Le sourire d’Emile

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En compétition
En ce septembre 1916, George regardait par la fenêtre les feuilles orange et brunes qui se détachaient des arbres. Dans un balai enivrant, elles dansaient dans le vent. L'automne était en avance cette année et le froid s'était invité dans la maisonnée en confinant ses habitants à l'intérieur.

Assis dans le canapé familial le jeune homme de seize ans fixait les hêtres de l'allée afin de ne pas voir la lettre posée sur la table de l’entrée. Son frère, Emile, était au front depuis deux ans, deux ans de guerre. Il ne l’avait revu qu’une fois lors d’une permission. Il avait alors retrouvé un autre homme, un homme transformé par le temps, la peau vieillie, marquée et le regard sombre. Un sourire, furtif et dissimulé sous une barbe fournie lui avait permis d'entrevoir le jeune gaillard qui jouait avec lui quelques années auparavant.

Trop jeune pour être lui-même mobilisé, il lui avait demandé innocemment :
— Comment c'est le front ? Et tu en as vu ? Tu les as eus ?

Pour toute réponse Emile avait détourné la tête. Comme si aucune réponse n'eut pu être correcte. Comme si le silence se suffisait à lui-même pour toute réponse. La conversation était revenue, anodine, sur les films de George Méliès dont lui et son frère raffolaient. Le dernier qu’ils avaient pu voir, dans l’ultime projection d’un cinéma itinérant, racontait les rêveries du Baron de Münchhausen.
— Tu sais, lui avait dit Emile en sortant. Moi j’en ai déjà vu des fées.
— Tu me prends vraiment pour un enfant. Je sais très bien que ce n’est pas possible !
Emile avait souri, tendrement. Ce fut là, leur dernière conversation.
Derrière le canapé se tenaient, debout et raidies, sa mère et sa sœur. Elles étaient revenues de l'atelier où elles passaient désormais toutes leurs journées. Personne ne pouvait encore se résigner à lire la lettre qui était sur la table.
Des lettres il y en avait eu des dizaines, chacune avait été lue et relue attentivement par toute la famille, qui impatiente du moindre signe de vie du fils prodigue, luttait comme elle pouvait entre le doute et l’espoir. Seulement ce matin, c'était différent car il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein. Elle était trop lourde et trop humide. Personne n'osait l'ouvrir. Cependant il fallut bien.

Dehors, les feuilles avaient cessé de danser, elles reposaient maintenant sur le sol, couvrant l'allée d'un tapis fleuri.
Dans la maison le temps semblait avoir ralenti. Plus que jamais, on ressentait la présence d’Emile par le vide qu’il avait laissé. Chaque endroit, chaque objet, apportait son lot de souvenirs. Seul George exprima sa peine, par quelques larmes discrètes.
Le temps passa, le tapis de feuilles disparut sous un manteau de neige froid et dans la maison le silence glacé qui s’était installé resta figé.
Sa mère, muette de chagrin s’éclipsait désormais dès l’aube et ne revenait qu’au coucher du soleil, perdue dans les limbes du passé. Elle s’acquittait alors des tâches journalières, tel un fantôme, absente de son propre corps. Sa sœur avait pris la tangente. Elle fulminait de rage contre l’ennemi qui avait pris le second homme de sa vie.
— C’est de leur faute ! S’ils ne nous avaient pas attaqués, nous n’en serions pas là ! Je les hais, je les hais tous !
Son visage gonflé et rougi par la colère, elle hurlait contre le vent dans une violence aussi absurde que l’était la disparition d’Emile.

Ce n’est qu’aux couleurs des premiers bourgeons, que forcé par sa Mère, George dut mettre le nez dehors. Là, il resta sur le pas de la porte pendant des journées entières. Regardant hébété les collines et les plaines qui s’étendaient devant lui.

Puis un jour, il se leva et se mit à marcher. Il franchit la bute de terre et le maigre potager qui séparait la maison des forêts avoisinantes. Ses pas prirent alors une cadence folle. Il se mit à courir. Il franchit à la hâte un troupeau de bovins, croisa un des hérissons chapardeurs de récoltes et enjamba les verts pâturages de la vallée.
Essoufflé, en bout de course, ses souliers ralentirent. Devant lui s’étendait une montagne enveloppée d’une forêt clairsemée. Depuis peu elle avait commencé à embaumer les allées d’une fraiche odeur de pins. Il continua à se laisser porter et marcha longtemps. Il voulait simplement se rendre là où deux ans auparavant les deux frères s’étaient dit au revoir. Ce n’est que lorsque le soleil fût parvenu à son zénith et que George eut atteint le point culminant du mont, qu’il s’arrêta, et se posa sur un rocher.
La respiration haletante, il contempla la région. Elle avait pour le moment été épargnée par les obus et les coups de canon. Il s’en dégageait une sorte de candeur, à mille lieues de la guerre. Une cascade jaillissait et chantait sur les pierres en contrebas. Un son clair et frais se faufila à travers les feuilles et enchanta ses oreilles. Ses mains se posèrent sur une terre argileuse. Humide elle prit place entre ses doigts. La nature s’invitait et inondait son être tout entier. Il se sentit à nouveau vivant.
Il ferma les yeux et tenta de se rappeler le visage de son frère qu’il avait tant aimé. Malgré toute sa volonté, la barbe foisonnante de son frère ne cessait de s’estomper. Emile disparaissait. Bientôt, à son grand dam, il l’aurait oublié.
Soudain, un cri le sortit de sa rêverie.
George tendit l’oreille, curieux. Des rires, frivoles, s’échappaient du contrebas. Qui pouvait bien être là ? Doucement et se faisant le plus discret possible il descendit à leur rencontre.
Sous la cascade se tenaient trois jeunes filles, dans une eau trop claire pour dissimuler leurs charmes. Elles jouaient à s’éclabousser. Craignant qu’on puisse le découvrir, George se cacha dans un buisson. Il ne pouvait détourner les yeux de l’enivrant spectacle qui s’offrait à lui.
La rivière épousait parfaitement leurs corps. Elle enveloppait leurs seins et leurs hanches dans une robe douce. Leurs chevelures, ondulées et nacrées suivaient le cours de la rivière. Certains cheveux par moment s’échappaient. Ils glissaient suivant le courant, coiffant le cours d’eau d’une couleur émeraude. Les jeunes filles chahutaient en chœur et riaient. L’eau était si claire, que l’on pouvait voir à leurs pieds de petites carpes. Les poissons tournoyaient, eux même curieux, dans les courants nouveaux.
L’une d’elle ressemblait à Aurore, la jeune fille du boucher, dont Emile s’était secrètement épris. Il n’avait jamais pu lui avouer ses sentiments. Seul George avait eu connaissance de la passion naissante de son frère ainé.
Pour mieux voir, il se redressa et prit appui sur une des branches du buisson, mais celle-ci céda sous son poids et rompit dans un craquement sourd.
— Il y a quelqu’un ! s’exclama la jeune fille qui ressemblait à Aurore.
— Tu te fais des idées sœurette, personne ne peut nous voir tu le sais bien.
— J’en suis sûre, j’ai entendu quelque chose !
— Allons, Mélisande tu es toujours trop inquiète quand nous sortons, répondit la troisième. Morgane a raison, personne ne peut savoir que l’on est ici. Reviens donc jouer.
La jeune fille détourna le regard du buisson dans lequel était caché George. Puis prise d’un sourire moqueur elle projeta une bourrasque d’eau fraiche aux visages de ses sœurs provoquant leur hilarité. George rassuré, continua de s’émerveiller de leur beauté.
L’une d’elles sortit de l’eau, grimpa sur un arbre et souffla une brise en plongeant. Les arbres répondirent étrangement à ses gestes dans une danse nuptiale. Leur branchage et leurs feuilles, comme des mains et des doigts, suivaient de façon délicate les mouvements.
Le manège reprit et dura jusqu’à ce qu’un long nuage obscurcisse le ciel et ne vienne assombrir les remous.
— Il se fait tard, dit celle qui devait être l’ainée. Nous devrions rentrer.
Obéissante, la cadette, nagea jusqu’au rebord et sortit son pied fin de l’eau de la rivière. Elle fut suivie de près par son ainée. Mais la benjamine ne bougeait pas. Elle restait, flottant sur le dos, ses cheveux verts en étoile, à contempler le ciel.
— Je vous rejoins dans un instant, dit-elle en se laissant porter par le courant.
— Ne perds pas trop de temps, sœurette, nous devons rentrer quand le soleil est encore haut.
Puis la laissant seule, elles s’éclipsèrent et s’évanouirent dans la forêt aussi merveilleusement qu’elles étaient apparues.
Mélisande allongée dans l’eau, resta immobile, jusqu’à ce que le soleil réapparaisse. Ses yeux gris, se nappèrent d’un voile chaud au contact de la lumière. Alors nimbée d’un superbe éclat, elle prit délicatement le chemin emprunté par ses sœurs. Mais au lieu de s’enfoncer dans la forêt et de disparaître à son tour, elle se rapprocha de l’endroit où était caché le jeune garçon.
Le cœur de George s’emballa. L’avait-elle vu ? Son pouls s’accéléra. Il se mit à battre un peu plus à chaque pas qu’elle faisait dans sa direction. Il sentait son cœur résonner, fort, dans sa poitrine, avec tout à la fois la crainte et l’envie d’être découvert.
Mélisande se mouvait sur la terre, comme dans l’eau. Elle paraissait flotter au-dessus du sol, sans un bruit, sans une ombre. Quand elle ne fut plus qu’à un seul mètre de lui, il se terra un peu plus tout au fond du bosquet. Les doigts de la jeune fille se faufilèrent à travers les branches. Les feuilles plièrent sous son aura.
— Ah ! Il me semblait bien qu’il y avait quelqu’un, dit-elle amusée
George la regarda de ses yeux les plus grands, subjugué par sa beauté florale.
— Tu es le deuxième que je vois, lui sourit-elle.
Puis, délicatement, elle vint apposer un baiser sur ses joues. Il était chaud et tendre. Et ses oreilles bruirent dans un tintement sourd.
Elle disparut et le temps paru suspendu. George ouvrit les yeux. Il était toujours là, planté en haut de ce grand rocher. Le regard flou, encore endormi. La nature, emplissait son être apaisé.
À travers les nuages, le soleil lui adressait en guise de réveil ses premiers rayons d’été. Ils étaient doux.
Dans la chaleur qui le happait, il vit le visage de son frère, un sourire furtif aux lèvres, dissimulé sous une barbe épaisse.
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Aurélien Azam · il y a
Un récit étonnant, qui mélange avec émotion la triste Histoire et une chaleureuse féérie. J'ai beaucoup aimé la délicatesse de la narration, tout particulièrement la fin. C'est simple et émouvant.
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Pierre LE FRANC · il y a
Un conte envoûtant ou le surnaturel se mêle au naturel. Une belle écriture aussi claire que la source des fées.
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Christian CUSSET · il y a
Un conte doux amer où l'on passe des affres de la guerre aux calme des sources et des sous-bois. Réalité ou imaginaire d'un enfant désemparé ?
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Philippe Bertossi · il y a
Très belle plume légère et gris santé. Des phrases courtes mais avec des détails qui porte à l'imaginaire bravo faut continuer c'est captivant
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Po' Bertossi · il y a
Comme toujours, une belle plume Guillaume !
Bravo et merci pour ce voyage !

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Isabelle Is'Angel · il y a
C'est très beau ... merci
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Sabinouska Menoutimpa · il y a
C est divin. Très bien écrit avec un bel imaginaire. Pendant quelques secondes malgré le chagrin on devient Georges.
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Felix Culpa · il y a
Une merveilleuse histoire, très bien écrite, qui m'a emmené loin, très loin dans un monde onirique ou l'imaginaire est roi. Je vote et je m'abonne à votre page. Merci Guillaume pour cette belle histoire !
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Paul Jomon · il y a
Quelle bonne idée que ce contraste entre les agressions de la Guerre et la douceur du monde des fées. Georges n'est pas près d'oublier le sourire d'Emile, à l'ombre des jeunes fées en fleur.
Qui sait si Georges Méliès avait vu des fées ? En tout cas, il avait le regard de l'enfant qui s'émerveille en regardant la Lune.

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Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour cette œuvre attrayante, envoûtante, Guillaume ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir vous dépayser dans “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en FINALE pour le Prix Short Paysages –Isère 2020. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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