15
min

Le souffle de la vengeance

285 lectures

91

Qualifié

Le cadre semble idyllique. Une très belle maison contemporaine, un jardin paysager, des plantations rares et une magnifique piscine, où la couleur de l'eau sert de miroir aux quelques nuages qui la survolent.
Deux hommes occupent ce lieu enchanteur, digne d’un décor de cinéma, mais la comparaison s'arrête là. L'un d'eux se tient sur le rebord de la piscine, à la limite de la margelle et garde les mains dans les poches. Il est sobrement vêtu d'un jean, d'un polo décoloré et d'un blouson sur lequel on peut lire une célèbre marque clairement délavée. Il attend !
Le deuxième, plus richement habillé, costume blanc, chemise de lin, chaussures de prix, est quant à lui debout sur le plongeoir qui surplombe une eau limpide et accueillante.
— Saute ! lui intime le premier.
L'autre secoue la tête en signe de négation.
— Saute ! Je te rappelle que tu n'as pas le choix !
Devant un nouveau refus, l'homme sort les mains de son blouson et exhibe un pistolet automatique. Il éjecte le chargeur, vérifie les balles restantes et le remet en place.
L'individu sur le plongeoir secoue encore une fois la tête dans tous les sens avec vigueur. Il ne peut pas parler car une large bande de ruban adhésif lui clôt la bouche. Mais ses yeux larmoyants et implorants demandent un sursis, un pardon, une explication.
— Pour la dernière fois, saute !
En plus de ne pouvoir parler, il a les jambes entravées par une fine cordelette. Dans ses mains il tient un gros morceau d'acier, fortement lié à ses avant-bras par le même ruban adhésif.
Bang ! La première balle le touche au niveau du genoux droit et il se met à tournoyer lentement sur lui-même. La deuxième lui éclate la cheville, précipitant sa chute vers l'eau bleue azur. Le corps s'enfonce lentement sous le poids du métal et l'eau se teinte alors d'un camaïeu de rouge.

L'homme essaie de se débattre, de se tordre mais il ne fait que précipiter sa chute vers le fond du bassin... Il disparaît sous une large tâche rosâtre. De grosses bulles éclatent soudain à la surface.
Le silence revenu, le tireur remet son arme dans sa poche et s'approche du bord. Il observe quelques instants les alentours, comme pour graver les images au fond de sa mémoire, puis son regard revient vers l'eau. Il se racle la gorge, crache et murmure :
— Et d’un !
A ce moment là, un souffle d’air tiède caresse son visage et sèche les quelques larmes qui commençaient à perler de ses yeux fermés.

*****

Son arrivée dans le village ne passe pas inaperçue. Les rues semblent désertes mais en observant avec attention, on peut deviner çà et là quelques habitants fuyant le soleil brûlant. Certains sont regroupés à l'ombre de maigres arbustes, d'autres sont assis sur des chaises, à l'intérieur sombre des maisons dont ils ont laissé les portes ouvertes.
L'homme ralentit son gros 4x4, se rapproche d'un petit groupe d'hommes et de femmes qui l'observent de leurs yeux mi-clos. Il descend de son véhicule, regrettant aussitôt les bienfait de la climatisation. Après quelques instants au soleil, son polo délavé est tout imprégné de sueur.
Ne parlant pas la langue locale, il tente alors de se faire comprendre par des gestes simples. Les visages ridés sont tournés vers lui mais il ne récolte aucun encouragement. Le visiteur sort alors un papier plié de sa poche et le lit à haute voix. Il recommence plus lentement, puis le tourne vers les villageois. Soudain découragé, il tourne les talons.
A ce moment-là, un vieil homme se lève, se détache du groupe et interpelle l'inconnu. D'un geste, il demande à voir le papier. Il le lit, puis s'adresse aux autres et une discussion animée s'ensuit. Après un geste rageur, il se retourne et lui fait comprendre qu'il veut monter dans sa voiture pour le conduire plus loin dans le village. Ce que celui-ci accepte aussitôt.

Ils traversèrent ainsi une partie de la localité, composée surtout de maisons abandonnées plus où moins délabrées. Le villageois fait un geste de la main en désignant les murs éventrés, comme pour lui faire remarquer que le village est en train de disparaître faute de jeunes capables de reconstruire.
Plus loin, il fait arrêter le véhicule devant une grande bâtisse un peu mieux entretenue que les autres. Tenant toujours le papier à la main, il désigne la maison et le nom qui est inscrit sur une plaque de cuivre. Le conducteur fait mine de descendre de la voiture, mais le vieil homme lui fait comprendre qu'il faut continuer de rouler.
Ils reprennent la route et quittent le village. De longs murs blancs apparaissent soudain, surmontés de croix de différentes hauteurs. Un cimetière !
Descendu avec lenteur de la voiture, le vieil homme se dirige sans hésiter entre les tombes jusqu'à un monticule de terre fraîchement remuée. Quelques fleurs fanées achèvent de sécher dans un pot devenu trop grand. Il se signe et montre la tombe. Le visiteur comprend alors qu'il est arrivé trop tard, et que la justice divine est déjà passée.
Il fait comprendre au villageois qu'il doit aller l'attendre près de la voiture. Il ne veut pas le laisser repartir à pieds, mais il a besoin de quelques minutes de solitude. Lorsque celui-ci est suffisamment éloigné, il s'approche de la tombe. Les mains dans les poches de son jean, il fixe pendant quelques instants le tas de terre poussiéreuse et d'un grand coup de pied rageur, envoie le pot de fleur valdinguer. Puis il lève les yeux au ciel et murmure :
— Pardon ! Je suis arrivé trop tard !
Avant de se détourner, il crache sur la tombe :
— Et de deux !
Un souffle d'air chaud passe sur son visage...

*****

Le silence se fit dans la baraque de chantier qui tenait lieu de salle de réunion. L'ingénieur se leva en repoussant sa chaise et s'adressa aux hommes présents.
— Messieurs, dit-il. Plus de questions ?
Les différents responsables des travaux, de la sécurité et de la police municipale se regardèrent.
— Non ! répondirent-ils à tour de rôle.
— Monsieur le chef de chantier ? dit-il en s'adressant plus directement à moi.
— Non ! Tout est OK, aucun problème dans l'immédiat.
— Monsieur le Maire a-t-il été averti ? reprit l'ingénieur.
— Tout à fait, répondit la secrétaire. Le journal local et la télévision régionale seront là également.
— Très bien. Merci à tous et rendez-vous à 11 heures pour la suite des événements.
Les hommes se levèrent dans un ensemble parfait et se dispersèrent rapidement. Une fois à l’extérieur, je remis ma sur-veste jaune fluo et mon casque blanc. Je fus aussitôt rejoint par mon adjoint.
— Tu viens boire un café ? me demanda celui-ci. On a largement le temps !
— Non, merci... Je suis assez nerveux comme ça, dis-je en souriant. Je vais juste faire un dernier tour d'inspection. Au cas où !
— Tu veux que je vienne avec toi ?
— Non ! Pas la peine, j'en ai pour dix minutes.
— Comme tu veux.
— De toute façon, j'ai la radio, en cas de problème, tu appelles.
— OK... à plus tard.
Je partis sans me hâter vers l'immeuble tout proche. Au bout de quelques dizaines de mètres, je me retournai et je constatai que j'étais seul.
Changeant d'allure, je me dirigeais alors vers le parking, un peu à l'écart, où était stationné ma voiture. Après un rapide coup d’œil autour de moi, j'ouvris le coffre et j'en sortis un sac à dos. Je glissai les deux lanières à mon épaule.
Je repartis aussitôt vers le chantier. Je sentais au fond de la poche de mon pantalon, la petite clé qui me permettrait de débloquer et d'accéder au dernier ascenseur encore en service. A ce moment-là, je n'aurais donné ma place à personne.
J'appuyai sur la touche du seizième et dernier étage et la machinerie se mit en marche après quelques soubresauts. Mon cœur cognait fort dans ma poitrine. J'attendais ce moment depuis si longtemps.
Une fois arrivé au sommet, je grimpai sur le toit plat à l'aide d'une sorte d'échelle pliante. Je rejoignis alors une petite construction qui abritait le mécanisme et tout le système électronique de commande de l'ascenseur.
J'ouvris la porte métallique avec appréhension. Le local mesurait deux mètres sur deux environ, sans aération, et sentait l'huile de vidange froide. Un gros moteur occupait la plus grande partie de la surface.
Je fus soulagé en constatant que l'homme était toujours allongé sur le sol bétonné et semblait dormir. J'avais eu un mal fou pour le traîner ici la nuit dernière. Les bras le long du corps, il était privé de mouvement par un large ruban adhésif qui l'emprisonnait du menton jusqu'aux talons.
Du bout du pied, je le secouai. Il grogna et ouvrit les yeux. Je l'observai de toute ma hauteur, satisfait de l'effet produit.
— Alors... Tu es réveillé ? lui demandai-je.
Il posa sur moi un regard fou, ses yeux étincelaient de rage. Je me penchai vers lui pour lui enlever le ruban adhésif que je lui avais collé sur la bouche. Il se mit à gigoter de plus belle.
— Calme toi ! lui dis-je.
J'arrachai le bâillon d'un coup sec. Il hurla. Pendant quelques minutes, la bave aux lèvres, il m'abreuva d'injures, de menaces et d'autres réjouissances. Je laissai passer ce torrent de boue.
— Ça y est... c'est bon, tu as terminé. De toute façon personne ne peut t'entendre. Inutile de gueuler, ironisai-je.
— Détache-moi et tu verras, proféra-t-il.
— Pas encore, on a le temps.
— Qui es-tu ? Que veux-tu ? Qu'est-ce que je fous là ? Tu veux du fric ?
— Tu vas bientôt savoir.
Il faisait des efforts pour se libérer mais les liens tenaient bon.
— Détache-moi, répéta-t-il. J'ai mal de partout !
— Tss-tss. Tss-tss, quand tu seras plus calme. On va d'abord discuter entre hommes.
Il me regarda, surpris.
— Arrête de raconter n'importe quoi, et puis j'ai faim.
— Tu vas manger... enfin peut-être.
— Comment ça ? Explique !
Sans répondre, je saisis mon sac à dos et après avoir fait coulisser l'ouverture, j'en sortis quelques paquets, une baguette de pain et une bouteille d'eau minérale.
— Donne vite ! A boire ! exigea l'homme.
— Doucement ! On va jouer à un petit jeu.
— Je veux pas jouer. Je veux manger et me tirer d'ici.
— Je vais te poser des questions et à chaque bonne réponse, tu auras de quoi manger et boire... Sinon, ce sera du gaspillage. A toi de voir !
— Tu es un grand malade, toi ! cria-t-il. Détache-moi que je puisse bouger.
— Première question : Fanny Brigecourt... ça te dit quelque chose ?
Je vis son visage changer. Il hésita puis répondit :
— Rien du tout ! Jamais entendu parler !
— Première erreur. Dommage !
Je rompis un tiers de la baguette de pain et je l'écrasai avec mes chaussures de sécurité. Il n'en resta qu'un tas informe.
— Ça va pas ou quoi, toi ! rugit-il.
— Deuxième question : en ce moment, tu sais où tu es ? Cet endroit ne te rappelle rien ?. C'est vrai que c'était neuf à l'époque...
— Rien du tout ! Je n'ai rien à voir avec toi ! J'ai mal de partout et puis j'ai faim !
Je coupai le restant de la baguette en deux et j'en pilai un morceau.
— Si tu continues comme ça, il te restera plus rien, lui dis-je. Troisième question. Tu te souviens du 22 octobre 1995 ? C'était un week-end.
— Je n'ai rien à foutre de tes questions. Arrête ça et détache-moi !
Le dernier tiers finit, lui aussi, sous ma semelle. J'ouvris alors un paquet de chips bien craquantes. J'en pris une poignée. Je la portai à ma bouche en le regardant droit dans les yeux.
— Alors, lui demandai-je, d'un ton ironique, la mémoire te revient ?
Il vociféra un torrent d'injures plus gratinées les unes que les autres. Je broyai le paquet de chips d'un geste rageur. Il me fixait d'un regard fou et se tortillait en tous sens.
— Toujours pas ? dis-je en attrapant la bouteille d'eau minérale.
J'en bus une longue rasade, puis j'en versai une bonne partie sur le sol bétonné.
— Je te jure que si jamais...
— Ne jure pas. C'est trop tard pour toi, de toute façon.
Je déchirai l'emballage d'un paquet de biscuits au chocolat et je me mis à en grignoter un. Puis un autre. Je fis passer le tout avec une gorgée d'eau. Mon prisonnier s'était soudain calmé. Avait-il compris ? Croyait-il m'avoir à l'usure ? Je me sentais plus fort que lui, mais avec ce genre de personnage il valait mieux rester méfiant.
Pour bien lui montrer que je n'étais pas dupe et que je restais sur mes gardes, je sortis du sac à dos un pistolet, que je posai bien en évidence devant moi. Il comprit aussitôt que je n'hésiterais pas un seul instant à m'en servir. La veille au soir, il avait eu un petit aperçu.
— Puisque tu n'as pas faim... ajoutai-je avec un sourire narquois, je vais te raconter une histoire. Une longue histoire !
— J'en ai rien à foutre de toi et de ton histoire.
— Peut-être mais elle te concerne au plus haut point.
— Et alors ?
— Tu te souviens de ce qui s'est passé ici ? Dans ce local ?
— Comment veux-tu que je sache, j'y ai jamais mis les pieds.
— Oh si, tu étais là... Avec les deux autres ! Vous étiez bien là tous les trois ! Trois abrutis... Quel trio !
— Mais je te dis que...
— Qui a eu l'idée d'amener la fille ici ?
— Quelle fille ?
— Celle que tu as violée...
— Moi, j'ai violé une nana ici ?
— Pourtant, la première fille qu'on viole, on devrait s'en souvenir, non ? Tu as perdu la mémoire ? Je vais te la rafraîchir.
— Je te jure...
Un silence caverneux s'installa soudain. Je me mis à trembler après les dernières paroles que je venais de prononcer. Le chagrin me compressait la poitrine et mon cœur de père avait du mal à vouloir continuer à battre. J'attendis que mon malaise se dissipât, puis je repris mon récit.
— Je vais te raconter la suite et surtout tu la fermes...
Il ne répondit pas.
— Toi et les deux autres, vous avez brisé notre vie. Ma femme est morte de culpabilité et de chagrin. Je lui ai juré de vous retrouver.
— Je m'en f...
— Ferme-la ! La police a bâclé l’enquête devant le manque de preuve et de témoins. Dans le monde où nous vivons, ce n'était qu'un fait-divers de plus. J'ai pris alors la décision de vendre notre maison familiale, mon entreprise et tout ce qui était superflu.
Tout cela dans un seul but : retrouver les assassins de ma fille.
— Les quoi ?
— Tu as très bien compris ! Elle avait quinze ans à l'époque. Elle en aurait trente aujourd'hui. Heureusement que j'avais un ami d'enfance, inspecteur à l’époque, qui devant mon désespoir et ma détermination, décida de m'apporter son aide. Sans en référer à ses supérieurs, il m'aida dans ma quête et m'informa de quelques informations que détenaient ses services. Un jour, il me donna discrètement un bonnet noir, en laine, en me disant : « La tête de l'assassin de ta fille était là-dedans ! »
— Et tu crois que c'est moi ? Comme ça ?
— Tais-toi ! Dans le bonnet il y avait des cheveux, mais la recherche d'ADN n’était qu'à ses débuts. Je savais que vous étiez trois. J'ai cherché, pendant des années, à retrouver la liste de tous les ouvriers, surtout des intérimaires et des responsables qui travaillaient sur le site. J'ai fait ma propre enquête. J'ai éliminé les plus vieux, les plus jeunes, ceux qui avaient une vie bien rangée. Je me suis retrouvé avec un petit nombre de suspects, en particulier ceux qui avaient eu à faire avec la justice. Comme toi... agression, vol, deal...
— Mais c'est vieux ça !
— Justement. J'ai dépensé une fortune pour vous trouver. Quand la recherche ADN a commencé à être au point, j'ai fait analyser des dizaines d'échantillons. Par un autre labo privé, j'ai fait aussi contrôler les cheveux qui étaient accrochés dans le bonnet. Et ce sont les tiens !
— Ça va pas non ! cria-t-il.
— Arrête ! La police avait gardé, sous scellés, quelques spécimens de tissus et cellules humaines. Les analyses génétiques ont révélé deux profils de violeur. Deux personnes que je soupçonnais déjà. Toi et un dénommé « le Chauve ». Le troisième personnage n'était qu'un spectateur. Je n'ai rien révélé à la police, ni à la justice, tu t'en serais trop bien tiré avec un bon avocat. Après bien des recherches, j'ai retrouvé ton complice, le Chauve. Tu te souviens de lui ?
— Sais pas qui c'est !
— Mais si... Tu as gardé contact avec lui. Un mec formidable, avec une famille, des enfants, une belle maison avec une immense piscine. Mais le pauvre s’est noyé ! Pourtant il savait nager. Mais avec les mains liées et un bloc de fer de 20 kilos attaché à ses bras... il a eu du mal à remonter...
— Tu l'as tué ? me demanda-t-il d'un ton incrédule.
— Bien sûr ! Mais avant, il a parlé. Il m'a raconté ce fameux week-end, avec toi et l'autre.
— Mais je ne connais pas ce mec !
— Mais si... Le troisième, le fameux spectateur était déjà reparti dans son pays d'origine. Il est mort de maladie il y a quelques années. Dommage... j'aurais bien aimé qu'il me raconte lui aussi.
— Tu es un grand malade, toi. Tu as la tête qui...
— Pas du tout. Je poursuis le même but : retrouver les assassins de ma fille.
— Je n'ai rien à voir avec ça, moi !
— Oh si. Et je dirais que j'ai gardé le meilleur pour la fin. Tu vois comment sont les choses quelquefois, en te poursuivant dans le coin, j'ai appris qu'une boîte d’intérim cherchait un chef de chantier qualifié. C'est mon cas ! Et justement pour ce travail là, ici, dans cet immeuble. C'est une chance, non ?
— Tu parles ! J'ai mal, dit-il en gigotant sur le sol.
— Par le Chauve, je connaissais ton adresse. Comme tu n'as même pas déménagé et que tu vas toujours dans le même bistro, je n'ai pas eu de mal à te retrouver. La suite tu la connais...
— Donne-moi à boire...
— Tu n'as pas répondu à mes questions, c'était un marché et tu as perdu !
Je contemplais ce pauvre type, étendu à mes pieds, tout saucissonné dans ses beaux vêtements. Il sentait mauvais. Mais je n'aurais pas de pitié pour cet animal. Ma force ne devait pas faiblir et je devais aller jusqu'au bout de ma décision. Après, peu m'importe ce qui m'arrivera !
Je le touchai du bout du pied.
— Je vais te donner une dernière chance de rester vivant.
— C'est quoi encore, ça ! Rester vivant.
— Avoue ce que tu as fait... L'enlèvement, le viol, le meurtre et je te laisse la vie sauve.
— Mais je n'ai rien à voir dans tout ça, moi ! Je te connais même pas... Je t'ai jamais vu.
— Tu mens ! Sur les journaux, à la télévision, tu as dû me voir. Après ce crime, tu ne devais pas être tranquille et tu devais regarder les infos !
— Je te jure...
Je me levai. Je remis ma sur-veste fluo, mon casque et je ramassai mon pistolet. Je poussai mon sac à dos sur le côté. Je n'en avais plus besoin.
— Où tu vas ? demanda-t-il.
— Dehors. Tu as cinq minutes pour réfléchir et tout avouer. Après il sera trop tard.
Je sortis sur le toit terrasse de l'immeuble. Le gravier crissait sous mes pas et l'air frais me fit du bien. J'évitai le bord du toit car je ne voulais pas me faire repérer par ceux qui étaient restés en bas. Encore quelques minutes et j'aurai gagné. Après toutes ces années. Cette pensée me donna du courage. Je revins dans le local technique.
— Alors, tu as réfléchi ? Tu es prêt à avouer ?
L'homme détourna les yeux. J'esquissai un demi sourire. Il remua la tête de gauche à droite, en proie à une grande réflexion. Je ne dis rien. J'attendais.
— Vous ne me ferez pas de mal ? me demanda-t-il soudain d'une voix basse, presque chuchotée.
— Je te laisserai la vie sauve.
— C'est vrai... C'est... moi.
Je soufflai lentement l'air que je gardais prisonnier au fond de mes poumons.
— Voilà, répondis-je. C'était pas trop difficile à dire, non ?
— C'était bien moi... et les deux autres.
— Tu aurais pu t'éviter ce long interrogatoire et tu aurais eu à manger.
— J'avais peur, me dit-il.
— Peur de quoi, de la vérité ?
— De toi... Je voulais pas que tu me fasses du mal.
— Franchement pour un dur qui a fait de la prison... Bon, raconte-moi tout.
Je le sentis hésitant, se méfiant de mes réactions et ne sachant pas trop ce qui allait advenir de son futur immédiat.
— C'est loin tout ça, me dit-il soudain. Je ne me rappelle plus très bien.
— Fais un effort ! Tu ne peux pas avoir oublié...
Alors il se mit à parler lentement comme si il cherchait au fond de sa mémoire des bribes, des morceaux de souvenirs.
— Ce soir-là, nous avions un peu bu et un peu fumé quelques joints. On travaillait dur sur le chantier comme manœuvres. C'était la fin de la semaine. Puis devant un bistro, on a aperçu cette nana...
— Ma fille.
— Si tu veux. Nous avons décidé...
J'écoutais le récit de cette première nuit tragique, les yeux fermés et les poings serrés. Il raconta l'essentiel, sans oser rentrer dans les détails. J'imaginais au fur et à mesure l'angoisse et la peur de ma fille. Sa souffrance face à ces trois criminels. Ils s'en servirent comme d'un objet de plaisir pendant tout un week-end. Le dernier soir, au terme d'une soirée trop arrosée, mon prisonnier me raconta qu'il était revenu sur place et qu'il avait étranglé ma fille avec son écharpe. Elle avait vu leurs visages et ils avaient peur du témoignage qu'elle pouvait apporter. Il avait ensuite descendu son corps au rez-de-chaussée et l'avait abandonné derrière les baraques de chantier.
Il s'arrêta soudain, me laissant au bord de l’écœurement. Je me dirigeai vers la porte métallique. Il m’interpella d'un ton hargneux.
— Hé, où vas-tu ? J'ai avoué... Tu me détaches pas ?
— Pourquoi ? répondis-je d'une voix lasse.
— Tu avais promis de me libérer...
— Pas du tout. Je t'ai dit que je te laisserais la vie sauve, pas que je te libérerais.
— Fumier ! Tu avais promis.
— Non, je pars et tu es en vie. J'ai rempli ma part du contrat.
— Pitié.
— Pitié ? Tu réclames ma pitié après ce que tu viens de me raconter ?
— Oui, pitié...
— Combien de fois ma fille t'a-t-elle demandé grâce pendant que tu t'acharnais sur elle ? Avec les deux autres...
— Je regrette, me dit-il alors d'un ton plaintif.
— Non, tu ne regrettes pas. Tu as peur, c'est tout. Si tu avais eu des regrets, tu te serais rendu à la police depuis longtemps.
— Ne me fais pas mal ! J'ai une famille, une femme, des...
— Des enfants ? Combien ?
— Trois. Deux garçons et une fille.
— Moi aussi, j'avais une fille. Unique.
— J'étais jeune à l'époque. C'est vrai que j'ai fait des...
— De grosses conneries... C'est ça ?
Je mis le pistolet dans ma poche. Puis je me penchai et j'attrapai le meurtrier de ma fille par les pieds.
— Lâche-moi, hurla-t-il. Où tu m’emmènes ?
— Dehors, il fait bon et ça te fera prendre l'air. Tu pues ! Dans tous les sens des termes.
— Je veux pas sortir ! Je veux me tirer d'ici !
— Encore un peu de patience. Dehors, tu seras aux premières loges, comme au théâtre. Tu es déjà allé au théâtre ?
— Rien à foutre !
— Dommage, ce sont des moments magiques dans une vie...
Il se mit soudain à remuer de tous côtés, mais je réussis tout de même à le traîner sur le sol bétonné. Je lui fis franchir le seuil de la porte sans ménagement. Il cria que le soleil lui brûlait les yeux.
— Profites-en de voir le soleil, lui répondis-je. Bientôt tu seras dans le noir, pour l'éternité. C'est long l'éternité, tu sais !
— J'en ai rien à foutre. Détache-moi et je te jure que...
— Sois poli... Ne gâche pas le paysage, regarde autour de toi. Tu vois, je suis sympa, je te laisse la bouteille d'eau.
— Comment tu veux que je boive si tu me détaches pas ?
— C'est ton problème.
Au même instant, ma radio crachota :
— Marc ? T'es où ? Y'a un moment qu'on te cherche.
— Je suis là dans trois minutes...
— OK. Arrive !
Je jetai un dernier regard sur mon prisonnier. Lorsqu'il comprit que j'allais le laisser là, il se mit à hurler de plus belle. Je revins sur mes pas et après avoir déchiré un long morceau de ruban adhésif, je le lui mis sur la bouche. Je ne voulais pas que ses cris donnent l'alerte.

Je repris place dans l'ascenseur, laissant sur le toit l'assassin de ma fille. Une fois arrivé au rez-de-chaussée, je bloquai le système électrique avec la petite clé et je sortis dans la rue. Je regagnai d'un pas rapide les limites de sécurité.
Il y avait de l'animation, car j'aperçus le maire avec quelques conseillers municipaux qui discutaient avec des journalistes... Je me fis la remarque qu'ils étaient tous ridicules avec leur casque blanc sur la tête. Le quartier avait été bloqué et la police nationale veillait au respect des consignes. Beaucoup de curieux étaient là aussi, agglutinés dans les endroits qui offraient la meilleure vue sur le bâtiment .
Je rejoignis ma place auprès de l'ingénieur et des autres cadres de l'entreprise. Mon adjoint était déjà là.
Les journalistes s'écartèrent et le maire en profita pour grimper sur l'estrade et attraper le micro. Le silence se fit autour de nous. Il commença son discours sur le renouveau du quartier et la nécessité d'un habitat plus humain. Il révéla alors que de simples petits immeubles plus modernes, à taille humaine, viendraient dans un proche avenir remplacer les tours HLM qui nous entouraient. Lorsqu'il eût terminé, au grand soulagement du public, je m'approchai de lui et je lui montrai, sur la console qui lui faisait face, le gros bouton rouge sur lequel il devait appuyer.
Tenant toujours le micro à la main, le premier magistrat de la ville commença le compte à rebours. Les spectateurs présents, qui ne voulaient pas en perdre une miette, se joignirent à lui.
— 5. 4. 3. 2. 1.
Boum !
L'immeuble implosa, après qu'une courte série d'étincelles très rapides eurent parcouru toute sa façade. Le grand bâtiment s'affaissa lentement sur lui-même au gré des explosions. Le souffle nous arriva droit dessus avec quelques secondes de décalage.
Cet air tiède que je reçus à ce moment-là sur mon visage me rappela ce que je ressentais lorsque je regardais ma fille dormir. Quelquefois, lorsqu'elle était plus petite, elle s'endormait contre moi, son souffle tiède me caressait le cou et me donnait des frissons d'amour.
Avant que le nuage de poussière ne nous atteigne, je descendis de l'estrade. Je jetai mon casque et ma veste fluo sur le trottoir et je repartis vers le parking. Dans une bouche d'égout, je lançai le pistolet et la petite clé.
A présent ma fille pouvait dormir en paix, elle n'avait plus de raison d'avoir peur. Fidèle à ma promesse, je l'avais vengée.

PRIX

Image de Hiver 2018
91

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de F. Gouelan
F. Gouelan · il y a
Comment supporter la souffrance subie par son enfant ?
La vengeance est bien orchestrée, le récit angoissant et bien mené.

·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Oupssssssss. je croyais ne pas avoir répondu à votre commentaire ...Désolé....QSR
·
Image de F. Gouelan
F. Gouelan · il y a
Pas de soucis.
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Désolé pour le retard de réponse . Merci pour votre commentaire.QSR
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci pour votre commentaire Gouelan.. QSR
·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Récit très bien mené et palpitant.
Apprécierez-vous peut-être mes "Peupliers transis" ?

·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Vengeance bien compréhensible
et descriptions si bien faites qu'on se croirait au ciné!

·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci Moniroje pour votre commentaire QSR
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Je n’aime guère les récits de vengeance, mais celui-ci est une exception. Très bien construit et très bien écrit, il est palpitant.
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci Guy pour votre commentaire QSR
·
Image de Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci Sindie...
·
Image de Merlin28
Merlin28 · il y a
Ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient!
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci Merlin.
·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Bravo ! Une arrivée en fanfare sur le site ... Bienvenue parmi nous !
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Une vengeance implacable et noire, un style nerveux, bravo Quentin et bonne chance à votre texte !
·
Image de Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Un récit finement écrit ...Superbe. Si vos pas vous y perdent je vous invite à visiter mon Atelier, en finale d'automne. Belle journée
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème