Le sens du devoir

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Lorsque je ne croise pas le fer sur les pistes, je manie la plume. J’imagine des histoires courtes, campe des personnages, développe une intrigue, et porte l’estocade, déroutant le lecteur au ... [+]

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Chaque dimanche depuis que mon père et ma mère sont partis s'exiler au Maroc, je rends visite à mes grands-parents. C'est le seul moment de la semaine où j'ai un peu de temps à leur consacrer. Ils occupent toujours leur petite maison, une meulière des années 1930 en Seine-et-Marne où j'ai passé de nombreux étés.
Alors que je sonne à la porte, j'entends ma grand-mère :
- Marie, c'est toi ? Entre, la porte est ouverte !
- Bonjour, bonjour, c'est moi ! Regardez ce que je vous apporte !
Je dépose une boite de gâteaux sur la table du salon, cela fait partie de notre rituel : un millefeuille pour ma grand-mère, un éclair au café pour mon grand-père et une tartelette au citron pour moi. J'entends le café qui passe.
A peine mon grand-père m'a-t-il embrassé, il me lance :
- Tu ne devineras jamais qui est venu nous voir vendredi ?
- Ben, dis-moi, si tu penses que je ne peux pas trouver...
- Ah, tu vois, tu ne devines pas ! ton frère !
- Olivier ?
- Tu n'as qu'un frère à ce que je sache, non ?
- Il était dans la région ?
Mon frère, je ne l'ai pas vu depuis belle lurette ! La famille est depuis fort longtemps le cadet de ses soucis. Marginal, il vit de petits boulots, travaille pour gagner un peu d'argent quand il n'a vraiment pas le choix, et se contente de peu. Je n'ai pas grand-chose à voir avec lui, moi la fonctionnaire, mariée, 2 enfants. Sur tous les sujets, nos avis divergent.
- Ça alors ? Pourquoi est-il venu ?

- Oh, il était dans le coin, alors il s'est souvenu de nous ! dit ma grand-mère en riant. Nous ne l'avions pas vu depuis cinq ans. Il a bien changé, tu sais. Il fait peine à voir, même ses taches de rousseur étaient pâles. Enfin, il est resté avec nous toute la journée, je lui ai fait cuire un bout de viande, il a fait du rangement dans tout votre bazar de gosses, et il est reparti !

- Marie, ta grand-mère a bien raison, votre bazar, un jour, il va falloir nous en débarrasser. Tu sais, nous ne serons pas toujours là. Alors, tous vos vieux jouets, bouquins entreposés dans le grenier, il va falloir t'en occuper ! ajoute mon grand-père. Olivier a commencé à trier. Il est reparti avec deux ou trois trucs, mais si je me souviens bien, il en reste pas mal ! Et ce n'est plus moi, ni ta grand-mère, qui monterons là-haut ! On ne va aller se casser la margoulette pour des bricoles !

Qu'Olivier soit venu chez eux me surprend. Qu'il soit allé faire du rangement au grenier m'intrigue encore plus. Après le goûter, je monte l'escalier étroit où je n'ai pas mis les pieds depuis une éternité. Les greniers, ce n'est vraiment pas mon truc, tout le monde le sait. Je suis bien trop allergique aux acariens.
Je trouve plusieurs caisses de jeux, de vieilles poupées, plusieurs romans de la Bibliothèque verte que je décide de rapporter chez moi le soir même, pour mes enfants. Je fais des piles, je classe : à garder, à jeter, à donner, pour Olivier s'il repasse... Au fond d'un grand panier en osier qui se délite, je retrouve nos marionnettes : Guignol, Gnafron, Madelon et le gendarme. Je ne peux m'empêcher de sourire. Alors que je les sors une par une pour vérifier leur état, mes doigts tombent sur une vieille boite en fer blanc. Je l'attrape et la secoue. A l'intérieur de petites pièces s'entrechoquent. C'est là que mon frère rangeait jadis ses petits soldats de plomb. Cette boite, c'était tout son trésor, j'avais interdiction de m'en emparer. Mais il y a autre chose, un objet plus lourd est rangé dans cette boite. J'essaye de soulever le couvercle sans succès. Le fer légèrement rouillé rend impossible l'ouverture. Alors que je m'apprête à renoncer, mon index glisse sur un morceau d'adhésif transparent. Cela m'étonne et attise ma curiosité.
Comme il est peu probable que mon frère revienne ici dans les prochains mois, je décolle délicatement le scotch. Pourquoi Olivier a-t-il pris tant de soin pour fermer cette vieille boite ? Quelques minutes plus tard, je découvre au milieu des petits soldats, un Magnum 357 ! La gravité s'invite dans les souvenirs de l'enfance insouciante.
J'entends mon grand-père en bas qui s'impatiente :
- Marie, tu n'as pas bientôt fini ? L'heure tourne, restes-tu pour regarder les actualités régionales avec nous ?
- J'arrive !
Dans ma tête, tous les scenarii possibles défilent : refermer la boite telle quelle et ne rien dire à personne ; emporter le revolver et le livrer à la police ; cacher l'arme ailleurs, en lieu sûr. Délicatement, je l'enveloppe dans mon foulard et la range dans un grand cabas en toile où j'ai déjà entassé les livres et vieux jouets que j'emporte avec moi.
- Voilà ! j'ai fait un peu de tri, je poursuivrai dimanche prochain. Je ne vais pas tarder, les enfants m'attendent pour le dîner.
- Marie, regarde un peu les titres ! Un notaire en retraite a été tué chez lui vendredi matin à quinze kilomètres d'ici. Tu te rends compte un peu, on croit vivre paisiblement après avoir mené une vie honnête et on se fait dégommer pour quelques bijoux ou billets de banque...
- Sylvain et les enfants m'attendent, il faut vraiment que j'y aille ! Je vous appelle dans la semaine et on se voit dimanche prochain ! Et si Olivier repasse, prévenez-moi !
Alors que je monte dans la voiture, mes pensées s'embrouillent. Le retour de mon frère, le pistolet, le meurtre : une simple coïncidence ?
Pendant le trajet, j'envisage les différentes options, maintenant que j'ai l'arme dans mon sac. Si mon frère a déconné, pourquoi le couvrir ? Dans cette histoire, j'ai tout à perdre. Et lui, qu'aurait-il fait pour moi ? Là-dessus, je me fais assez peu d'illusions. Cela fait des années qu'il ne s'inquiète plus de personne. Que faisait ce pistolet caché chez mes grands-parents ? Depuis combien de temps pouvait-il être là ? Et si mon frère n'avait rien à voir avec cela ? Je pourrais très bien remettre l'arme où je l'ai trouvée, dans la boite en fer blanc, dimanche prochain. Il faudrait enquêter, réfléchir, mais là le temps presse.
Rapidement, j'écarte définitivement l'idée de livrer l'arme à la police. Je n'ai depuis longtemps aucun atome crochu avec mon frère, mais je n'ai pas non plus l'âme d'une balance.
J'en conclus que la décision qui s'impose à moi, sans être la plus raisonnable, est de garder ce Magnum 357 avec moi, le temps que l'affaire se tasse. Peu de chance qu'ils remontent jusqu'à moi.
J'arrive à la maison. Je mets discrètement le cabas dans le placard où nous rangeons les valises, je prendrai le temps de mieux le dissimuler lorsque toute la maisonnée sera couchée. Mon mari m'appelle depuis l'étage.
- Marie, tu peux m'aider s'il te plaît ? Les enfants ont inondé la salle de bains, je ne te raconte pas, ils sont surexcités !
- J'arrive, j'arrive... Je vais mettre la table.
« Au troisième top, il sera 20h. Flash info : Politique étrangère : aux Etats-Unis, la réélection de Donald Trump reste une option pour une grande majorité de la population américaine conservatrice, tandis que les partisans de Joe Biden continuent les manifestations pour lui apporter leur soutien. Fait divers : on est toujours sans nouvelle de la petite Lucie, 9 ans, disparue depuis samedi dans un centre commercial alors qu'elle était avec sa mère ; la piste de l'enlèvement n'est pas écartée. Dans le petit village d'Avon, un vieil homme a été abattu dans sa maison. On recherche un jeune homme roux d'environ 30 ans sans domicile fixe qui aurait été identifié à proximité, peu après l'heure du crime ».
Sylvain arrive dans la cuisine et je coupe la radio prétextant un mal de crâne.
- Tu en fais une drôle de tête me lance-t-il, Cela ne s'est pas bien passé chez tes grands-parents ?
- Non, je suis juste fatiguée.
Les enfants courent dans l'appartement, crient, jouent à cache-cache et les portes claquent. Tout d'un coup, j'entends Sylvain qui est parti les chercher hurler :
- Hugo, pose cela immédiatement !
J'arrive et me retrouve face à mon petit bonhomme de trois ans, mon arme de service dans les mains.
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Hélène T · il y a
Bonjour, j'ai fini par écrire une suite à cette nouvelle. La version longue de "Le sens du devoir" est disponible dans mon recueil de nouvelles auto-édité sur le site de Bookelis https://www.bookelis.com/romans/49667-Derapages.html et disponible à la commande sur les sites classiques Fnac, Amazon...
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Co Anonyme · il y a
Merci Hélène, pour cette parenthèse captivante dans mon quotidien !
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Hélène T · il y a
Bonjour, j'ai fini par écrire une suite à cette nouvelle. La version longue de "Le sens du devoir" est disponible dans mon recueil de nouvelles auto-édité sur le site de Bookelis https://www.bookelis.com/romans/49667-Derapages.html et disponible à la commande sur les sites classiques Fnac, Amazon...
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Olivier Descamps · il y a
" Une histoire bien menée qui mériterait une suite. Bonne finale ! " Tel fut mon commentaire en première lecture. Je revote !