Le sondeur d'âmes

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Bonjour ! Amusement, émotions et aventure, j'aime partager tout cela dans mes écrits. C'est la première fois que je m'essaye au "très très court". C'était un challenge, mais aussi un plaisi  [+]

Le bureau du Président était sombre. Rien ne bougeait dans ce décor luxueux. Seuls les ronflements émanant d'une silhouette négligemment avachie sur un bureau témoignaient d'une présence dans la pièce.
Soudain, une lumière grisâtre apparut près de la joue mal rasée du dormeur qui tenait entre ses mains une bouteille bien entamée d'un McCarthy's vieux de 16 ans. Peu à peu, un homme aux pommettes hautes, coiffé d'une étrange casquette qui peinait à masquer ses yeux pétillants d'intelligence, se dessina et se mit à débiter d'une voix monocorde ponctuée de pauses :

« - Rapport  holographique n°221B BS

- Auteur : Docteur Holmes

- Date : 3 mars 2175

- Lieu :  Salle de surveillance du laboratoire n°19 située au 19ème sous-sol du lieu que vous savez.

- Objet : Invention révolutionnaire. »

L'homme le plus puissant au monde, encore somnolent, grogna, se frotta les yeux, regarda autour de lui et se redressa dans un craquement sonore quand il aperçut l'hologramme dont la voix s'anima soudain d'une étrange excitation alors qu'il continuait à délivrer son message :

«- M.Apollon, j'ai récemment été témoin d'évènements intéressants au sein du complexe d'exploration dont votre conseil hésite à poursuivre le financement. »

L'hologramme du Docteur Holmes marqua une pause, comme pour être sûr qu'il avait capté l'intérêt de son auditeur. Puis, il reprit d'une voix presque condescendante:

« - Avant que vous n'ayez la réaction ridiculement prévisible du politicien paranoïaque, je vous affirme que non je ne suis pas un espion et non je n'ai pas mis de micros dans votre bureau. Bien entendu, vous allez maintenant vous demander comment je suis au courant de vos projets alors que vous n'aviez aucune idée de mon existence. »

Là encore, il marqua une pause si théâtrale qu'Apollon ne put s'empêcher de ricaner, amusé malgré son impatience :

« - Élémentaire mon cher. Il me suffit de regarder les expressions préoccupées des différents chefs de section, de constater l'augmentation drastique de leur consommation de caféine et/ou de nicotine et de remarquer la fréquence accrue des réunions « au sommet » où seuls sont admis les responsables budget. Les conclusions s'imposent d'elles-mêmes. »

Apollon, ne pouvant nier l'évidence, acquiesça avant de se rappeler que son interlocuteur était un hologramme dont le message avait été pré-enregistré. La voix de celui-ci l'extirpa de sa rêverie:

« - Pour en revenir aux évènements susceptibles de vous intéresser, je ne m'attends pas à ce que vous me croyiez sur parole. Aussi ai-je pris soin de tout enregistrer. Je sais que, contrairement au conseil, vous pensez, tout comme votre prédécesseur, adepte de science-fiction qui a créé ce complexe il y a un peu plus d'un siècle, que l'avenir de la France et du monde réside dans la science combinée à l'imagination des artistes. Veuillez donc regarder ce film jusqu'au bout, je pense que vous trouverez des arguments pour plaider votre cause auprès de nos détracteurs. »

A présent parfaitement réveillé, l'homme mit le message sur pause, fouilla dans les tiroirs de son bureau et trouva une boîte d'Aspi3000. Il en sortit le spray, cala l'embout contre son oreille droite, appuya une fois et soupira de soulagement. La migraine qui lui comprimait les tempes commençait déjà à s'estomper. Ensuite, il se concentra sur la vidéo qui avait pris la place de l'hologramme. Il reconnut tout de suite le laboratoire n°19 notamment grâce aux silhouettes indissociables de Cyrano et Philéas qui l'avaient déjà accueilli lors de visites officielles.

***

Le silence de la pièce immaculée était seulement troublé par le ronronnement discret des machines qui couvraient la quasi totalité de sa surface et par le doux ronflement d'un jeune homme effondré sur sa table de travail.
Soudain, une lueur bleutée jaillit près de la joue du dormeur, esquissant une silhouette. Bientôt, l'hologramme d'un facteur moustachu muni d'une grosse enveloppe se mit à se dandiner autour de la tête de l'endormi en susurrant d'une petite voix flûtée :

« - Sire de Bergerac vous avez un nouveau message. »

Comme l’interpellé ne réagissait pas, le malicieux facteur se pencha sur son oreille et s'époumona :

« - Cyrie, arrête immédiatement de baver sur ton clavier ! Nous avons un code rouge ! Autodestruction du laboratoire n°19 programmée dans 10, 9, 8, 7... »

Comme pour éteindre un réveil, une main pâle s'abattit sur l'hologramme, le traversant sans ménagement tandis qu'une voix noyée de sommeil s'élevait en grommelant :

« - Phileas... Espèce de braillard exalté !
Mon sommeil est sacré ! Abruti d'entêté !
Toi et ta sale manie de me réveiller...
Y a longtemps que j'aurais dû te faire griller. 

- Et risquer que ce tyran de Proust te passe un savon comme la fois où tu m'as rendu muet alors qu'il devait assister à une réunion capitale pour ses recherches sur la dilatation temporelle ? Je ne pense pas que tu oses recommencer de sitôt. »

Une grimace tordit les traits du jeune homme. Il plissa son nez, étonnamment long, tandis qu'il se remémorait la tornade cacophonique qui avait ravagé ses pauvres oreilles quand le Docteur Proust s'était aperçu qu'il s'était endormi pendant son service.
A cause de lui, le directeur du laboratoire n°19 avait failli manquer une holoconférence avec plusieurs de ses éminents confrères. Cyrano n'avait dû son salut qu'à un problème technique qui avait retardé le début de la séance, mais pendant les semaines qui avaient suivi sa bévue, son chef l'avait considéré avec beaucoup de suspicion, l'accusant presque de sabotage. Il s'était donc empressé de rétablir la fonction alarme-audio de Philéas.
En soupirant, le Surveillant checka l'objet du message. Ses yeux s'écarquillèrent et il s'exclama :

« - Docteur Proust ! Venez voir par ici je vous prie. »

Un homme sec aux cheveux gris et à la carrure imposante entra d'un pas énergique dans la salle de contrôle en déclarant :

« - J'espère que ça en vaut la peine Surveillant Cyrano. Je n'ai pas de temps à perdre. Je suis en pleine recherche !

- C'est important, je vous le dis, je vous le crie. » Fit le poète en haussant la voix, les yeux brillants d’excitation.

« - Sérieusement Cyrano, combien de fois devrai-je vous rappeler que vous n'avez pas à parler en alexandrins. Je sais que nous avons été choisis parce que notre créativité et notre personnalité ressemblaient fortement à celles de nos homonymes, mais nous ne sommes pas obligés de les imiter constamment !

- Si jamais un clone est créé pour vous leurrer,
C'est bien plus aisément que vous distinguerez
L'imposteur, du poète, à ses mots colorés. » Affirma Cyrano le plus sérieusement du monde, riant intérieurement en voyant l'agacement se peindre sur le visage de son supérieur.

Celui-ci lui lança un regard noir avant de détourner la tête avec irritation. Il enchaîna :

« - Montrez-moi ce que nous avons... Un rapport ?! Vous m'avez fait mander pour un misérable rapport ?! Si vous n'étiez pas un hacker de génie je...

- Votre indignation me laisse perplexe et inquiet.
En avez-vous au moins regardé le sujet ?

- Un Sondeur d'âmes ? Quelle est encore cette ineptie ? En quoi suis-je concerné ?

- De ce grand labo, vous êtes le dirigeant,
Sur le transfert d'infos, vous êtes intransigeant,
Vous voulez tout savoir, contrôler, maîtriser
De plus, vous m'avez chargé de vous aviser
Des dernières actualités. Ici c'est
Le rapport d'un projet fait avant le décès
Du Docteur Lamartine et...

- Ah oui... Maintenant que vous le dites, ça me rappelle quelque chose... Lamartine... N'était-ce pas cette scientifique qui, comme vous, s'était prise d'affection pour la personnalité originelle de son pseudonyme ? » Interrompit son supérieur.

Cyrano tiqua, grimaçant à l'idée d'avoir perdu sa rime, mais reprit bravement :

« - Je crois, en effet, que notre chère consœur
Désirait rendre hommage à son prédécesseur.

- Oui, ça me revient. Quelques années après être entrée ici, Lamartine a voulu découvrir les secrets de l'âme en introduisant des agents dans le monde civil pour étudier ce qu'elle appelait « les fibres du cœur humain » ! Heureusement, nos supérieurs ont rapidement compris l'inanité de cette étude utopiquement romantique et ont bloqué les fonds avant la mise en fonction d'un de ces robots-espions.
- Les financements ne se sont pas arrêtés
Suffisamment tôt pour l'empêcher d’inventer
Et d'infiltrer l'agent qu’elle avait formaté.

- Son expérience était une perte de temps et d'ailleurs, je ne comprends pas comment sa création a pu passer nos pare-feux. Les mots de passe du Docteur Lamartine auraient dû devenir caduques après son décès il y a quinze ans.

- Il est fort possible que ce pauvre Totor
N'ait pas eu le cœur à trahir son mentor.

-Totor ? » Fit Proust en levant un de ses sourcils broussailleux.

« - Oui Totor... Docteur Hugo si vous préférez.

- Je préfère en effet. Nous sommes un laboratoire sérieux ici, pas un cirque de poètes disparus ! Alors, dorénavant, évitez les familiarités !

- Mais...

- Il n'y a pas de mais qui tienne !

- Oh ! Vous m'interrompez ! Oyez !
Mon pauvre rythme est foudroyé !

- Je me moque royalement de vos alexandrins, en plus, c'est surtout vos rimes qui sont pauvres ! Montrez-moi ce fichu rapport que je puisse enfin retourner à mes recherches. Philéas !

- Oui Monsieur ? » répondit l'hologramme en se mettant instinctivement au garde à vous.

« - Appelez Tot... Le Docteur Hugo. Il pourra peut-être nous éclairer sur ce projet et sur la manière dont ce rapport a passé nos protections.

- A vos ordres Sire. »

Sous les yeux exaspérés du Docteur Proust, l'hologramme troqua son costume de facteur contre une toge ainsi que de petites sandales ailées et s'évapora. Bientôt des hurlements se firent entendre non loin de là :

« -Totor... Hey Totoooooor ! Enlève ce casque ridicule et ramène tes fesses plus vite que ça. Notre chef adoré exige que tu lui apportes toutes les infos concernant le Sondeur d'âmes d'la doc Titine. »

En entendant Philéas brailler comme un âne dans le laboratoire, Cyrano lança un regard craintif à son supérieur. Celui-ci, les pommettes rosies par la colère, ouvrit la bouche, avant de se raviser. Il se pinça l'arrête du nez, prit plusieurs profondes inspirations et se mit à parler d'une voix polaire :

« - Surveillant Cyrano... Que vous avais-je dit à propos de Philéas ?

- Qu'il devait cesser de tenir pareil langage.

- C'est exact! Et qu'avez-vous fait pour obéir à mes ordres ?

- Eh bien j'ai discuté avec lui et il m'avait promis d'essayer. » répondit Cyrano en oubliant momentanément ses sacro-saints alexandrins devant la rage froide du Docteur Proust.

« - On ne vous paie pas pour discuter avec vos inventions ! Vous êtes son programmeur, pas son père ! Avec ses beuglements votre maudit Philéas vient de divulguer un projet secret à tout le laboratoire 19 ! Je savais que...

- Me voici Docteur Proust. J'ai apporté toutes les informations que vous aviez demandées.

-Bien Docteur Hugo. Asseyez-vous et regardons ce rapport. Nous parlerons ensuite. »

Philéas trottina jusqu'à la grosse enveloppe et la décacheta. Aussitôt l'image d'une église pleine de gens et de fleurs apparut sur l'écran. Un soupir agacé se fit entendre suivi de près par un marmonnement qui devint de plus en plus clair à mesure que le décor se modifiait...

***
Face au zoom de la caméra espion du Docteur Holmes sur le mystérieux message vidéo, Apollon se frotta les yeux, exaspéré. Holmes aurait quand même pu faire un montage de son rapport et ne montrer que l’essentiel. Néanmoins, il prit son mal en patience et se prépara à l’afflux de nouvelles informations.

***
Une voix désincarnée se mit à prononcer quelques mots par-dessus un brouhaha indistinct :

« Bonjour Docteur Hugo ! Il est des êtres dont la destinée extraordinaire est toute tracée dès que le souffle du monde effleure pour la première fois leurs têtes duveteuses.

La voix se tut et le fond sonore devint plus clair.

« - En ce 2 mars 2175, nous sommes réunis pour rendre un dernier hommage à... »

« - Cyrie, pourquoi on dirait que l’invention du... Il jeta un coup d'œil anxieux au Docteur Proust qui le toisait d’un air menaçant et reprit. Hum... Monsieur Cyrano, pourquoi l’invention de l’éminente Docteur Lamartine semble-t-elle être à un enterrement ? Et pourquoi s'adresse-t-elle au Docteur Hugo ?

- Philéas taisez-vous, on ne va rien pouvoir suivre si vous continuez à bavasser ! Quant à vous Docteur Hugo, vous aurez à répondre à quelques questions dès la fin de cette mascarade !»

A ce moment, l’étrange voix s’éleva à nouveau tandis que la caméra balayait l'assemblée.

« - Je vous épargne le reste du discours du prêtre. Regardez, la salle est comble. Pourtant, seuls les trois premiers rangs ont le privilège de faire véritablement partie de sa vie. Le reste de la marée humaine est constitué d’admirateurs et de personnalités mondaines qui, telle une nuée de corbeaux avides, sont venus se repaître de son dernier « show ».
Comme vous pouvez le voir, je suis assis au premier rang. Contempler ces inconnus se presser autour d’elle avec des airs désolés est un cauchemar. Cette comédie hypocrite me hérisse ! Dans deux mois, ils l’auront rayée de leur esprit et elle rejoindra la kyrielle de souvenirs relégués au fin fond de l’inconscient superficiel de ces charognards.
Certains d’entre eux tentent maladroitement de justifier leur présence en faisant son éloge. En réalité, ils ânonnent les portraits plus ou moins flatteurs, plus ou moins exacts qu’ont tracés des centaines de revues avant eux. D’autres, évoquent avec un semblant d’émotion le jour où ils ont rencontré la célèbre romancière Marianne Shelleyre.
Pff... ils connaissent seulement son personnage public. Sympathique, excentrique et toujours souriant. Mais ce n'est qu'une de ses multiples facettes. Elle est plus. Tellement plus que cette marionnette au sourire figé sur le papier glacé des magazines ! Ils n'utilisent même pas son vrai nom. C’est une injure à sa mémoire ! Je ne sais pas pourquoi on les a laissés entrer. »

La voix se tut tandis qu'un visage enfantin apparaissait en gros plan. Puis, l’image fut envahie de bleu avant de devenir noire et des sanglots étouffés se firent entendre. Tous dans la pièce grimacèrent face à cette interruption.

« - Je crois que l'invention subit un câlin. » commenta Philéas.

« - Si vous ne vous taisez pas, je vous fais museler. » Soupira Proust en regardant sa montre avec désespoir.

Avant que quiconque puisse lui répondre, la voix reprit son monologue :

« - Tous ces gens qui nous regardent avec perplexité n’ont rien à faire là. Ils ne savent pas que Marianne, Julie de son vrai nom, ne voulait pas de noir à ses funérailles. Uniquement du bleu, « la couleur de la liberté » disait-elle.
Voilà, c’est au tour de quelques membres des trois rangs de venir évoquer les souvenirs qu’ils ont d’elle. J’ai beau écouter de toute mes oreilles, personne n’arrive à insuffler son esprit dans les mots qu’ils prononcent. Mes voisins pensent de même. Je crois que ces discours, d’une banalité affligeante, les attristent. Ils leur font réaliser l’ampleur de leur perte. Personne n’arrive à lui rendre justice. Il faut dire que nul ici ne la connaissait aussi bien que moi. Mais on ne m’a pas laissé l’opportunité de parler. Pourtant, elle aurait mérité un bel éloge. Sincère et chaleureux. Tout comme elle.
J’aimerais m’en aller, quitter cet endroit oppressant qui ne lui correspond pas, mais je ne peux pas. Je serai cloué à ce banc inconfortable jusqu’à ce que son arrière petite fille vienne m’aider à sortir.
Alors, à défaut de mon corps, je vais laisser mon esprit s’évader vers un passé plus doux. Voilà mes souvenirs livrés pour vous Docteur Hugo. Faites-en bon usage. »

Une fois de plus, l’image se modifia alors que l’invention commentait chaque séquence vidéo qui défilait.

« - Ça c'est la première fois que je l'ai rencontrée hurlant au service pédiatrie de l'hôpital, là c'est la chute de cheval qui a failli lui coûter la vie, son premier voyage à l'étranger qu'elle a tenu à partager avec moi, ici c'est la rencontre avec son premier amour... »

« - Tiens on dirait la même femme mais à plusieurs époques différentes. » Intervint le docteur Hugo étonné tandis que les souvenirs défilaient.

« -Ah voilà son premier roman devenu best-seller ! Elle était tellement heureuse que nous avons dansé tout autour de son salon ! » Poursuivit l’invention avec ce qui semblait être de l'émotion. « Là c'est  son mariage, la naissance de ses enfants... »

Les joies et les peines qui avaient parsemé la vie de Julie continuèrent à défiler sous le regard de plus en plus ennuyé des savants. Enfin, le flux d'images s'arrêta pour se fixer sur l’intérieur d'une chambre d’hôpital. La voix s’éteignit avant de reprendre d’un ton presque triste:

« - J'ai été présent dans tous les moments marquants de sa vie jusqu'il y a dix jours, où peu après ses quatre-vingt-douze ans, alors qu'elle venait d'assister à un concert, elle a fait une crise cardiaque. J'ai été chargé par sa famille de lui apporter tout le réconfort nécessaire, mais elle est restée forte jusqu'au bout. Vous savez ce qu’elle a eu le cran de me dire dans un sourire aussi solaire qu’édenté ?
 
« - Hey mon vieux Teddy, » a-t-elle fait en m’ébouriffant faiblement, « c’est l’heure pas vrai ? Je vais bientôt vivre ma dernière grande aventure... »
 
Puis, elle a laissé tomber sa main et abaissé le rideau de ses paupières sur ses prunelles brunes pâlies par l’âge.
A cet instant, j'ai regretté de ne pas pouvoir pleurer. Après tout, je n’étais qu’un simple ours en peluche, un Attrape-Coeur à l’âme invisible et aux yeux d’agates impassibles.
Julie était extraordinaire. Le secret de son âme, ce qui faisait d'elle cet être unique, c'était son grain de folie, cette capacité qu'elle avait de vivre chaque jour comme si c'était le dernier. Moi je suis juste un confident qui a eu la chance d'assister à sa vie feu follet.
J’espère, Docteur Hugo, que ma créatrice avait raison à votre propos et que vous serez capable de retranscrire son âme à partir de ma mémoire. Elle a encore beaucoup à apporter au monde. Si vous réussissez, dites-lui que Teddy la salue et qu'elle lui manque déjà ! »

***
La voix mécanique, étrangement émue, se tut en même temps que disparaissait l'image d'une Julie au visage aussi ridé que paisible.

« - L'Attrape-Coeur numéro 1.8.2.0 a rempli sa mission. Décryptage de l'essence de l'âme achevé avec succès.Transfert en cours. »

Un lourd silence plana quelques instants dans la salle de surveillance avant que la voix timidement enthousiaste de Victor retentisse :

« - Tiens le Docteur Lamartine a finalement changé le nom de son invention ! 

- Le nom importe peu. Dites-moi juste à quoi elle était censée servir et comment elle fonctionne. » répliqua le Docteur Proust d'une voix presque excitée.

« - Eh bien... C'est un ours en peluche... Il est intelligent, doué de mobilité et on peut lui apprendre à parler.

- Oui, j'avais remarqué !  Et ?

- Il récolte les secrets de son propriétaire et ne les révèle que sur sa demande. On peut même le programmer pour diffuser des odeurs ou des musiques apaisantes... Et...

- Et quoi Docteur Hugo ? Venez-en aux faits !

- Et il peut décoder l'âme humaine.

- Pardon ?

- Oui. Le Docteur Lamartine était persuadée qu'on pouvait saisir l'essence des gens et la transposer dans un programme informatique.

- Foutaises.

- Malheureusement, c'est aussi ce qu'ont pensé les investisseurs. L'expérience n'avait aucune garantie de résultats. La développer à grande échelle aurait pris bien trop de temps et d'argent. Alors ils ont tout annulé, mais apparemment le Docteur est quand même parvenue à réaliser son projet et cette vidéo est la preuve qu'elle avait raison. Le Sond... euh... l'Attrape-Coeur a décodé une âme humaine.

- N'importe quoi ! Il a juste commenté et listé quelques moments de la vie d'une insipide civile. Lamartine était une idéaliste. Il est impossible de transformer l'esprit humain en machine. En revanche la technologie qu'elle a utilisée pour fabriquer cet ours pourrait bien être utile au laboratoire 20. Je suis certain que le Docteur Fleming appréciera qu'on lui transmette les plans de fabrication.

- Mais Docteur Proust, l'Attrape-Coeur a été créé dans un but bien particulier, je ne vois pas ce que le département de l'espionnage pourrait bien en faire !

- Vous êtes un sacré rêveur Docteur Hugo. Tout comme votre mentor, vous n'avez aucun sens des réalités. Je ne sais pas quel isolant a utilisé le Docteur Lamartine, mais cet ours est capable de passer les contrôles d'un aéroport sans que tous les capteurs sonnent ! Cette invention n'a aucune utilité en tant que décodeur d'âmes, mais elle pourrait révolutionner le monde de l'espionnage. Imaginez cette technologie indétectable dans un objet du quotidien, si innocent qu'on ne pense pas à le contrôler. Cela remplacerait les agents sous couverture et minimiserait les risques ! Les gouvernements seraient prêts à payer très cher et cela garantirait au moins dix ans de plus à notre complexe.

- Mais...

- La discussion est close Docteur Hugo. Nous sommes payés pour explorer la science et ses mystères pas pour vouer un culte à une savante folle et trop sentimentale ! Retrouvez-moi ces plans. Je les veux sur mon bureau, demain, dès l'aube. Et faites annuler les codes d'accès de votre mentor !  » ordonna sèchement le directeur avant de sortir de la salle d'un pas martial.

Cyrano fixa son ami d'un air désolé et tenta de le réconforter :

« - Totor, je... »

Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Le facétieux Philéas venait d’endosser, à nouveau son uniforme de facteur.

« - Sire de Bergerac vous avez un nouveau message.

- Ah ! Tu as choisi de redevenir poli !
C'est bien joli, mais tu vas payer ton oubli !
Qu'avions-nous dit à propos de l'hypocrisie ?

- Qu'elle était nécessaire devant Proust. Mais j'en avais assez que tous mes destinataires m'ignorent. Il fallait bien que je me fasse entendre. Je...

- C'est un message de l'Attrape-coeur ! » les interrompit Hugo.« ouvre-le Philéas. »

L'hologramme s'exécuta.

« Transposition réussie. » annonça platement la machine.

Une longue suite de chiffres s'étala sur l'écran. Au bout de quelques secondes, une image un peu brouillée apparut. C'était une jeune femme brune dont les traits leur étaient familiers. Elle les fixa d'un air étonné et une voix cristalline au débit légèrement haché s'éleva :

« - Bonjour, je m'appelle Julie. Qui êtes-vous ? Où suis-je ? »

Les deux savants s'entre-regardèrent, éberlués. Que répondre à cette âme qui venait de mourir pour renaître en tant que machine ? Le docteur Hugo finit par se lancer :

« - Bonjour, Madame...

- Appelez-moi Julie je vous prie !

- D'accord, alors euh... Julie, je suis le Docteur Hugo et voici mon collègue Cyrano...

- Oh ! Comme les auteurs ?

- Oui, c'est à peu près ça, à présent dites-nous quelle est la dernière chose dont vous vous souvenez.

- Maintenant que vous m'y faites penser... C'est étrange... »

Comme elle restait pensive, Cyrano intervint pour l'encourager à ne rien leur cacher :

« -Qu'y-a-t-il d'étrange dans votre esprit Julie ?
Personne ici ne croira à une folie. »

La jeune femme sur l'écran sembla réfléchir un moment :

« - Eh bien, la dernière fois que j'ai fermé les yeux, je ne pensais pas les rouvrir de sitôt. J'étais à l'hôpital, dans un état critique. Il m'a semblé que Teddy, l'ours en peluche intelligent que m'avait offert une jeune interne de l'hôpital où je suis née, avait posé ses pattes sur mon cœur, comme pour me réconforter. J’ai ébouriffé sa fourrure pour lui dire adieu et son regard d'agate s'est mis à scintiller, presque comme s'il allait pleurer. C'est la dernière chose dont je me souviens. Pourquoi ? Que m'est-il arrivé ? »

Une fois de plus, ses questions laissèrent les deux savants momentanément muets. Leur regard se croisèrent luisant de la même intelligence horrifiée. Julie n'avait aucune conscience de son état actuel. Apprendre qu'elle était devenue une machine allait sans aucun doute lui faire un choc et les deux compères ne savaient pas comment réagirait la fragile intelligence. Ils s'éloignèrent, adressant des sourires crispés à l'âme-machine qui les contemplait interloquée, et se mirent à chuchoter :

« - On devrait peut-être appeler le Docteur Proust.

- Je ne sais pas. Est-ce prudent mon bon Victor,
De lui confier l'invention de ton mentor ?

- Mais que peut-on faire d'autre Cyrano ? La lui dissimuler ? La détruire ?

- Ah... Notre libre-arbitre a été trucidé
De même que cette âme n'a rien demandé.

- Je sais Cyrie, ce n'est pas très juste pour elle. Mais sur le moment le Docteur Lamartine n'a pas pensé à l'éthique ! Juste à la science ! Et si c'est bien ce que je pense, alors elle a accompli le plus cher désir de son homonyme poète : suspendre le vol du temps. Elle vient juste de découvrir l'immortalité. »

Au moment où Cyrano allait répondre, la porte s'ouvrit avec fracas sur le Docteur Proust qui se mit à hurler :

« - Cyrano ! Votre Philéas a encore fait... »

Il s'interrompit brutalement en voyant le visage incrédule de Julie, devint encore plus rouge et vociféra :

« - Qu'est-ce que ce prototype inutile fait encore ici ?! Je vous avais expressément ordonné de vous en débarrasser ! Hors de ma vue ! Cyrano effacez-moi tout de suite ce visage de vos écrans et baissez le taux de malice de Philéas de quatre-vingt pour cents ! J'en ai assez de voir tous les dossiers de mon ordinateur réarrangés pour former une montgolfière ! »

Sur ces mots, il tourna les talons et claqua la porte. Le docteur Hugo étouffa un sourire et supputa :

« -Philéas a encore dû l'interrompre pendant sa sacro-sainte pause madeleine-thé. C'est pour ça qu'il était aussi... »

Un halètement l'empêcha de poursuivre. Les deux scientifiques se tournèrent vers les écrans et virent Julie qui, le visage livide, semblait se décomposer. Elle avait compris.
Bientôt, un hurlement, douloureux, trahi, déchira le silence mécanique du laboratoire.

***
L’hologramme du Docteur Holmes revint se planter devant Apollon dont les yeux s'étaient mis à étinceler durant les dernières minutes d'enregistrement et acheva son rapport :

Mes collègues De Bergerac et Hugo ont, sans aucun doute, été trop impressionnés par les ordres de leur supérieur pour vous transmettre ces informations, mais je pensais qu'en avoir connaissance vous donnerait les armes nécessaires pour affronter le prochain conseil.

Elémentairement vôtre,

Docteur Holmes

Lorsque l'hologramme eut disparu, Apollon se frotta les mains, un grand sourire éclairant ses traits fatigués. Il faudrait accorder une promotion à cet ingénieux Holmes.
L'immortalité ! Livrée par un ours en peluche prénommé Teddy. Ces chercheurs avaient décidément un drôle d'humour, mais peu importe, grâce à eux le prochain conseil des ministres serait révolutionnaire !
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Michaël Artvic · il y a
Une belle lecture
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M. Iraje · il y a
Moi j'aime bien les ours en peluche ☺☺☺ !
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Felix Culpa · il y a
Le sondeur d'âmes est une excellente idée et un très beau récit ! Je vote pour vous ! J'ai deux textes en concours, dont un parle des âmes ! Merci de les lire !

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique