Le sourire

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Rien de rien.
Pas le moindre rictus. Pas le plus petit frémissement des coins de la bouche. Aucun sourire, même involontaire ou juste fugace, n'avait éclos sur le visage de Sekou depuis son départ forcé du Mali près de deux mois auparavant. La face cachée de la lune elle même n'aurait pu sembler plus sombre que la bobine de l'adolescent. Seul, il avait dû franchir la frontière avec l'Algérie et affronter plus d'épreuves qu'un jeune homme de son âge ne pouvait endurer dans toute une vie sans y laisser une part de son âme. Dès lors, pourquoi sourire à la vie quand elle ne vous offre rien d'autre qu'une suite improbable et ininterrompue de galères et de peines ?

Ça avait commencé l'été dernier. Pour la troisième année consécutive, la pluie avait totalement cessé de tomber durant des semaines entières, la terre n'offrant plus aux hommes qu'une surface ridée et aride où rien ne poussait, pas même les mauvaises herbes. Les bêtes sauvages elles même mouraient de soif par dizaines, les entrailles aussi sèches qu'un vieux pruneau.

Coumba, grande chamane en titre du village, avait interrogé les esprits. Un rite secret lui avait révélé la vérité. Par sa naissance quinze ans plus tôt, Sekou avait attiré le mauvais œil sur le village. Seul remède à cette sécheresse infernale, exiger son exil, au plus vite. On l'avait réveillé le matin suivant et chassé à coups de pierre. Sans délai, sans ménagement, sans pitié. Comme on chasse un vieux chien errant. Par vagues, sa cheville droite, qui avait reçu une pierre particulièrement dure et pointue, le faisait horriblement souffrir et ravivait dans son cœur comme dans son corps le souvenir traumatique de ce matin là.

Sekou avait tout perdu d'un coup. Famille, abri et sécurité. Il pensait avoir atteint le fond du trou. Il se trompait. Son errance des semaines durant, au gré des chemins, l'avait conduit à bout de forces, crevant de faim et de soif, à Alger où il s'était glissé la nuit tombée dans un long bateau de pêche. Découvert dès le premier soir par le machiniste du navire, il avait dû payer sa place en nature, sous peine d'être dénoncé et jeté par dessus bord, comme tout migrant ordinaire. L'appétit du marin, vieux loup solitaire ne quittant jamais l'obscurité de la salle des machines, n'était jamais comblé. La traversée avait semblé durer des semaines à Sekou. Soir après soir, il laissait un peu de sa candeur, de son innocence et beaucoup de sa foi en la vie, à fond de cale.

Le débarquement à Marseille au bout de neuf jours lui était d'abord apparu comme une libération. Il avait foulé le sol français avec une délicieuse impression de légèreté, comme soulagé d'un poids énorme. La réalité l'avait bien vite rattrapé. Sans papiers, sans argent, sans soutien, comment s'en sortir ? Il avait commencé à errer au hasard, tête basse et ventre vide.

C'est alors que l'homme était apparu derrière lui. Tout près. Bien trop près. Il n'y avait pas prêté attention tout de suite, obnubilé qu'il était par la recherche d'un début de solution ou d'un vieux reste de nourriture, ce qui revenait au même. Un picotement sur sa nuque l'avait averti qu'on l'observait, un regard en arrière informé qu'on le suivait.

Un vent de panique avait commencé à souffler sous son crâne de gamin affamé. Et si l'homme appartenait aux douanes, l'avait repéré et s'apprêtait à l'arrêter pour le renvoyer au pays ? Quelques minutes avaient néanmoins suffit à lui faire comprendre qu'il faisait fausse route. Si l'homme l'avait voulu, il serait passé à l'action il y a un moment déjà.

Cette certitude soudaine apaisa Sekou un instant, avant que l'homme ne l'interpelle d'une voix rauque, déformée par des années de tabac, vaguement engourdie par l'alcool.

- Eh, tronche de réglisse !

Le sobriquet l'éclaira instantanément sur la nature de l'homme. Un raciste, un haineux, pour qui la présence de Sekou dans sa ville était visiblement insupportable. Sekou tourna ostensiblement la tête à l'exact opposé de l'homme, ce qui ne fit qu'accroître sa hargne et monter son verbe déjà haut.

Une pluie d'insultes racistes s'abattit aussitôt sur la tête de Sekou. L'ivrogne ne semblait pas se soucier un instant d'attirer l'attention sur lui, à l'inverse de Sekou pour qui rester aussi discret que possible, invisible même s'il le pouvait, était proprement vital. Il tenta d'accélérer le pas pour semer l'homme mais sa cheville le rappela immédiatement à l'ordre, lui interdisant tout effort.

Commença alors pour l'adolescent une véritable épreuve d'endurance. Rue après rue, le bonhomme restait accroché à ses basques, comme un vieux chien fidèle attaché à son maitre, la tendresse en moins. Après avoir bifurqué nombre de fois dans de petites ruelles et changé de trottoir à plusieurs reprises, une angoisse sourde commença petit à petit à enserrer le cœur de Sekou dans un nœud coulant. Cet homme était plus collant que le miel. Pire, au fil des minutes, il se rapprochait peu à peu, mètre par mètre, sans que Sekou puisse creuser l'écart entre eux, handicapé par sa cheville meurtrie.

Au détour d'une petite place, Sekou avisa une longue volée de marches sur sa droite. Après une seconde d'hésitation, il en commença l'ascension, une douleur aigue lui arrachant une grimace à chaque pas. Tenir jusqu'en haut. Surtout ne pas lâcher. Sekou se mordit la lèvre inférieure pour ne pas laisser la douleur le dominer entièrement et augmenta sensiblement sa cadence.

Brusquement, alors qu'il était presque arrivé à mi-hauteur, une série de bruits mats et sourds, comme un gros paquet de linge qui tombe et retombe encore au sol, le fit tressaillir. Une volte-face rapide lui laissa tout juste le temps d'observer les derniers rebonds du corps qui s'immobilisa sur l'avant dernière marche dans une position incongrue de marionnette affaissée. Comme coupée de ses fils.

Sekou resta d'abord interdit un long moment, figé par la surprise comme une statue de cire, incapable d'esquisser le moindre geste. Puis, tout doucement, très lentement, comme on réapprend à marcher pas à pas, les commissures de ses lèvres s'étirèrent en un large sourire qui naquit sur son visage comme un croissant de lune qui se lève dans une nuit noire. Son premier sourire depuis très longtemps.



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