Pastèques sanguines

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Moi Eleazar Lazarillo, immigré originaire du Nicaragua, demeurant depuis deux mois chez Dona Marquez dans la localité de Ribera de Molina à vingt kilomètres de Murcie, ouvrier saisonnier employé dans la cueillette de la pastèque, abdique la vie et souhaite témoigner de la cruauté du monde.
Tout au long de mon existence, le monde se montra défiant et acerbe à mon égard. Entre autres griefs, il me reprocha, mon physique disgracieux, mon origine sociale, mon destin de migrant et même le modeste office que j'exerçai dans ces champs assassins.
Voyez comment avec ses sbires, ils ont œuvré pour m’abattre.
Tous les matins, mon calvaire débutait ainsi : derrière la mince cloison de ma chambre, j’entendais ma logeuse chantonner d'une voix douce et mélodieuse pendant qu’elle préparait les repas de la journée. J’appris peu à peu, à ne pas me fier à son air affable. C’était une sorcière. Rien de ce qu’elle faisait n’était charitable. Elle effectuait, à l'instar des autres, son travail de sape visant à me briser. Ce qu'elle feignait de me donner, je devais le lui rendre au centuple. M'acquitter d’abord, rubis sur l'ongle, des cinquante euros qu’elle me réclamait en fin de semaine pour de frugales collations qui n’en valaient même pas la moitié. Réaliser ensuite, des corvées harassantes qu'elle me quémandait sans vergogne, sans tenir compte des onze heures d'affilées passées, accroupis sous un soleil de plomb, à cueillir une pastèque lourde et repue du sang de ceux qui la ramassaient. Quant au Señor Sanchez, le propriétaire du champ...Un esclavagiste. Un jour, broyés par la chaleur létale, nous lui réclamâmes à boire. Les réserves que nous avions emporté le matin étaient vides et nous mourrions de soif. Nos vies étaient en danger, le mercure battait des records. Sans même nous regarder, les yeux dissimulés par les bords de son chapeau, il affirma d’une voix glaciale que son eau était destinée à sa terre et que nous, misérables parasites, pouvions bien mourir, que nous ne représentions rien pour lui. Ces gens sont des vampires. Et soudain, en fin d’après-midi, des mouches envahirent mon champ de vision et la lumière s'éteignit. Une agréable odeur de terre mouillée me fit renaître. Octavio et Gabriel, mes compagnons de parcelle avaient fait don de leurs bouteilles d'eau en les versant généreusement sur mon visage écarlate. De retour chez moi, ils me soutinrent jusqu'à la chambre et sous l’œil noir de Dona marquez, me déposèrent pleins d’égards sur le matelas. Après m'avoir donné à boire, ils m’abandonnèrent. Je ne leur en voulu pas. Mon existence était un couloir que j’arpentais en solitaire. Je leur su gré, le temps d’un souffle, d’allumer une chandelle dans les ténèbres. La nuit fut atroce. J’étais une pierre incandescente, gisant sur un rivage battu par le va-et-vient d’un océan déchainé. Je vomis plusieurs fois. Epuisé, je m’endormis enfin et sombrai dans un délectable néant semblable à la mort. Mon affliction, hélas, n’était pas encore terminée. Mon corps surchauffé, frappé, lacéré palpitait toujours. Le coup de klaxon impatient du contremaitre me fit bondir à nouveau dans l’existence. Lorsqu’il m’aperçut à la fenêtre, il me hurla de me dépêcher. Pendant que je me préparais, il appuyait sans discontinuer sur l’avertisseur sonore qui raisonnait de façon agressive dans tout le voisinage. Dona Marquez me maudissait, je voyais les riverains regarder par les fenêtres. Je les entendais m’insulter. Encore ces foutus immigrés qui se font remarquer ! Moi, pour ne plus ressentir cette haine, je me précipitai et dans ma course effrénée, oubliai ma bouteille d’eau salvatrice. En passant devant Paco, je vis qu’il notait mon nom sur son carnet. Ces gens sont des vampires. Je devais payer au Señor Sanchez, cinq euros à chaque fois que j’empruntais ce véhicule. Suceurs de sang. Cinq euros d’un côté, cinq euros de l’autre, à quoi bon cette souffrance si elle ne m’aidait pas à vivre. Dès que je m’agenouillai, j’eus la certitude que je serai bientôt libre. Les feuilles rendues tranchantes par les morsures du soleil et le poids des pastèques que je transportais sans relâche, représentaient une épreuve que mon corps exténué ne pouvait plus dépasser. Et pour la seconde fois, un peu avant le déjeuner, j’allai au tapis. Exsangue, les vampires avaient bu tout mon sang. Mon âme quitta mon corps. Je n’éprouvais plus de souffrance. Je regardais avec gratitude Octavio et Gabriel essayer de me faire revenir. Un halo de lumière d’une pureté incroyable émanait de leurs visages bons et désintéressés. Face à leurs tentatives infructueuses, ils appelèrent le Señor Marquez pour l’informer de la situation. On me conduirait à l’hôpital en fin de journée afin d’éviter trop d’allers retours et économiser du gasoil. Ils empoignèrent mon corps par les aisselles et tentèrent de trouver un coin d’ombre. Mais dans ce désert, nous étions prisonniers du soleil. Ils installèrent ma dépouille le plus confortablement possible et se relayèrent tout au long de l’après-midi pour humidifier un linge déposé sur mon front. Je m’assis sur une pastèque et observai le reste de la journée, ce ballet de plus en plus nerveux et inquiet. Survint enfin, le signal du retour. On allongea mon cadavre sur les sièges de la camionnette. Paco, nota mon nom sur le carnet. Ces gens sont des vampires. En me quittant, je vis Octavio et Gabriel verser sur mon corps une larme de tristesse. Le contremaître se retrouva enfin seul avec mon corps. Je remarquais son visage contrarié dans le rétroviseur. Il démarra en trombe et se dirigea vers l’hôpital. Il pestait à haute voix. A coup sûr, ils allaient lui poser des questions. Pourquoi ne m’avait-il pas amené plus tôt ? Dans quelles conditions travaillais-je ? Comment s’appelait son patron ? En frappant le tableau de bord, il insultait sa chienne de vie. Il stoppa la camionnette juste avant les urgences. Nous restâmes un bon quart d’heure tous les trois. Il ne quittait pas des yeux l’enseigne et la croix rouge qui éclairaient le crépuscule de sa lumière blafarde. Quand tout fut calme, il s'engagea brutalement et s’approcha à toute allure de l’entrée. Et comme on pousse dans le fossé un animal que l’on vient de renverser, en un éclair, il expulsa mon corps du véhicule et le jeta à quelques mètres des portes automatiques. Il repartit en trombe. Ces gens sont des vampires.
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