Le sexe faible

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Elle poussa une dernière fois et il fut là, petite chose rose et visqueuse. La chose poussa aussitôt un drôle de cri, caractéristique du nouveau-né. Une autre chose, muette, sombre et molle, avait accompagné la sortie du bébé. Maman pour la première fois, Méliana comprit d’instinct qu’il s’agissait du placenta.

La jeune femme reprit son souffle, les joues rosies par l’effort des poussées successives. Grâce à l’injection de Tétrabutylène, dont toutes les femmes enceintes bénéficiaient automatiquement au début de leur neuvième mois de grossesse, quelques minutes seulement avaient suffit pour qu’elle mette au monde ce bébé sans la moindre once de douleur. Depuis la Révolution des femmes, il était hors de question de souffrir pour ce genre d’évènement. Donner la vie ne devait plus jamais être synonyme de douleur - comme dans « Tu enfanteras dans la douleur, ma fille » - mais être uniquement un acte heureux, et même joyeux, avec comme résultat, obligatoire et prévisible, la naissance d’une fille, bien sûr.

Méliana attrapa la paire de ciseaux chirurgicaux à côté d’elle, puis saisit avec une grande douceur le bébé, hurlant et rubicond, pour le libérer du paquet gluant auquel il était encore relié. Sa formation d’infirmière lui permit d’exécuter la série de gestes nécessaires d’une main experte, ferme et véloce à la fois.

Au dessous du futur nombril du nourrisson, à quelques centimètres de l’endroit où elle venait de clamper le cordon, une étrange protubérance attira son attention. Que pouvait bien être ce machin au niveau du sexe de sa petite fille ? Elle regarda de plus près, sans comprendre tout de suite ce qu’elle voyait. L’évidence lui apparut d’un coup, comme un voile sur une fenêtre qui vole au vent et laisse subitement apparaître le soleil. La révélation lui arracha un petit cri d’effroi. Se pouvait il réellement que ce fût... ? Elle n’en avait jamais vu auparavant, pas de ses propres yeux en tous cas. A peine avait elle aperçu quelques vagues images dans des livres d’anatomie poussiéreux dénichés dans le grenier de sa grand-mère lorsqu’elle était enfant. A sa connaissance, personne autour d’elle n’en avait jamais vu en vrai non plus. En tous cas, plus depuis 2054 et la Révolution des femmes.

A cette date devenue mythique, symbole universel de libération à travers la planète, les femmes, excédées par la brutalité ordinaire des hommes et leur lot habituel et continu d’agressions sexuelles, de viols et de harcèlement, avaient décidé de s’unir dans un élan spontané et irrépressible. Devenues sœurs d’armes universelles dans un mouvement concerté, elles s’étaient rebellées massivement et collectivement contre le joug masculin et avaient décidé de cliver le monde en deux pour vivre en paix. Dans leur monde, des femmes uniquement, plus aucun homme. La mesure, certes radicale, annihilait de fait toute relation entre homme et femme, puisqu’elle visait l’absence totale d’un quelconque contact avec l’autre sexe, considéré désormais comme l’ennemi banni.

Il s’agissait d’une décision unilatérale. Prise par les femmes pour les femmes. L’exclusion de tout homme impliquait ainsi nécessairement les bébés, les enfants et les adolescents de sexe masculin, qui furent repoussés et parqués, comme leurs aînés, dans les seules parties du monde accordées aux hommes, à savoir l’Amérique du sud et une petite partie de l’Inde. Par leur détermination, et surtout par leur main mise sur toutes les réserves d’armes dans chaque pays, les femmes avaient pris le pouvoir, réussissant un coup d’état audacieux contre un patriarcat millénaire. Depuis plus de cinquante ans, aucun homme n’avait ainsi franchi les barrières érigées par les femmes pour protéger leur nouveau monde. Du moins, jusqu’à aujourd’hui.

Le choc de la découverte du sexe du bébé figea littéralement Méliana, soudainement incapable du plus petit mouvement, sourde aux cris du nourrisson qui continuaient de plus belle. Puis, tout aussi brutalement, la jeune femme reprit contact avec la réalité. Son bébé était né et avait fait d’elle une mère, quoi qu’il en soit, quel qu’il soit. Elle exécuta instinctivement les gestes répétés de tous temps par des centaines de générations humaines aux quatre coins du monde. Elle commença par essuyer soigneusement le nourrisson, puis l’habilla avec les petits vêtements délicats prévus pour sa fille à naître. Enfin, elle lui administra une fraction de Boostimix, mélange de lait et de vitamines conçu pour démultiplier les défenses immunitaires, allonger l’espérance de vie et décupler les capacités intellectuelles, dont elle avait constitué un petit stock en prévision de la naissance à venir. Une fois rassasié, le bébé se calma rapidement et s’endormit, apaisé, au creux de son bras.

Encore sous le choc, Méliana cherchait à comprendre. Comment une telle chose avait elle pu se produire ? Le premier acte majeur de la Révolution des femmes avait été de réorganiser la procréation de façon à ce que les femmes ne donnent naissance qu’à des filles. Uniquement des filles. Une avancée capitale dans la fabrication artificielle des gamètes avait permis la production automatisée d’embryons féminins à grande échelle. Le procédé était réalisé en laboratoire sous contrôle strict, avant implantation directe chez toute femme désireuse de connaître les joies de la maternité. Plus aucun garçon ne pouvant techniquement voir le jour, on évitait ainsi toute intrusion du masculin dans un monde 100 % féminin.

Par voie de conséquence, dans les seules parties de la Terre où ils étaient encore autorisés à vivre, et faute de pouvoir se reproduire à l’instar des femmes, les hommes s’éteignaient peu à peu, génération après génération. Passant progressivement, au fil des années, du statut de super prédateur à celui de demie espèce en voie d’extinction. En route vers une disparition inéluctable de la surface du globe dans les prochaines décennies.

Le bébé remua légèrement et émit une sorte de petit grognement. Méliana se pencha sur le nouveau-né et examina attentivement son visage pour la première fois. Il ressemblait à tous les nourrissons qu’il lui avait été donné de croiser jusqu’alors. Un fin duvet de couleur claire recouvrait son crâne d’une forme quasi parfaite. Un nez légèrement retroussé lui donnait un petit air mutin. Sa peau diaphane, presque transparente, accentuait son apparence de fragilité et d’innocence. Sans crier gare, et malgré le sexe du bébé, elle sentit alors monter en elle un élan d’amour irrépressible pour ce petit être humain qu’elle avait porté presque neuf mois. Certes, c’était un garçon. Néanmoins, c’était son garçon. Sa chair, son sang.

Un dilemme cornélien s’empara de Méliana, tandis qu’un vent de panique commençait à souffler à l’intérieur de son crâne. Que faire ? Ce garçon n’avait pas sa place dans ce monde. S’en débarrasser comme on noie une portée de chatons dont on ne veut pas ? Hors de question !

Le garder caché ? Impossible ! La mère de Méliana, ses sœurs, ses tantes, ses cousines, tout le monde attendait avec une impatience non dissimulée la naissance de cette première fille. Méliana pressentit qu’elle ne pourrait révéler à personne la nature de son bébé. La grande prêtresse n’approuverait pas, la mairesse ne la soutiendrait pas, la directrice de l’hôpital – sa cheffe – non plus. Elle était indubitablement seule, face à un problème qui la dépassait.

Se rebeller et imposer son garçon à cette société entièrement matriarcale ? Impensable dans un monde figé depuis un demi siècle dans ce strict clivage homme / femme devenu la base immuable sur lequel la société avait érigé toutes ses lois. Et pourtant, avait-elle déjà pensé, il devait être possible de vivre ensemble, hommes et femmes réunis dans un climat de paix et d’harmonie. Sinon pourquoi la nature aurait elle créé des hommes et des femmes, et pas seulement des êtres hermaphrodites, comme l’escargot ou le lombric ? Néanmoins, elle n’assumait pas cette opinion qui aurait pu passer aux yeux de ses compatriotes pour de la rébellion, ou même une sorte de folie, et avait toujours préféré la garder pour elle seule.

L’ultime option à laquelle elle songea semblait être également la solution la plus raisonnable. Déposer son fils de manière anonyme à la frontière entre le monde des hommes et celui des femmes pour qu’il soit élevé par des personnes de son sexe ? C’était sans doute jouable. Le voyage serait long et fatiguant mais restait possible. Cependant, rapidement, elle rejeta également cette idée. Ce serait condamner son bébé à rejoindre les rangs d’une espèce bientôt éteinte, sans aucune autre perspective d’avenir. Cette pensée serra douloureusement son cœur de toute jeune maman.

Après plusieurs minutes d’une réflexion intense où panique et angoisse se disputaient la vedette dans le cerveau de Méliana, une brusque illumination s’imposa comme une évidence. La solution venait de lui apparaitre, simple comme bonjour.

Avec mille précautions, elle fit glisser lentement le bébé, toujours endormi, de son bras jusque sur le matelas du lit, se leva et gagna la salle de bains. Fébrile, elle ouvrit un grand placard, saisit la mallette d’infirmière qu’elle conservait soigneusement pour son retour dans le service des grandes accidentées de la route. Cette mallette contenait son principal outil de travail pour assister les chirurgiennes au bloc opératoire. Un petit outil qui allait lui permettre de régler définitivement le problème. Un bistouri bien tranchant.

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