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Le suiveur

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Swing42

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Roubaix ,Mardi 22 novembre 2011 – 21h15

« Bon sang quelle purée de poix «me dis-je en claquant la porte . Du réverbère en face de ma maison perce un léger filet de lumière composé de quelques photons sans doute un peu récalcitrants à l’idée de traverser ce brouillard humide . Y aller ou pas ? Déjà que j’ai passé plus de deux heures en revenant du bureau dans ces fameux bouchons de la métropole lilloise tous les jours un peu plus importants . Alors pensez lorsque il y a du brouillard . M’asseoir tranquillement dans le canapé , siroter un bon petit rhum agricole avec un zeste de citron vert et un peu de sirop de sucre de canne , zapper les chaines sans devoir trop réfléchir, ingurgiter le flot continu des informations de BFMTV jusqu’ a réciter par cœur le contenu de chaque reportage sans toutefois me sentir trop concerné, voilà quelle aurait été ma soirée parfaite face à un tel désagrément climatique . C’est ce que me conseille le petit démon de la partie gauche de mon cerveau . La partie droite de mon cerveau est quant à elle occupée maintenant par un petit ange pas si gentil que çà et qui me rappelle la promesse faite à mon médecin de retrouver une activité physique rapidement sous peine de voir exploser mes taux de HDL ,LDL et autres abréviations médicales charabiesques visant à laisser le patient dans la plus grande perplexité tout en permettant au corps médical de noyer le poisson . Je savais bien que quelque chose clochait à la lecture de ma prise de sang vu que j’avais dépassé les trois minutes fatidiques dans son cabinet et qu’il était encore en train de lire le compte rendu de ma prise de sang . C’était pas des ses habitudes de s’attarder sur l’état de santé de ses patients...
Chaussé de mes nouvelles baskets Asics achetées le lendemain de ma visite médicale et d’une combinaison spéciale running Décathlon achetée en même temps par internet ( Ben oui moi le magasin campus de Villeneuve d’Ascq , rien que le fait d’arpenter les rayons ca me fout les boules . Toutes ces images de sportifs pétant la forme , bronzés , sveltes , souriants sur les emballages . Doit-on vraiment souffrir autant et produire autant de sueur pour leur ressembler ?) j’écoute mon petit ange de l’hémisphère droit . Une parole est une parole même si la personne à qui on l’a donné n’en à que faire de vos promesses ..
Je descends donc l’avenue Gustave Delory en direction du Parc Barbieux en mode diesel . Petite foulée , souffle long , respiration ventrale profonde . Le bonnet que j’ai mis sur la tete même si il na fait pas partie de la panoplie idéale de mon nouveau personnage sportif me permet d’affronter ce brouillard sans trop de crainte d’attraper un refroidissement cranien . Un mélange d’eau vaporisée et de particules fines me pénètre . Je plonge dans cet éther anesthésiant . J’y vois pas à deux mètres . Ah si maintenant je distingue la croix verte de la pharmacie de Barbieux . Bizarre qu’elle soit encore ouverte à cette heure ci . Certainement une nuit de garde . J’entame la descente finale en direction du Parc Barbieux que je devine à environ 100 mètres bien qu’ aucune lumière de réverbère ne soit visible .Finalement je ressens un sentiment un peu euphorique du à la décharge d’adrénaline que procure le sport ( c’est pas que je l’ai déjà ressentie mais je l’ai lu dans un magasin de maintien en forme pour senior grisonnant et je pense ressentir cet effet ) . Le petit démon de mon hémisphère gauche est parti se coucher ..

Parc Barbieux 21h22

L’heure du choix maintenant . Par quelle coté aborder le tour du Parc . Instinctivement j’aurais opté pour un tour dans le sens des aiguilles d’une montre mais aujourd’hui , j’ai l’esprit rebelle . La mauvaise humeur de mon chef , victime lui aussi le matin des files d’attente interminables sur l’autoroute pour se rendre au travail a eu pour conséquence d’altérer profondément mon sens de l’humour et ses remarques acerbes aujourd’hui m’ont fait douter du bienfondé de la hiérarchie bureaucratique .
J’attaque donc l’avenue Le Notre par la gauche . Les grands arbres de cette large avenue , je ne les aperçois qu’au dernier moment . Les réverbères sont si hauts que la lumière reste comme suspendue à 3 mètres du sol formant un petit halo à travers le brouillard dense semblable à une minuscule soucoupe volante . Ça me fait penser à David Vincent et Les envahisseurs , série mythique de ma jeunesse . Je dois passer devant les Cascades maintenant . Aucune lumière n’émerge de ce groupe d’appartements . Assez loin derrière moi , un souffle court me parvient aux oreilles . Comment un autre fou peut se lancer dans un running nocturne dans des conditions pareilles ?. Certainement pas un habitué du jogging si j’en juge à la foulée et à la respiration que j’entends maintenant un peu plus distinctement . Encore un martyr de la prescription médicale ? Bon il me dépassera avant la fin de l’avenue . Je serais curieux de voir l’allure qu’il a .

Parc Barbieux 21h30

Fin de l’avenue Le Notre , je bifurque à droite et je plonge dans une espèce de petite vallée . Mon allure s’est un peu accélérée . Le mode préchauffage diesel est terminée . Foulées plus longues , respiration plus profonde et je suis plutôt satisfait jusqu’ici de ma reprise sportive . Le brouillard dense ressemble finalement à un cocon , on s’y sent plutôt bien coupé du monde extérieur . Seul me parvient le bruit du souffle court et des pas lourds de mon suiveur . Il ne m’a toujours pas dépassé et pourtant je sens qu’il se rapproche . J’en ressens soudain une très légère angoisse .

Parc Barbieux 21h34

Je ressors de la petite vallée . Le restaurant « Le bo jardin » doit être maintenant à 50 mètres . Un grincement lancinant se fait entendre . Certainement une balançoire du petit parc de jeux en face du restaurant ou jadis je venais jouer . Tout de même c’est étrange me dis-je . Pas un souffle de vent . Quelqu’un serait-il assis en train de se balancer au milieu de l’aire de jeu ? . Impossible de distinguer quoique ce soit et je ne me sens pas trop l’envie d’aller jeter un œil . La raison officielle étant que je ne veux pas rompre mon allure et perturber mon bracelet électronique sur lequel je vois un pouls à 85 bpm .La raison officieuse est que je ne me sens plus trop à l’aise .
Je dépasse maintenant le restaurant , l’aire de boule anciennement un petit golf . Je n’aperçois évidemment pas les arbres magnifiques qui ornent ce parc et dont l’image est cependant restée gravée profondément dans ma mémoire d’enfant . Pas une feuille ne semble bouger . Je baisse la tète brusquement et déséquilibré , je m’affale sur l’asphalte . Qu’est ce que c’était donc que ce machin tout blanc volant à 1m50 du sol et qui m’a foncé dessus sans un bruit surgissant du brouillard comme une balle sort du fusil ? Tout en me relevant fort heureux de n’avoir rien de cassé , à bien y réfléchir le bruit d’ailes entendu juste au dessus de ma tète me fait penser à un de ces cygnes blancs batifolant dans l’étang du milieu du parc en contrebas à droite . Qu’est ce qui l’a donc amené à se mettre à voler de cette façon brusque ? Mon suiveur devrait maintenant être à ma hauteur . Je tends l’oreille et je devrais entendre son souffle court . Rien , nada . Se serait -il arrêté lui aussi ? Perplexe , je ramasse mon bonnet et je me relance longeant a l’intérieur du parc l’avenue Jean Jaurès en direction de l’arrêt de tramway qui doit être maintenant à 300 mètres .

Parc Barbieux 21h42

Le feu rouge , je le vois maintenant . L’arrêt de tramway je le devine . La foulée lourde et le souffle court de mon suiveur , je les entends aussi de nouveau . Il se rapproche . Je décide d’accélérer et d’allonger ma foulée ce qui apparemment l’amène à faire la même chose. Ma condition physique n’est pas si mauvaise finalement . Ca y est je vais traverser l’avenue du Peuple Belge qui coupe le parc Barbieux en deux parties . Une voiture s’élance au feu qui devient vert et disparait rapidement dans le brouillard . L’avenue Jean Jaurés d’ordinaire si chargée est complètement déserte . Je continue sur la partie gauche du Parc et je devrais passer dans un instant devant la statue du commandant Bossut , héros roubaisien de la 1ere guerre mondiale .

Parc Barbieux 21h44

Ca me redonne un peu de courage . Je m’arrête brusquement , me retourne . il va me foncer dessus et je vais enfin savoir a quoi il ressemble cet énergumène qui me suit depuis quelques hectomètres . Si c’est un jeu pour lui , ca ne me fait pas rire et je vais le lui dire . Il s’est arrête lui aussi à quelques mètres certainement . Je n’entends plus rien . « He , à quoi vous jouez ?«  je crie d’une voix la plus grave possible afin de dissimuler mon angoisse. Je m’avance vers sa position supposée , trois mètres au plus . Rien n’apparait . Je ne distingue aucune silhouette . Je regarde mon bracelet électronique . Mon pouls s’est accéléré à cause d’une angoisse qui de légère il y a un instant est passée directement au mode alerte . Je me retourne et j’entame soudain un sprint pour rattraper au plus vite le haut du Parc et bifurquer face au lycée Baudelaire pour rejoindre l’avenue Delory . Je pourrais couper à travers les pelouses mais l’asphalte des allées et de l’avenue Le Notre me parait une option plus sure dans cette obscurité .

Parc Barbieux 21h46

Haut du Parc . Le cinglé s’est remis à courir derrière moi . Je sens qu’il se rapproche . Ses foulées sont lourdes comme des pas d’éléphants traversant le bush des réserves africaines . Son souffle devient rauque . Mon cœur bat maintenant certainement à plus de 150 bpm . Courir le plus vite possible . C’est mon obsession . Je m’étonne de mes capacités sportives .
Parc Barbieux 21h48
Je suis maintenant devant l’école Jeanne d’Arc .Je le sais car je viens d’apercevoir la statue de pierre de Jeanne d’arc sur le coté droit de l’avenue , œuvre du sculpteur Real de Sarte . Pour un peu si elle pouvait stopper cette chose qui court derrière moi , je jure que j’irais bien lui bruler quelques cierges en remerciements . Mon cœur bat maintenant aussi fort qu’un kick de grosse caisse sur-compressé qu’on entend dans la musique électronique diffusée sur Radio Galaxie et le rythme est au moins à 170 bpm . Mon seul salut , traverser au plus vite en face de la cabane des jardiniers du parc dans un virage serré à 90 degrés . Aussitôt pensé aussitôt fait . Tout en allongeant la foulée j’esquisse un mouvement brusque a gauche et je me retrouve tout de suite en déséquilibre . L’humidité de ce satané brouillard a rendu le sol glissant et me fait chuter lourdement au milieu de la chaussée . Les pas lourds se rapprochent . Je sens la chaleur d’un souffle chaud angoissant . Je perds connaissance .

Roubaix ,Mercredi 23 novembre 2011 – 10 heures

Ca y est . J’y suis . Je le savais . Le paradis est blanc . Une voix douce me parle . Certainement celle d’un ange quoique dans mes souvenirs les anges de sexe masculin en général ne devraient pas avoir de voix de femme . J’ouvre les yeux et sors de ma torpeur . Une potence avec une bouteille renversée et une tuyauterie pendante me ramène avec un certain regret à la réalité . Je suis à l’hôpital. « on dirait que vous avez eu de la chance , vous . Une patrouille de police vous a retrouvé hier soir inanimé au beau milieu du parc . Vous pouvez sortir cet après midi . Juste un léger malaise avec cause non identifiée mais on n’a pas idée d’aller courir dehors en pleine nuit avec un brouillard pareil « me lance une jeune doctoresse . Je n’ose pas lui raconter mon histoire . je n’ai pas envie de rester ici pour un examen psychiatrique . J’ose encore moins lui faire remarquer que si j’étais dehors à cette heure c’était en raison des conseils de son collègue libéral . Je ne sais pas trop si elle supporte la contradiction et je tiens a rentrer au plus vite chez moi . J’ai le temps de piquer un petit roupillon avant mon départ cet après midi . Le rideau de séparation de la chambre à 2 lits est fermé . Je viens juste de remarquer qu’il doit y avoir un autre patient .Je ne suis donc pas seul dans cette chambre . De l’autre coté du rideau un souffle court commence à émerger . Je le reconnais ...
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