Le silence des pantoufles

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Je déambule ci et là mais surtout là. Acteur de ma vie et spectateur de celle des autres. Oui, je crois que c'est ça. J'aime observer les autres. Plonger dans les tréfonds de l'âme humaine, pou  [+]

Image de Eté 2017
Hier encore, j'avais vingt ans. C'était il y a dix ans. Force est de constater que l'événement fut célébré en bonne et due forme puisque je n'en garde que de vagues souvenirs brumeux et une boîte d'Alka-Seltzer à moitié vide. C'était l'âge de l'insouciance, le bel âge. Celui des bêtises, celles qu'on assume. Encore que... Ce que je voulais faire plus tard ? Aucune idée, on verrait plus tard. En cet instant, je voulais juste faire rire mes amis. Rire aux éclats jusqu'à en rouler par terre. C'est peut-être l'une des choses qui n'a pas changé. La nécessité de faire sourire, l'impérieux besoin d'amuser la galerie. Parce que lorsque j'envisage nos vies, je me dis qu'on a bien le droit à un moment de répit. A une pause lumineuse sous le grain de la morosité. Et je peux te dire que chez certains il pleut des cordes, qu'ils finissent même par se mettre au cou. Rien de bien hilarant en vérité. Alors je me fais un devoir de faire s'esclaffer les gens qui m'entourent, d'essayer de leur procurer un peu de légèreté. C'est un état d'esprit, l'incarnation de ce que je considère comme de l'empathie, l'expression d'une solidarité humaine.

Je crois qu'on y a droit. Et si ce n'est pas le cas, je tiens tout de même à me l'accorder. Pourquoi ? Parce que t'as vu nos vies. Parce que t'as vu ce qu'ils ont fait de notre insouciance. Il y a des amis qui ont perdu leur sourire, celui qui éblouissait nos soirées adolescentes et nous faisait rire jusqu'à en perdre haleine. Des amis en dépression parce que traités comme des chiens dans leur boulot. Des amis au chômage dont personne ne veut alors que je donnerais tout pour les avoir dans mon équipe. Il y a même des amis qui ne sont plus. Parce qu'on ne leur donnait rien à voir de bien désirable. Alors ils ont plié les gaules pour aller se fendre la gueule auprès du Saint-Père. Et nos modes de vie nous feront les rejoindre plus vite que prévu. A n'en pas douter. Pour le reste et à l'aune de mes trente ans, je me fais un devoir d'apporter un sourire à mon prochain, susciter un éclat de rire, essayer de faire naître un brin de bonheur. Un peu de sérénité dans un océan ravagé par la tempête et où notre frêle embarcation devra affronter bien des vagues scélérates avant d'arriver à bon port. Si port il y a.

A trente ans, j'ai gardé mes idéaux mais perdu mes illusions. Quant à savoir ce que je souhaiterais, pas grand chose à vrai dire. J'ai peu d'ambition mais beaucoup d'envies. Matériellement, je ne sais pas. Être propriétaire ? Oublie ça. Je suis de la génération blablacar et Airbnb, celle des rois du leasing. Je suis de la génération Ikea. De celle qui finira comme ses meubles. En kit.
Donc la propriété, c'est pas pour moi. Pas pour nous. Un choix, pas vraiment. Plutôt une obligation liée à l'évolution de notre système, qui a forcé notre génération à trouver des subterfuges et à emprunter les chemins de traverse, boueux et accidentés. L'autoroute du bonheur ? Le péage coûte bien trop cher.

Hier encore, j’avais vingt ans. Durant ces quelques années, j'ai tenté de faire mentir Bourdieu. En vain. Petit bourgeois tu nais, petit bourgeois tu meurs. J’ai bien fait un peu d’interim quand j’étais post-boutonneux. Pas par nécessité mais par choix. Histoire de m'extraire un peu de ma condition, de prendre un peu de hauteur. Et puis je voulais voir, je voulais savoir. J’ai vu. J’ai su. Un peu, pas grand chose. Mais suffisamment pour dire qu'il y a des choses inacceptables. Il y a dix ans, pratiquement jour pour jour, j’étais dans le fourgon avec Mohammed et tout le matos à l’arrière. Serpillière, aspirateur et des lingettes nettoyantes à tire-larigot. Direction Megève, la classe à l’américaine.
J’ai vu le luxe, les chalets de 400 mètres carrés, les voitures de sport qui servent deux mois par an. J’ai vu l’absence de considération pour le commun des mortels, la suffisance de ceux qui ont tout envers ceux qui n’ont rien.

Puis cette expérience dans le BTP. Une boîte de peinture dont le patron était un habitué des prud'hommes. Entassés sans ceinture à l'arrière des utilitaires, à peindre sans masque de protection et à se faire insulter à longueur de journée. Une équipe de quatre, avec des Turques dont il disait avec ironie qu'ils étaient aussi bons pour monter des cloisons que pour toucher les allocs. Dans sa bouche, c'était un compliment. Et on avait passé cette après-midi entière à monter sur quatre étages des sacs de béton de 25 kilos car la grue était tombée en panne. À la main. J'ai fait ça un mois. D'autres y passent leur vie.

Puis j'ai nettoyé les toilettes publiques du lac de Passy, au pied du Mont-Blanc. L'été, à cette époque où certains s'amusaient à déféquer à côté du toilette. Volontairement. Pour s'amuser. Je n'ai fait ça qu'un mois. D'autres y passent leur vie.

Je n’ai même pas indiqué ces expériences dans mon CV. Et je le regrette. L'expérience de l'humiliation, du mépris et de l'inacceptable à eu cela de positif qu'elle a forgé des convictions.

A trente ans, je ne demande pas d’être millionnaire, pas de château ou de Ferrari. Où alors une Mustang, une Shelby de 68, noire. La GT 500 KR avec le cobra sur l’aile avant. J'avoue que ça me plairait bien. Rock' n roll pour certains, beauf pour d'autres. Et parce qu'on est toujours le beauf de quelqu'un, j'accepterais volontiers d'être le leur. La portière grince lorsque tu l’ouvres, le volant est un peu grand et les rapports un brin rugueux. Forcément, la bestiole a quelques années au compteur. Au loin, la route se profile à l’infini et épouse la forme des vallons. Le soleil pointe à l’horizon, les kilomètres défilent et l’air s’engouffre dans l’habitacle pour mettre nos cheveux en bataille. Et ce cheval cabré qui fait un bruit de tonnerre.

Mais tu vois, même cette foutue Mustang, je serais prêt à l’abandonner contre une situation stable. Rien de plus. Juste la possibilité de construire un avenir un peu désirable avec celle qui partage ma vie. Qu'elle trouve, pas un taf, pas un job, mais un emploi. Qui respecte ses efforts, ceux qu'elle a fournis pendant tant d'années. Qui respecte ces études pour lesquelles elle s'est investie et même endettée. Pas la mer à boire. Et pourtant, c'est bien un goût de sel que j'ai en bouche.

Ce coup de gueule, c’est égoïstement pour moi. Égoïstement pour toi. Ce coup de gueule, c’est pour ceux qui vivent cette situation. Ils sont nombreux. Ce coup de gueule, c’est pour ma génération.

On a envie de changer le monde. De partir à sa rencontre. On n'a pas les yeux plus gros que le ventre mais juste peur de mourir le ventre vide tandis que d'autres ont le frigo plein à craquer.
On n'en veut à personne. Pas même à ceux qui disent que c'était mieux avant. À ceux qui disent qu'à leur époque on travaillait quarante heures par semaine tandis que nous ne travaillons que pour trente-cinq. Sauf qu'on nous demande le double de productivité, jusqu'à l'épuisement professionnel. Sauf qu'on part en retraite toujours plus tard, nous faisant même douter sur le fait d'y arriver en vie.
À tous ceux-là, on ne leur en veut même pas. On veut seulement être considérés pour ce que nous sommes. Des êtres humains. Être considérés avec un peu de bienveillance et la dignité qu'on mérite.

Trente ans. Et ce silence. Assourdissant. Celui des pantoufles.

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