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Le Sens de ma vie ou Vous avez trois heures

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— Vous avez trois heures...
Je n’ai jamais pu oublier cette voix sourde, vibrante, aérienne et pesante. Si les montagnes avaient eu une voix, elle n’aurait pas été différente. Aujourd’hui encore, je l’entends résonner en moi. Je n’y pensais plus mais je ne l’oubliais pas. Elle était là, dissimulée parmi d’autres souvenirs et aujourd’hui, alors que je suis au bout de ma vie, je cherche à comprendre le sens de l’existence et ma mémoire ne me sert que cette voix.
J’attends la fin, assis dans mon fauteuil de cuir usé, près de la cheminée qui n’a plus vu de flammes depuis longtemps. J’essaie de remonter le temps, de retrouver du bonheur, un visage amical, une mélodie familière. J’aimerais me souvenir d’autre chose mais tout ce que je trouve dans ma vielle tête est cette voix.
J’imagine qu’il vaut mieux se souvenir d’avoir vécu ce genre de drôlerie plutôt que de mourir sans souvenir. Alors je cède, je laisse le flot de cette voix m’envahir, je laisse se rejouer dans ma mémoire cette étrange journée vieille de quinze ans comme si je la revivais ce soir pour la première fois.

J’avais soixante et onze ans. J’étais assis dans ce fauteuil déjà usé, près de la cheminée déjà vide. Je tournais les pages d’un journal sans les lire ni les regarder. Je me souviens de l’ennui, du temps si lent que j’aurais pu en devenir fou. Déjà à cette époque, j’attendais la fin. Je tournais les pages l’une après l’autre, régulièrement, comme une pendule qui compte les secondes.
J’ai froncé les sourcils. Quelque chose avait attiré mon attention. Étonné, je suis revenu à la page précédente pour chercher ce qui avait réussi à intéresser mon œil désabusé. Un tout petit article, succinct, sans la moindre couleur, sans la moindre image ni sans le moindre titre avait été placé dans un coin de la feuille, tout en bas. J’ai réajusté mes lunettes et j’ai approché le journal de mon nez. J’ai lu :
« J’ai la réponse à votre question. »
Quelle prétention ! Sous cette simple phrase, il y avait un numéro de téléphone et un code. J’ai regardé mon propre téléphone posé sur l’accoudoir puis j’ai ri, me moquant moi-même. Venais-je d’envisager de me tourner vers ces charlatans ? J’ai secoué la tête et j’ai continué de tourner les pages. Puis, j’ignore encore aujourd’hui pourquoi, soudain pris de frénésie, j’ai agité le journal pour retrouver le petit article.
J’ai saisi mon téléphone, j’ai tapé le code et j’ai envoyé le SMS. J’ai aussitôt reçu une réponse : une adresse. J’ai pris mes clefs de voiture et je suis sorti. Qu’avais-je à perdre ? Dans ma berline, j’ai activé le GPS, mis le contact, enclenché la première vitesse et j’ai démarré.
J’ai suivi les indications monotones de la machine avec impatience. Puis elle s’est tue, j’étais arrivé. J’ai coupé le moteur et j’ai quitté la voiture. Devant moi il y avait un vieux hangar et une seule porte. Je l’ai prise. Une fois à l’intérieur, j’ai appelé. Pas de réponse.
Alors j’ai remarqué l’individu qui se tenait à côté d’une autre porte, au fond du hangar. Je ne saurais dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme, il aurait pu être tout à la fois les deux et ni l’un ni l’autre. J’ai fait quelques pas, je me suis approché. Son regard était si profond qu’on aurait pu y voir le reflet du monde. Il m’a parlé et j’ai entendu sa voix pour la première fois, calme, lente, lourde et légère :
— La réponse à votre question se trouve derrière cette porte.
J’ai ri, cynique.
— Je n’ai encore rien demandé.
Il n’a pas répondu. Il me regardait. J’ai dit, provocateur mais, pour la première fois depuis longtemps, plein d’espoir :
— Quel est le but de l’existence ?
Il a répété sa phrase.
— J’ouvre cette porte et je connais le sens de la vie ?
— Non.
— Vous dites que la réponse est derrière cette porte.
— Oui.
— Alors j’ouvre la porte ?
— Oui.
— Et je découvre le sens de la vie ?
— Non.
J’ai ri.
— Alors pourquoi je le ferais ?
— Si vous ne le faites pas, vous ne saurez jamais.
— Et si je l’ouvre, je saurais ?
— Oui.
J’ai encore ri. Rien de cette conversation n’avait de sens. C’était un charlatan. Puisque j’y étais et comme je n’avais toujours rien à perdre (et donc plus à gagner qu’à perdre) j’ai avancé encore et j’ai saisi la poignée. Au moment d’ouvrir la porte, un courant d’air chaleureux et une douce odeur me sont parvenus. Je l’ai entendu dire, de sa voix de montagne, cette phrase qui me hante ce soir :
— Vous avez trois heures pour rencontrer la réponse à votre question.
Rencontrer ? Quel genre de personne s’exprime de cette manière ?

Aussitôt, la porte claque dans mon dos. Je suis envahi d’odeurs de fleurs, de chants d’oiseaux et de couleurs printanières. J’admire ce paysage sans frontière verticale ou horizontale qui ne demande qu’à être exploré et découvert. Alors, tranquille, je me promène entre les arbres, je caresse les animaux dociles au pelage doux ou dru, je renifle de nombreuses fleurs. Je flâne un moment, tout est simple et calme.
Soudain, je vois sur le chemin un énorme chien noir. Celui-là n’est pas docile, il grogne, bave et montre les crocs. Il me regarde. Mon petit corps se crispe, j’ai peur. Je ne bouge plus. J’aperçois, derrière l’animal, une porte. Je sais alors que je dois l’atteindre. J’inspire profondément et, avec le courage hésitant de l’enfance intrépide, je contourne le monstre. Puis je cours. Je cours comme un fou jusqu’à la porte. Je saisis la poignée, je l’abaisse et un air chaud m’enveloppe. Je passe le seuil.

Une heure s’était écoulée.

Aussitôt, la porte claque dans mon dos. J’ai chaud. Les rayons d’un soleil impitoyable mordent ma peau lisse de jeune homme. J’étouffe. Je suis ébloui. Il n’y a pas d’ombre. Je suis enfermé dans un four. Quelque chose brille non loin. C’est un lac immense, clair et frais ! Sans hésiter, j’y plonge. Je nage, je respire, c’est agréable. Quel plaisir ! J’y reste un long moment, détendu et heureux.
Soudain, je me souviens de la voix, du délai. Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé mais je me dépêche de sortir du lac. Je regrette ce gâchis de nombreuses minutes pour un peu de plaisir. Pour rattraper le temps je cours jusqu’à la porte au bout du chemin. Je saisis la poignée, je l’abaisse, une petite brise m’enveloppe. Je passe le seuil.

Deux heures s’étaient écoulées.

Aussitôt, me voilà entouré de couleurs de feu. Les feuilles tombent des arbres fatigués, portées par la brise qui caresse ma peau d’homme mûr. Comme c’est agréable et apaisant ! Je m’assieds dans l’herbe rousse au bord du sentier. Je me repose, je profite de ce répit. Je suis épuisé.
Soudain, j’entends de graves et inquiétants aboiements. Je vois, sur le chemin, cet immense chien noir foncer vers moi. De nouveau. Alors, encore fatigué, je lève mon corps de vieil homme et je cours aussi bien que je le peux vers la porte qui m’attend au bout du chemin. Je m’inquiète. Que vais-je trouver derrière cette porte ? Pire ou mieux ? Comme je voudrais rester. Si seulement il n’y avait pas ce chien ! J’atteins la porte, je saisis la poignée, je l’abaisse et je suis aspiré.

Deux heures et cinquante-cinq minutes s’étaient écoulées.

Aussitôt, l’absence de bruit éclate mes tympans. Je me retrouve dans un espace blanc, infini, sans bruit, sans sensation. Il n’y a rien, que le néant. Je ne bouge plus. Pendant une éternité.
Et soudain tout change. Le néant s’évapore, le sol, le plafond et les murs reviennent, je suis dans le hangar. Seul. Il n’y a plus de porte. Il n’y a plus d’individu. Je suis hagard et essoufflé.

Trois heures s’étaient écoulées.

Dans ma poche il y avait toujours les clefs de ma berline. Je suis sorti du hangar, j’ai activé le GPS et je suis reparti.

Aujourd’hui, dans ce vieux fauteuil et dans ce vieux corps, j’y réfléchis. Je sens sur mon épaule, déjà posée, la main de la Mort. Je ne lui demande qu’une poignée de secondes de plus. Rien d’autre.
Quel a été le sens de ma vie ?
Mais on ne négocie pas avec la Mort.
— Oh, je murmure.
Elle me prend les mains et m’attire vers elle, doucement. Je meurs. Mais maintenant je sais. Je sais. Trois heures pour la rencontrer et quinze ans pour la déchiffrer. Le sens de la vie, c'est...

PRIX

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SakimaRomane · il y a
Un "jeune vieux" qui nous embarque de bout en bout :)
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LydieLG · il y a
Merci à Hélène de m'avoir fait découvrir ce beau texte. Je vote pour.
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Anne-Marie Gilbert · il y a
Haha, merci à vous et à Hélène aussi, alors ! :D
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Utilisateur désactivé · il y a
Les allusions, les images plutôt que les mots, le rythme, on s'en doute sans le moindre indice, un peu comme dans la vie.....façon de parler. Amicalement.
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Jean-Jacques Michelet · il y a
Mon vote ! Je vous invite quant à moi à découvrir "Bien fait !" sur ma page. Merci et bonne année.
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Utilisateur désactivé · il y a
Pour avoir de la compassion pour la vie de quelqu'un, il faut connaître sa mort.
Sandrine.

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Philshycat · il y a
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Anne-Marie Gilbert · il y a
Merci !! J'y vais. :)
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Pascal L. · il y a
Excellent texte..mon vote....mon poème en finale..http://short-edition.com/oeuvre/poetik/un-poete-aventureux
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Anne-Marie Gilbert · il y a
Merci beaucoup ! Je vais lire ça tout de suite !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bravo !! Belle construction, le lecteur est happé ! Bravo aussi pour le personnage, quelle forme à son âge ! Très belle lecture qui fait réfléchir mine de rien !
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Anne-Marie Gilbert · il y a
Un regain de jeunesse, une deuxième visite de toutes les étapes de la vie pour mieux en saisir le sens... Merci beaucoup, je suis ravie d'avoir pu produire une réaction aussi enthousiasmée !
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Anna Palisson · il y a
je suis désolée je n'ai pas le même talent d'écriture pour exprimer correctement ce que j'ai ressenti en lisant ce texte, il m'a chamboulée, m'a fait réfléchir, j'ai adoré....
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Anne-Marie Gilbert · il y a
C'est le principal ! Ca me fait plaisir. Merci merci, ma marraine préférée ! :D
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François Duvernois · il y a
Vous réussissez à bien nous embarquer avec cette histoire philosophique. Elle me fait un peu penser à "Devant la Loi" de Kafka. Mon vote.
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Anne-Marie Gilbert · il y a
Merci !
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François Duvernois · il y a
De rien ! Si cela vous dit, je vous invite à découvrir "La crique des Pierres Tombées".
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Anne-Marie Gilbert · il y a
J'y vais !

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