Le tableau

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Je suis passionnée de littérature, j'écris depuis quelques années des nouvelles et ai terminé un roman pour lequel je cherche un éditeu  [+]

Image de Eté 2016
Cette nuit, je n’ai pas réussi à trouver le sommeil.
L’idée du rendez vous avec le directeur à huit heures précises ne m’a pas laissée tranquille. Non que j’aie quoi que ce soit à me reprocher ! Depuis dix ans que je travaille au standard de cette société, je suis toujours à l’heure, souriante, aimable avec tous. Imaginez... dire bonjour toutes les cinq minutes, être sans cesse harcelée par la sonnerie du téléphone, indiquer continuellement les toilettes alors qu’elles se trouvent à côté du standard ! Et je ne vous parle pas de ceux qui sont trop importants pour saluer une standardiste ! Mais bon je suis bien contente d’avoir mon boulot, et même si j’ai des fins de mois difficiles et que je paie parfois mon loyer en retard, je ne dois rien à personne ! D'ailleurs qui me prêterait quoi que ce soit ? Chacun pour soi et Dieu pour personne !
Ce rendez-vous avec le directeur m’inquiète tout de même, avec les cols blancs, on ne sait jamais...
J’ai mis mon tailleur noir, j’ai uniquement repassé le devant de mon chemisier, fallait pas se mettre en retard, et j’ai frotté mes chaussures vite fait contre le bas de mon pantalon pour qu’elles brillent un peu.
Pour le maquillage, ça a été une autre histoire, les poches sous mes yeux avec le mauvais sommeil avaient viré au bleu. J’ai pincé mes joues pour me donner un peu de couleur et quand j’ai mis le rouge à lèvres, il s’est insinué dans toutes les petites rides au-dessus de la lèvre.
Tout ça m’a fait penser aux indiens qui se peinturlurent quand ils vont à la guerre, et pour finir, j’ai tiré mes cheveux en queue de cheval, ça fait plus sérieux.
En descendant l’escalier, j’ai fait le moins de bruit possible en passant devant la porte de la propriétaire : « La vieille aux recommandés », c’est comme ça que je l’appelle.
Dans le métro, je me suis assise et j’ai fermé les yeux parce que je n’avais pas envie de voir toute cette tristesse, j’ai compté vingt-deux stations et je suis sortie.
Dans la rue les gens étaient tous emmitouflés, gants, cache-cols, marchant à tout petits pas pour ne pas tomber sur les trottoirs verglacés. Moi, malgré mon petit imper, je ne sentais rien. J’avais pas froid. Y’a des angoisses qui vous donnent des bouffées de chaleur, à moins que ce soit la cinquantaine.
J’ai traversé le hall d’entrée de l’immeuble, personne ! J’ai glissé le badge dans la fente, huit heures moins dix. J’ai pris l’ascenseur, je me demande toujours pourquoi ils mettent de la musique dans les ascenseurs, si encore ça pouvait adoucir les mœurs !
Au septième étage c’est drôle, il n’y a pas la même odeur que dans les autres étages, ici ça sent l’air pur, à croire que les employés de la direction ne transpirent jamais, ou ne font jamais réchauffer un truc à manger au micro-ondes, tout est propre, net, comme si même la poussière se retenait de tomber...
Je me suis assise sur une des trois chaises devant la porte du bureau du directeur et j’ai attendu.
A huit heures cinq, sa secrétaire n’était toujours pas là, quand il est arrivé il faisait la gueule, pas bon signe ! Il m’a fait entrer dans son bureau et la première chose que j’ai vue, c’est le tableau au mur, un drôle de tableau avec un petit homme nu, de dos, avec un chapeau melon sur la tête.
Le directeur a commencé à me parler mais je n’arrivais pas à me concentrer, je l’imaginais dans la même situation que le bonhomme du tableau et j’avais envie de rire. Bien sûr je me suis retenue mais il semblait contrarié et il m’a demandé ce qu’il y avait d’amusant à la question qu’il m’avait posée. J’avais pas entendu la question, j’arrivais pas à me concentrer alors j’ai fait comme si j’étais intimidée et je me suis excusée. Mais l’image ne me quittait pas, le directeur avec sa grosse tête, son cou de taureau, son ventre à bière, planté sur ses jambes courtes, tout nu avec un chapeau melon sur la tête !
Quand je me suis excusée, il m’a dit qu’il ne fallait pas que je sois effrayée, il avait l’air mal à l’aise, il transpirait. Moi non. Il a continué à parler, on aurait dit les infos du vingt heures.
A neuf heures moins vingt, la secrétaire est entrée dans le bureau, elle sentait le clou de girofle, sûrement un problème de dent, elle a déposé un café devant le directeur. Il n’a pas dit merci.
Moi je n’aime pas le café, ça tombait bien, on m’a rien proposé.
Il a recommencé à parler, ses mains étaient agitées, il les pressait l’une contre l’autre, parfois la droite caressait la gauche sur le dessus, ses doits étaient gras, ses ongles pas très nets, ça ne se fait pas pour un patron...
Et puis sa voix a changé, un son comme quand on coupe du bois sec et là j’ai senti qu’il allait m’expliquer quelque chose de pas très heureux pour moi et j’ai eu encore moins envie de l’écouter. C’est là que le téléphone a sonné, il a eu l’air soulagé de passer à autre chose et il est bien resté cinq minutes au téléphone. C’est ça les patrons, ça fait trente-six trucs à la fois, et au bout du compte, ils font rien ! C’est les autres qui font tout ! Ils appellent ça la délégation.
Il a raccroché, a regardé sa montre, je ne savais plus très bien l’heure qu’il était mais j’ai senti que maintenant il fallait que je me concentre et au bout de trois phrases longues et compliquées, j’ai compris :
J’avais perdu mon boulot.
Le café dans la tasse devait être froid, il aurait pu le boire quand même !
Quand je suis sortie du bureau, j ‘ai vu que je ne m’étais pas trompée pour la secrétaire, elle avait un anti-douleur à côté du téléphone et sa joue avait un peu gonflé.
Dans l’ascenseur, j’ai pensé que la musique c’est un trompe-couillon. J’avais pas envie d’aller ramasser mes affaires. Je suis descendue directement au rez-de-chaussée et suis sortie dans la rue.
Là, je me suis dit que j’aurais dû prendre mon manteau parce qu’il faisait vraiment froid et en me dirigeant vers le métro, d’un seul coup je me suis mise à courir, courir jusqu’à ce que mes poumons aient envie de sortir de ma poitrine.
Je me suis arrêtée pour reprendre mon souffle et suis entrée dans un bar, en buvant un double cognac j’ai pensé que je ne pourrais pas payer mon loyer le mois prochain, ni le gaz, ni l’électricité, ni rien, et que sans boulot on n’est plus rien. Mais d’un seul coup, j’avais pourtant le cœur serré et la trouille au ventre, je me suis mise à rire, à rire j’arrivais pas à m’arrêter, ça devait être le cognac, j’avais pas l’habitude. Mais je repensais au directeur et je me disais qu’il vaut mieux être rien qu’un petit homme tout nu avec un chapeau melon sur la tête.

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