute la finesse d’une étoffe et les années n’avaient pas encore creusé leurs sillons. Ses joues légèrement rougeoyantes témoignaient une innocence enfantine. Couronnant ce visage, une chevelure épaisse se balançait dans la fraicheur du soir.
Après avoir soigneusement observé Théodore, l’homme poussa un long soupir et murmura :

-Que ne donnerais-je pas pour revivre mes belles années ! Je vivais dans les délices de l’amitié ou encore de l’amour, comme un oiseau qui se laisse glisser sur les vents. Quelle vie avais-je alors, entre les rires et les joies, insouciant de la vérité de l’être ! Je me divertissais de tout et le baiser d’une femme suffisait à m’apaiser. Tout est plus doux lorsqu’on est jeune. Tous les matins ont un charme particulier et les aurores jouent chaque jour une mélodie nouvelle. Le jour, on étudie, penché sur son pupitre, les raisonnements serrés des grands philosophes. Dans les bibliothèques, l’on n’entend rien que le souffle des pages qui se tournent et l’écho frénétique de la plume qui lutte sur le papier.. Au déjeuner, tous ces esprits se lancent dans de grandes dissertations dans des élans généreux d’espoir. Debout, la bouche rêche et les cheveux en bataille, ils défendent avec ferveur les célèbres insurrections de l’histoire. On échange alors sur des mondes invisibles ; on imagine l’Homme, la nuque allongée dans le frais cresson bleu dessinant le visage de la paix. Et quand vient le soir, on devient autre. Tout change soudain. Partout dans Paris s’élèvent les clameurs de la jeunesse qui s’éveille. Les cafés se remplissent de parures, de longs manteaux et dans un carillon de rires hommes et femmes s’épanchent dans l’ivresse. Ah belle jeunesse ! L’épée accrochée au cœur, elle va joyeusement combattre l’ennui. Que lui importe les histoires que l’on raconte aux enfants sur l’ambitieux Icare ou l’incontinent Phaéton ! Un instant d’illumination vaut mieux qu’une vie morose. Aujourd’hui tout cela s’est éteint. Je ne suis désormais qu’à un battement de la mort.

-Ce sont là de bien sombres pensées qui vous habitent ! N’avez vous donc pas une femme ou bien des enfants ? Ce sont les vraies racines de l’espoir.

-Hélas non ! J’ai consumé ma jeunesse dans le feu des plaisirs et ses cendres sont mon seul trésor.

Après un court silence, Théodore s’approcha mieux du vieil homme et demanda :

-Quel est votre nom ?

L’homme esquissa un sourire, et tout en pointant pointa sa canne vers le ciel répondit :

-Je suis comme certaines de ces étoiles. Tout ce qui brille de mon passé n’est plus. Et si mon nom luit encore, c’est qu’il éclaire des ruines.

A ces mots, Théodore poussa un long soupir et répondit :

-Il est tard, et je me dois de travailler tôt. Il faut que je parte.

Alors qu’il ramassait son carnet, le vieil homme lui prit la main et dit :

-Théodore, ne me laisse pas.

Effrayé, ce dernier frissonna et demanda d’une voix faible :

-Comment...

-Peu importe, coupa l’homme, tu dois écouter ce que j’ai à dire.

Théodore retira sa main de l’emprise du vieillard et l’observa à nouveau. Il lui semblait que quelque chose avait changé dans son expression. Ses traits étaient plus sombres et présagaient un malheur imminent. L’homme le fixa de son plus profond regard et Théodore ne put résister à l’émotion qui l’envahit.
Il s’assit et dit :

-Bien, je vous écoute.

-Tu es encore jeune Théodore. Tu ne comprends pas encore les grands malheurs qui t’attendent. Avec le temps, tu deviendras probablement misanthrope. Tout commencera lorsqu’un soir, aux lueurs un halo vacillant, tu liras les grands assassins de la morale. Tu croieras alors que bien et mal sont des illusions agitées par les puissants pour dominer les faibles. Tu voudras devenir autre. Partout, à mesure que la mélancolie t’envahira, tu croiras voir l’amour propre, l’orgueil, l’illusion. Tu voudras tout renverser et dévoiler au grand jour l’imperfection du monde. Tu maudiras l’hypocrisie et la médiocrité des foules. Après avoir détruit toutes les idoles, balayé dans ta haine toutes les conventions, tu te tourneras vers ton être. Influencé par les mots du poète, tu te diras « Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne ». Tu peindras les paysages les plus ternes, tu fuiras toute lumière pour t’égarer dans les voies de l’être. Au bras des ombres, tu sortiras, désespérement seul. Tu mettras au ban tous les mystères, y compris ceux de l’amour. Tu croiras apercevoir derrière chaque femme l’inévitabilité de la chute. Ne disent-ils pas in cauda venenum ? Comme la religion, tu traiteras l’amour comme une idole. Tu ne frémiras plus comme tes camarades au murmure cristallin d'une femme et tu mépriseras les téméraires qui, comme Orphée s’abandonnent à leur passion. Tu te regarderas obéir à tes pulsions, indifférent, comme un pâtre qui regarde l’eau couler. Tu prendras la main de la volupté et tu la suivras, comme Faust suivit Mephistophelès, jusqu'à ton dernier souffle. Alternant folie et conscience, tu seras danseur sur un fil. Parfois, dans de brefs instants de lucidité, tu te prendras pour cible de ta haine. Puis par un soir d’orage où la foudre rugit tu maudiras les assassins de la morale et tu demanderas aux hommes le pardon. Mais ceux-ci, froid et indifférent ne t’accorderont plus un regard. Ta famille et tes amis, autrefois si bienveillants, ne seront plus que des souvenirs indistincts. Tu entendras parfois ta sœur la nuit, te murmurer dans le brouillard, et quand tu voudras saisir sa main, elle s’échappera dans un soupir. Quant aux femmes qui t’ont aimé et que tu as abandonnées, elle seront dans ton esprit comme les divinités vengeresses qui tourmentèrent Oreste. Patiemment, leurs ombres mouvantes sur les parois de ta conscience te feront perdre la raison. Mais comme toute comédie a une fin, par une nuit agitée, la mort tirera le rideau ensanglanté de ta vie et tu finiras comme tu as commencé : seul.


Sur ces mots, le vieil homme s’arrêta et observa Théodore. Celui-ci était manifestement troublé par ce discours. Jusqu’ici, ce dernier s’était comporté avec modération, traitant les autres avec respect, accomplissant consciencieusement son travail d’ébéniste. En somme, il était un adulte équilibré. Mais depuis quelque temps, il ressentait une étrange mélancolie. Il sentait qu’il y avait autre chose derrière la réalité, comme si tout n’était qu’un voile. Des désirs nouveaux l’animaient et le traversaient, des formes nouvelles et des paysages nouveaux se dessinaient dans ses rêves. Il le sentait désormais : sa vie l’étouffait. Il pensa alors au vieil homme. Quelque chose d’intrigant jaillissait de son visage, comme s’il lui était familier.
Mais lorsque Théodore leva la tête, le vieillard avait disparu. Aucun bruit ni aucune trace ne laissait envisager une autre présence que la sienne. Avait-il rêvé ? Etait-il conscient ? Alors, il baissa et les yeux, et s’aperçut que quelque chose avait été ajouté dans son carnet :
« Surtout, n’oublie pas de vivre. »
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Ruby Quartz
Ruby Quartz · il y a
cette nouvelle a dû m'apprivoiser en cours de route et j'ai fini par la suivre jusqu'au bout. J'aime certaines phrases métaphoriques en rapport avec la nature et l'âme tourmentée du vieillard. Mais qui est-il ? Je suis curieuse. Notre conscience à tous provenant du futur, pour les plus jeunes ? Je donne ma voix.
·