Image de Boing Boo

Boing Boo

995 lectures

81 voix

En compétition

« — Réponds. Allez réponds quoi ! Je n’ai presque plus de batterie…
— Allô ?
— Allô ? Allô ! Arthur ? Bordel ! »
Alan regarda l’écran de son téléphone s’évaporer, il était déjà trop tard, il s’éteignit.

D’abord sa tablette, maintenant ça. C’était toujours lorsqu’il en avait le plus besoin que la technologie lui faussait compagnie. Il s’était habitué à ce genre d’imprévu alors il avait toujours une batterie de secours sur lui, au cas où, mais cette fois-ci, non.
Frustré, il rangea son mobile dans la poche de son jean et marcha seul sous les réverbères illuminés. Il avançait d’un pas pressé, des affaires en vrac sous le bras et les mains pleines de papiers.
C’étaient les derniers moments du week-end, dans quelques heures il allait devoir livrer le fruit d’une demi-année de travail. Des recherches intenses à propos de choix complexes et de décisions risquées qui bouleverseraient l’avenir de sa société, le sien et celui du monde. Seulement, suite à une malencontreuse maladresse informatique, il avait perdu un élément capital pour clôturer son dossier si parfaitement ficelé. La pièce maîtresse qu’il convoitait, celle qui finaliserait enfin le plus grand puzzle de sa vie, c’était Arthur, son collègue et ami de toujours, qui en détenait une copie en papier. Un magnifique tableau parsemé de cercles, de courbes, de chiffres intelligemment disposés ci et là, représentant un savant graphique que ni vous ni nous ne comprendrions à moins d’en avoir été l’auteur, et encore.
Mais Arthur profitait de ses congés à des centaines de kilomètres d’ici.
Alan devait trouver un moyen de contacter son ami et vite, il devait absolument récupérer ces notes. Malheureusement son portable peinait à se rallumer et faute de chance, une coupure d’électricité dans son immeuble l’empêchait non seulement d’informatiser sa pile de documents, mais aussi de recharger la batterie de son téléphone.

Il marchait précipitamment dans la ville espérant trouver une cabine téléphonique depuis laquelle il arriverait à joindre son collègue. De nos jours ce genre de lieux ne court pas les rues. Au bout d’un paquet de temps, Alan en trouva une, il entra et décrocha le combiné qui, à la tonalité qu’il fît, sembla fonctionner. Le coût d’un appel était de trois euros puis de quelques centimes supplémentaires par minute. C’était le genre de cabine où on dépensait toute notre monnaie sans nous en rendre compte au fur et à mesure des conversations. Arthur ne possédait qu’un unique billet de cinq euros qu’il enfila sans réfléchir dans la machine. Il composa le numéro d’Arthur.
« — Allô oui j’écoute !
— Bonsoir Amélie, c’est Alan, est-ce que je pourrais parler à Arthur s’il te plaît ? Je dispose de peu de temps et c’est important, donc si tu pouvais faire vite.
— Arthur ? Mais quel Arthur ? Il n’y a pas d’Arthur ici, vous avez dû faire un mauvais numéro monsieur. ». Bip… bip… bip… la dame avait raccroché.
Alan venait de se rendre compte que dans la précipitation il avait inversé les deux derniers chiffres du numéro de son sauveur. Il n’avait désormais plus assez de monnaie pour réitérer un appel, mais tout espoir n’était pas perdu, dans un élan de motivation il se mit en quête d’une âme charitable qui accepterait volontiers de l’aider.

À cette heure-ci, rares sont les gens qui se baladent dans la rue et lorsqu’on tombe sur quelqu’un, ce n’est pas toujours de bon augure.
Au coin d’une rue, Alan vit un homme de dos, plutôt bien habillé : « Pardon monsieur ? »
Quand il se retourna, l’individu fît de grands gestes brouillons en titubant et hurlant : « Aah ! Mais qui v’là là ? C’est mon copain – hic – ! Hein qu’t’es mon copain toi ? J’peux t’aider – hic – mon copain ? »
L’homme était d’une saleté inimaginable. Il sentait un mélange d’odeurs répugnantes et reniflait si fort qu’on se demandait comment il se supportait lui-même, ou s’il n’avait pas perdu l’odorat. Alan hésita un instant, puis tenta : « En fait oui. Je me demandais si vous aviez de quoi téléphoner ? »
Le clochard tendit son oreille horriblement sale et poilue puis acquiesça vivement : « Ouaip ! J’ai tout c’qu’il te faut — hic —, mon copain ! Tiens, et appelle qui tu veux — hic —, mais fais gaffe à la bave mon vieux. J’t’ai à l’œil ! Ha ! »
« Oh merci beaucoup, et ne vous en faites pas je ne compte pas baver sur… wow ! Mais, qu’est-ce que… »
Le pouilleux tendait un mollusque à coquille gros comme un poing d’enfant : « Ça mon vieux, c’est un bijou d’technologie – hic – ! C’est mon escargot-phone rien qu’à moi, mais j’te l’prete parce que t’es mon copain ! Et tu peux m’appeler André, non, Albert. »
Gêné et un peu apeuré, Alan préféra se retirer et abandonna l’idée d’interpeller quelqu’un d’autre. Mais le vieux se mit à crier derrière lui : « Hé reviens mon copain ! T’as oublié mon cadeau – hic – ! Hééé ! T’as pas intérêt à aller voir l’aut'vendeur de téléphones du bout d’la rue, il va t’arquaner… t’arnaqrer… t’arnaquarer… — hic – ! Allez c’est ça, bon vent ! »

À bout de souffle et sans le remarquer, Alan avait parcouru presque l’entièreté de la longue avenue. Inconsciemment, il s’était dirigé dans la direction que le clochard lui avait déconseillée. C’était un fou ce type, sa mise en garde n’avait aucune valeur. De plus, une boutique ouverte à cette heure-ci, ça ne pouvait pas exister.

Arrivé à la fin de la grande rue, plus rien. Le néant total. Pas de baraquement, pas de virage, pas de continuité, pas de lumière ni même d’êtres humains, sauf, un petit magasin planté là. Cela aurait pu paraître effrayant à bien des égards, mais Alan ne ressentit aucune terreur. Il était même plutôt apaisé, comme dans un rêve. Une atmosphère étrangement reposante régnait tout autour de lui.

Les néons qui encadraient l’entrée de la boutique brillaient étonnamment fort, mais n’éclairaient pourtant presque rien.
Malgré la douceur envoûtante de ce monde obscur, Alan n’osa s’approcher de la porte.
Petit à petit, une farandole de luminaires en tous genres s’allumait progressivement autour de l’antre. Des flèches et des textes lumineux apparaissaient comme par magie, tout en lui indiquant qu’ici, on vendait des téléphones.
Durant un bref instant, Alan pensa s’être fait droguer, car rien de ceci ne pouvait être réel, puis il remarqua trop tard qu’il était déjà à l’intérieur de la boutique. Il avait été sensuellement attiré par le magnifique téléphone blanc qui trônait en plein centre d’une grande pièce. L’objet était enfermé dans une belle vitrine sans verrou, bien éclairée et sans aucune impureté. Seul un petit écriteau siégeait sur le splendide autel blanc immaculé. Alan lut : « Prélèvements automatiques. Dites simplement s’il vous plaît. »
Il ouvrit le cube de verre et saisit le téléphone.

Quand Alan se réveilla, il était déjà sept heures du matin. Il avait flâné toute la nuit et n’avait pas réussi à joindre son ami. Au ralenti, il traîna des pieds. Un cauchemar, cette journée allait être un terrible cauchemar à affronter. Il aurait préféré fuir. Il n’avait rien à présenter et sa carrière allait se terminer en un claquement de doigts.
Instinctivement il chercha son téléphone sur la table de nuit. Quand il regarda dans sa main, le téléphone qu’il tenait était d’un blanc exaltant. Le nouveau portable était déjà allumé. Apparemment il ne possédait aucune autre option que celle d’émettre un appel. Seules douze touches étaient présentes, une rouge, une verte et dix chiffres.
« Quel coucou ringard, j’ai dû me faire avoir comme un bleu hier soir. ». Ses souvenirs étaient flous. Lorsqu’il trouva son fidèle téléphone, il se souvint seulement que sa batterie était épuisée et qu’il devait absolument trouver un autre moyen pour contacter son collègue.

« Bon, au moins il me servira peut-être à joindre Arthur. » Il composa de tête le numéro de son ami, sans erreur cette fois-ci :
« Allô ? Qui est-ce ?
— C’est moi Alan, j’ai un numéro provisoire.
— Ah Alan, j’ai essayé de te joindre toute la nuit, mais impossible !
— Oui je n’ai plus de batterie dans mon téléphone habituel, et pourtant j’en avais bien besoin hier soir.
— Que veux-tu dire ? Tu voulais quoi ?
— Aujourd’hui c’est le grand jour et j’ai perdu tous mes travaux informatiques. J’ai pu récupérer pas mal de fichiers dans des classeurs situés aux archives, mais il me manque le plus important ! Le tableau !
— Tableau que j’ai, je vois. Si j’avais compris, je te l’aurais amené illico ! Mais il est trop tard maintenant j’imagine…
— Oh t’es sûr ? Tu voudrais bien me l’amener quand même s’il te plaît ? Haha !
— Éutceffe tnemeiap…
— Arthur ? Tu m’entends ? Raah… satané téléphone. »

Alan raccrocha suite au silence.
Sans conviction il prit ses affaires, ses deux téléphones, ses documents incomplets et se dirigea vers la porte des enfers. Quand il l’ouvrit, il vit qu’un colis l’attendait sur le palier. Il n’avait pourtant rien commandé. Il ouvrit le carton et à sa grande surprise il découvrit le saint Graal ! Son tableau, avec tous les détails nécessaires gisant au fond de la boîte. Son ami avait visiblement anticipé le problème, et en avait profité pour le mener en bateau ! Ni une, ni deux, d’un air beaucoup plus jovial, Alan fonça droit au bureau où il fît une présentation remarquable sous les applaudissements de tous les actionnaires.

Avec toute cette excitation, il n’eut le temps de penser à recharger son vieux téléphone, mais tenait absolument à remercier son vieil ami. Il composa le numéro de son héros puis la femme d’Arthur répondit :
« Allô Alan, c’est toi ? Je t’en prie aide moi !
— Amélie ? Que se passe-t-il ?
— C’est Arthur, depuis ce matin il ne bouge plus. Il est là, vivant, il respire, mais il ne répond plus de rien, ni sa voix, ni ses muscles, ni ses yeux, rien ! Les médecins ne savent pas ce qu’il a.
— Oh non ! Je l’ai eu au téléphone ce matin il avait pourtant l’air bien ! Tu peux m’envoyer l’adresse de votre gite s’il te plaît ? Je vais venir !
— Éutceffe tnemeiap…
— Amélie ? Je t’entends mal. Répète. Amélie ? Grr… quel objet diabolique ! »

Alan s’empressa de rentrer chez lui pour recharger son portable habituel afin de recontacter Amélie. Sur le chemin il en profita pour appeler avec le téléphone blanc, devenu un peu grisâtre, une entreprise de location de véhicules. Il détenait un permis de conduire, mais n’avait jamais eu l’occasion de s’acheter sa propre voiture.
« Auto'Loc à votre écoute, que puis-je pour vous ?
— Bonjour, j’aimerais louer un véhicule de toute urgence s’il vous plaît !
— Éutceffe tnemeiap…
— Monsieur ? Vous m’entendez ? Mais par Satan, ce téléphone est minable ! »

Peu après Alan arriva au pied de son immeuble. Là, une superbe voiture de sport l’attendait à son nom, les clés étaient déjà sur le contact.
Avant de prendre la route, il monta dans son appartement et rechargea son portable fatigué grâce à l’électricité rétablie. Le téléphone gris, lui, avait beau être dysfonctionnel, sa batterie, elle, était surperformante ! Elle affichait encore cent pour cent. D’ailleurs Alan remarqua que cet outil bas de gamme ne possédait même pas de bouton d’alimentation.
Quand il alluma son vieux téléphone, Alan reçut immédiatement un message d’Amélie : « 01 chemin des chalets enneigés, Épinal. ». Elle avait eu le temps de lui envoyer ce SMS avant que la conversation ne soit coupée la dernière fois.

Désormais il avait l’adresse de destination et un véhicule. Et quel bolide ! Avant de sortir, il laissa le portable défectueux sur une table, prit le sien puis se dépêcha de dévaler les escaliers. Il sauta sur le trottoir et fonça dans la sportive. Il indiqua son lieu de destination au GPS et accéléra à toute blinde retrouver son ami de toujours, son collègue, Arthur.
Sur la route il pensa à ses proches qu’il laissait sans prévenir derrière lui. Son séjour auprès d’Arthur allait sûrement durer un moment, donc il valait mieux rassurer sa famille sur son absence. Il essaya d’attraper son téléphone dans sa poche tout en conduisant, mais le jean trop serré l’empêchait de le prendre. Du coin de l’œil il aperçut sur le siège passager le portable gris à douze touches. D’un geste hésitant, Alan prit la brique grisâtre et appela sa sœur, l’unique personne de sa famille dont il connaissait le numéro par cœur.
« Oui ? C’est qui ?
— Aurélia ? C’est moi, Alan. Je voulais juste vous prévenir que je partais dans les Vosges, mon ami Arthur est gravement malade et il a besoin de moi. Je serai absent un moment je pense.
— Oh mince ! J’espère que ça ira ! Tiens-nous au courant !
— Je le ferai. Pourrais-tu faire passer le message aux parents s’il te plaît ?
— Éutceffe tnemeiap…
— Tu m’entends ? Allô ? Grr… quel téléphone pourri ! Va au diable ! »
De colère, de rage, Alan jeta le téléphone gris foncé par la fenêtre de la voiture. Celui-ci rebondit sur une bonne dizaine de mètres et Alan continua sa route. « Bon débarras ! »

Quand il arriva à Épinal, Alan fureta un peu plus tranquillement à la recherche de la bonne rue et d’une place pour se garer. Il s’affola soudainement d’avoir oublié d’avertir son patron pour son absence injustifiée. Avant de sortir du véhicule, il tira de sa poche l’unique téléphone qui lui restait, le sien. En défilant dans son répertoire, il tomba sur un contact nommé « Boss » qu’il fit sonner dans l’instant :
« Allô Alan ? Que me vaut cet appel, à cette heure ? 
— Oui désolé, il est tard. Je voulais vous avertir que je ne pourrais venir au bureau ces prochains jours. Arthur est dans un lamentable état et je m’en vais à son chevet pour lui tenir compagnie.
— Arthur vous dites ? Vous êtes amis il me semble. Restez auprès de lui autant de temps que vous voudrez. Et puis après la formidable impression que vous avez laissée ce matin, vous auriez pu me réclamer ce que vous vouliez ! Haha !
— Ah, et bien envoyez-moi des millions d’euros, un cortège de femmes sexy et des burgers à gogo, j’adore les burgers. S’il vous plaît ! Restons poli haha.
— Éutceffe tnemeiap…
— Patron ? Je rigolais, c’était pour détendre l’atmosphère, la journée n’était pas facile. Allô ? »
En regardant dans sa main, Alan vit avec horreur cet inutile téléphone anthracite aux douze touches. Encore une fois, il ne fonctionnait pas correctement.
« Encore toi ?! Mais je t’avais laissé à l’appartement, je t’avais jeté par la fenêtre et ce n’est même pas toi que j’ai sorti de ma poche ! Je rêve ou quoi ?! Mais qu’es-tu à la fin ? Petit diablotin, je vais te détruire ! »
Il claqua le maudit téléphone au sol, l’écrasa, le piétina du talon, le projeta contre un mur, lui écrasa une grosse pierre dessus… Le téléphone s’en sortit indemne.

Calmé, ou plutôt fatigué, Alan récupéra l’objet indestructible et le rangea dans sa poche avec dégoût. Il vérifia dans son autre poche si son véritable portable était bien là, et il l’était.

Le chalet qu’Arthur et Amélie avaient loué se trouvait juste en face de lui. De l’extérieur, il paraissait immense. Les volets étaient fermés, mais on voyait qu’une forte lumière dansait derrière les murs. Alan ressentit un peu de jalousie, il aurait bien aimé avoir les moyens de se payer de telles vacances avec une femme adorable. Mais le temps des envies devait s’achever immédiatement, son ami était souffrant. Quel genre d’ami penserait à ce genre de choses dans une situation comme celle-là ?

Il toqua à la porte, mais personne ne répondit. À travers le bois il entendit une musique entraînante, d’aspect très festif. De sa propre initiative, il tourna la poignée et un bruit ahurissant lui brisa les tympans. Dans le cabanon, une grosse fête battait son plein ! Était-il arrivé au bon endroit ? Il semblait que oui, car Alan reconnut les affaires d’Arthur et Amélie, pourtant ils n’étaient pas là.
Dans ce chalet se trouvaient des dizaines de femmes, toutes aux goûts d’Alan. Elles dansaient, s’amusaient, fricotaient et nageaient dans un océan de billets de banque ! Sur les tables, des montagnes et des montagnes de burgers s’affaissaient ! Certaines filles se tournèrent et accueillirent Alan comme un prince en remplissant ses poches de billets tout en lui offrant les meilleurs burgers disponibles et en le couvrant de baisers de toute part. « J’hallucine. J’hallucine complètement depuis hier soir, c’est ça ? Ah je rêve ! ».
Au fond de la pièce, Alan aperçut un homme en blouse blanche. Il s’extirpa des griffes de ses sirènes et rejoignit le médecin.
« Docteur ? Je suis Alan, l’ami d’Arthur et Amélie. Où sont-ils ?
— Suivez-moi, allons dans un endroit plus calme.
— Qui sont ces gens ? Est-ce une supercherie ? Est-ce une surprise que m’ont réservée mes amis ?
— J’aurais bien aimé, mais hélas non. Et ces femmes, cet argent, cette nourriture, je ne sais pas d’où ils proviennent, ils n’étaient pas là il y a dix minutes. Je n’explique rien de rationnel aujourd’hui. Vos amis sont ici. »

Le jeune garçon s’approcha du lit dans lequel se trouvaient ses deux amis. On aurait dit des mannequins de vitrine. Leur teint était si pâle, leur corps à la fois rigide et malléable. Ils avaient les yeux ouverts au regard vitreux. Alan éclata dans un sanglot.
« Nous ne comprenons pas ce qui se passe. Si je n’étais pas médecin, je dirais qu’ils ont subi un sort, comme si on leur avait prélevé leur âme. Mais en tant que docteur je me dois de trouver une réponse plus adéquate. »
Le médecin peiné recula de quelques pas pour ne pas empiéter sur la scène dramatique qui se jouait devant lui.

Alan sanglotait depuis une bonne heure déjà. Il avait réfléchi à tout ce qui s’était passé depuis la nuit précédente. Il tissait des liens improbables entre chaque événement, en repoussant toute forme de rationalité.
Une boutique sortie de nulle part, attirante, envoûtante. Un téléphone aguicheur et indestructible dont on ne peut se séparer. Des désirs satisfaits à la moindre demande, ou plutôt des vœux exaucés comme par magie. Des conversations qui se terminent toutes par ce même son étrange.
Il en était quasiment persuadé, mais ne pouvait s’y résigner. Il pensait que tout était de sa faute. Avec ce maudit téléphone il aspirait les âmes de ses interlocuteurs pour payer le prix de son appel. Cette idée restait absurde, il ne voulait pas y croire.
Cependant, le vacarme que faisaient toutes ces femmes riches dans la salle pleine de burgers l’empêchait de rejeter cette hypothèse. Aurait-il vraiment vendu l’âme d’Arthur, d’Amélie, d’un concessionnaire, de sa sœur, de son patron, sans s’en rendre compte ? Il voulait en avoir le cœur net, alors il se jeta à l’eau.

« Docteur, puis-je avoir votre numéro de téléphone, j’aimerais vérifier que mon portable fonctionne bien, je crois qu’il a un problème.
— Euh, je veux bien, mais… tout de suite ?
— Oui c’est important. »
Le médecin s’exécuta et nota son numéro sur un papier qui traînait. Alan l’appela avec le téléphone devenu noir charbon et le docteur décrocha face à lui.

« Docteur, vous m’entendez correctement ?
— Oui, ça vous va comme ça ?
— Docteur, pouvez-vous me donner un mouchoir, s’il vous plaît ? »
Le médecin prononça une phrase étrange « Éutceffe tnemeiap... ». Au même moment un mouchoir apparut juste au-dessus de ses yeux. Le tissu tomba en ondulant lentement, presque poétiquement. Derrière son passage, la peau de l’homme devenait doucement aussi blanche que sa blouse. L’âme quittait peu à peu le corps du toubib, le laissant vivant, certes, mais froid, vide, au regard creux.

Alan ne comptait pas faire de nouvelle victime. Sa théorie n’était que de la théorie. Il ne pensait pas que cela allait se produire. Et pourtant, par précaution il avait quand même prévu un plan pour réparer ces erreurs, dans le cas où sa théorie se vérifierait.

Le garçon tenait dans chaque main un téléphone. Son smartphone dans l’une et l’immondice que le Diable lui avait cédée dans l’autre.
Il regarda le téléphone gavé d’âmes avec une envie de vomir, tapota un numéro et le porta une fois de plus jusqu’à son oreille.
Son smartphone se mit à sonner, il décrocha et l’amena à son autre oreille.
Il prononça ces mots :
« Restitue toutes les âmes qui ont été prises par ta faute à leur propriétaire légitime, s’il te plaît. »
Le corps d’Alan se mit à convulser légèrement. Le téléphone noir devint, anthracite, puis gris, puis blanc puis transparent, et finit par totalement disparaître.
« Éutceffe tnemeiap... »

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

81 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Beline
Beline · il y a
Bravo pour cette histoire qui nous tient en haleine de bout en bout. Je l'ai lue d'une traite sans voir le temps passer. Belle trouvaille que ce téléphone infernal qui ne nous lâche pas
·
Image de Sylvie Sperandio
Sylvie Sperandio · il y a
Excellente intrigue. Toutes mes voix.
·
Image de Elisabeth Milliot
Elisabeth Milliot · il y a
J’ai adoré votre récit, l’intrigue y très bien maîtrisée et nous tient en haleine tout du long ! La fin est surprenante, tant dans l’explication de ce maudit téléphone et du dénouement.
Bravo. J’ai voté ;-).
Je vous invite à venir flâner sur mon profil. Elisabeth

·
Image de Promeneur.francilien
Promeneur.francilien · il y a
Avant que mon téléphone sonne: je vote!
·
Image de Alain d'Issy
Alain d'Issy · il y a
Récit foisonnant qui donne le vertige et la phobie des téléphones omniprésents -paiement de 5 effectué
·
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Une intrigue, un suspense incroyables ! C'est de la science-fiction, et j'aime beaucoup ! Vous gagnez un lecteur, un abonné, et mes 5 voix ! Je vous invite à découvrir :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles

·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Hallucinant ! Du suspense du début jusqu’à la fin .
·
Image de De margotin
De margotin · il y a
J'adore
Vous avez mes 5 voix.
Je vous invite sur ma page découvrir Nilie

·
Image de Wiame Diouane
Wiame Diouane · il y a
Conte fantastique diabolique très mystérieux, j'adore et je vote!
Découvrez mon lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-jeu-du-destin-5

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un conte fantastique horrifique, prenant, une vraie intrigue, et un mystère résolu à la fin. Ces téléphones sont très bien insérés dans l’histoire grâce à cette panne de batterie. Le personnage d’Alan, un gars un peu fruste qui aime les burgers et les belles nanas à foison, est de bonne volonté et touchant et ne comprend pas ce qui lui arrive. Et pour cause : la phrase qu’il entend doit être déchiffrée de droite à gauche et alors on peut lire : « Paiement effectué ». Ce qui fait froid dans le dos ! Autres trouvailles géniales, l’évolution de la couleur du téléphone magique du blanc vers le noir, et l’invocation involontaire du diable dans les jurons d’Alan. C’est du grand art tout ça ! Toutes mes voix !
(Et en votant je m’abonne à votre page)

·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème

NOUVELLES

Senteur de cèdre. Entrechoquement de feuilles. Deux soleils. Dame Fujiwa avança péniblement. Le vent gonflait la boucle du obi ceignant son kimono. Nuée de grues en papier. Ses cheveux collaient...