Le tableau

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Ouaf  [+]

Image de Eté 2016
Chez moi, tout est blanc, lisse, lumineux. J'aime le style scandinave, les meubles de bois clair, le carrelage beige et les catalogues Ikea. Ça m'apaise. J'y ajoute quelques touches de couleur, quelques objets, mais soigneusement choisis et disposés au millimètre près. Il ne faut rien laisser au hasard. Alors quand on m'offre un vase ou une bougie qui ne s'intègre pas dans le décor, je suis sans pitié : je jette. Car je déteste m'encombrer.
Bien sûr, au début, quand Francis est venu s'installer chez moi, ça l'a surpris. Cette harmonie, cette absence de désordre, ça le changeait de son studio saturé de gadgets et de vieilleries en tout genre. Mais il s'y est fait. Et puis il était tellement soulagé de ne plus avoir à s'en occuper ! La couleur des murs, l'agencement des pièces, la disposition des meubles, très peu pour lui. Il était ravi de s'en remettre à moi et ça m'arrangeait, bien sûr. Je suis même allée jusqu'à lui refaire entièrement sa garde robe. Exit les vieux pulls rouges, les jeans informes et les chemises à carreaux. Il était tellement plus design en col roulé noir et velours anthracite. Je dois dire que j'étais assez fière d'avoir assorti mon homme à mon appartement.

Jusqu'à ce jour fatidique où il m'a parlé d'un tableau. Un souvenir d'enfance. Un héritage de son grand-père. Papy Calixte avait profité de sa retraite de militaire pour s'installer en Provence et peindre d'innombrables tableaux. Des vues de la région, des champs de lavande et des Sainte Victoire dans le soleil couchant. Je frémissais. D'après Francis, il avait un réel talent. Et puis dans la famille, c'était sacré. Tout héritier digne de ce nom devait en accrocher un dans son salon. Dans mon salon ?!
Il est parti dans le midi pour le week-end. Il devait faire quelques cartons et vider la maison puisque sa grand-mère déménageait. Je lui ai fait jurer de ne rien rapporter. « Mais non, promis, m'a-t-il dit, juste un petit tableau. Tu comprends, c'est sentimental. Mes parents seraient peinés de ne pas en voir ici. » Ses parents, c'était la première fois qu'il m'en parlait. Il allait me présenter à ses parents ! Je n'en revenais pas. Sous le choc, j'ai dû dire oui et même que j'étais prête à remonter le tableau de la cave et à l'accrocher le jour de leur visite. Je crois qu'il a pris ça pour de l'humour.
Le soir de ce fameux dimanche, je l'ai vu arriver dans l'entrée avec un énorme paquet plat sous le bras. Il devait faire plus d'un mètre de long. Francis a esquissé un petit sourire contrit : « il est un peu plus grand que prévu, mais il est vraiment magnifique, tu vas voir ! »
Alors que je l'observais, tétanisée d'appréhension, il a traîné avec difficulté son immense plateau dans le salon et a commencé à enlever le papier journal qui l'entourait. Il prenait d'infinies précautions, comme s'il avait dû manipuler un Cézanne, et le déballage a duré au moins dix minutes. Quand il a terminé, j'ai aperçu le dos du tableau serti dans un lourd cadre doré. « Tataaaam ! » a-t-il lancé en le faisant osciller sur lui-même. Et là, j'ai failli tomber à la renverse : une croûte, qui lui arrivait jusqu'à la taille et avait pratiquement la longueur de mon canapé !
L'ensemble représentait un paysage de bord de mer, avec des pins parasols en ombre chinoise et une singulière montagne rose qui se reflétait dans l'eau. Un petit mas provençal occupait un coin du tableau au premier plan, au-dessus de la signature, bien visible, en lettres noires légèrement inclinées : C-Perrin. Un soleil couchant baignait le tout de reflets orangés.
— Tu plaisantes ? ai-je dit, incrédule. Mais c'était un peu trop encombrant pour une blague.
— Quoi, t'aimes pas ? Mais regarde, cet orange, c'est exactement la couleur de ton vase Habitat ! J'ai pensé que ça faisait un peu vide, ce mur blanc dans le salon. Il a exactement la taille qu'il faut, tu trouves pas ?
Et là, j'ai fondu en larmes. Non seulement parce que ce tableau était exécrable, qu'il prenait une place folle et qu'il allait falloir développer une argumentation étourdissante pour m'en débarrasser, mais surtout parce que brutalement, je me suis sentie complètement incomprise : Francis, l'homme de ma vie depuis six mois, celui qui vivait à mes côtés dans l'appartement de mes rêves, celui qui portait des lunettes Gucci, Francis n'était pas celui que j'imaginais ! Francis n'avait aucun goût ! Francis mettait les pieds dans le plat en toute bonne foi et il avait l'inconscience de penser que ça allait me plaire ! J'étais littéralement désespérée.
J'ai cru que mes larmes allaient l'attendrir, j'en ai même rajouté un peu dans le mélo :
— Quoi ? Tu veux me détruire ! Tu veux détruire l'harmonie de notre couple et de notre appartement !
Mais là, il a eu une réaction très bizarre : il s'est vexé. Et il a prétendu que je ne lui laissais aucune liberté. Qu'il voulait apporter sa touche personnelle. Qu'il fallait mettre un peu de fantaisie dans cet endroit triste comme une salle d'attente. Brutalement, il m'a tout déballé : il en avait plus que marre, du beige, du noir et du gris. Il subissait tout cela depuis six mois, pour me faire plaisir, et ça, c'était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase Habitat. Bref, le niveau sonore est devenu très vite insupportable et j'ai fini par aller m'enfermer dans la chambre en claquant la porte :
— tu prends le canapé, ai-je hurlé, comme ça tu dormiras avec ton "chef d'œuvre !"
Le lendemain, quand je suis rentrée du travail, le tableau était accroché, bien en vue, au-dessus de mon canapé. Il avait osé !
Naturellement, on a fait chambre à part durant les jours qui ont suivi. Lui dans le salon, moi dans la chambre où je lui interdisais de mettre les pieds. On était devenus comme deux ombres qui s'ignoraient et se frôlaient à peine dans ce trente-cinq mètres carrés. Il partait plus tôt le matin, rentrait tard, affectait de prendre avec philosophie ce qu'il qualifiait de « caprice passager ».
— De toute façon, disait-il avec une assurance exaspérante, tu finiras par t'y habituer !
Et puis il s'est laissé aller. A cessé d'assortir la couleur de ses chemises avec celle de ses chaussettes. S'est acheté – lui qui ne s'offrait plus rien – un terrible pull jacquard dans les tons orangés, assortis au tableau. Et pour couronner le tout, il semblait avoir totalement oublié l'existence de son rasoir.
De mon côté, j'ai commencé à enchaîner les cauchemars : je rêvais que Francis avait repeint les murs en orange. Que ma maison était envahie de bibelots en coquillages vernis et de nains de jardin grimaçants. Et le pire de tous : le tableau m'aspirait et je ne parvenais plus à sortir de ce paysage peint à l'huile grasse dans lequel je m'empêtrais et finissais par mourir étouffée.
Je n'en pouvais plus. Il fallait en finir.
Une nuit, alors que le coupable se répandait en ronflements sonores, entortillé dans une couverture sous l'objet du litige, je me suis approchée doucement. J'ai saisi le tableau et ai tenté de le décrocher, arc-boutée au-dessus du canapé... mais vlan ! L'énorme cadre a basculé sur la tête du dormeur, qui s'est mis à pousser des cris :
— Qu'est-ce que tu fais ?! Mais tu es complètement folle ! Retourne dans ta chambre ! Je te défends de toucher à ce tableau.
Et, ce-disant, il s'est saisi du chef d'œuvre en péril et l'a serré contre lui dans un geste de protection maternelle d'autant plus ridicule que, en dehors du tableau, Francis ne portait rien.
Mais je ne l'ai pas laissé faire. Je me suis agrippée au cadre en tirant comme une forcenée, mes forces décuplées par une colère explosive. Chacun tirait de son côté en hurlant « c'est lui ou moi ! » Ça a duré cinq bonnes minutes, jusqu'à ce que... crac ! Le vieux cadre vermoulu cède et entraîne avec lui la toile dans un déchirement pathétique. Assis par terre, avec chacun une moitié de tableau dans les mains, nous nous sommes regardés hébétés. Sans un mot, le visage rouge d'émotion, quasi la larme à l'œil, Francis a ramassé les morceaux épars de l'héritage familial et les a glissés dans un sac poubelle. Il a enfilé un jean et son affreux pull jacquard, rassemblé quelques affaires, et est sorti sans rien dire, le sac serré contre son cœur. Je le regardais en ricanant.

Chez moi, tout est blanc, lisse, lumineux. J'aime le style scandinave, les meubles de bois clair, le carrelage beige et les catalogues Ikea.

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Guy Bellinger · il y a
Suède vs. French Riviera : 1 - 1. Drôle, subtil et pathétique à la fois. les goûts et les couleurs ne s'accordent pas toujours.
J'ai remarqué que certains de vos textes (comme plusieurs des miens) avaient disparu. Vous pouvez les republier en cliquant sur modifier puis en pratiquant un copier-coller.

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Fred Dalsas · il y a
Merci pour le conseil Guy ! Je l'ai suivi et ai fait réapparaître mes textes, mais ils sont précédés d'une mention type "p align="center"...Savez vous comment la retirer ?
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Guy Bellinger · il y a
malheureusement non. J'en ai ou deux aussi dans le même cas. Je n'y ai pas touché.. mais vous pouvez envoyer un message : on y répond gentiment.

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