Le sel

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"Le voisinage est exécrable. Exécrable. Les gens n'ont plus aucun respect pour rien."

La vieille chouette déplumée me caquette au bec depuis déjà un quart d'heure. Quelle mégère, je vous jure.

"Cette famille qui s'est installée à côté... Ils n'élèvent pas leurs enfants ? C'est un scandale de voir ça."

A quoi bon, Madame ? Dans quelques dizaines de jours à peine ils auront quitté le nid.

"Je ne sais pas ce qui me retient de me plaindre au syndic."

Plaignez-vous. Plaignez-vous donc. Auprès des gens qui ont signé pour ça. Moi je n'ai pas donné mon accord légal, je n'ai pas à subir vos sautes d'humeur... Si je n'étais pas bloquée là... Se plaindre... Se plaindre ! Mais n'a-t-elle pas même eu l'idée d'aller voir les principaux concernés ?

"J'espère que je ne vous dérange pas", me glousse-t-elle au visage.

Que répondre à cela ? Je me contente de sourire. J'ai du temps à revendre. Je dois m'exercer à la patience. Future mère de famille, attendant... quoi ? Je m'apprête à mettre au monde un nouveau-né qui sera bientôt grand, qui sera bientôt parti... Je me fustige intérieurement ; est-ce qu'une mère a le droit de penser ça de son futur petit enfant ? La chair de ma chair, le sang de mon sang... Mots abstraits et grandiloquents. Moi, une mère ? Mais oui, j'ai été mère avant même d'avoir su ce que ça veut dire. A peine née, à peine adulte, et déjà mariée, et déjà couveuse.

"C'est un beau petit que vous nous préparez là."

Je baisse les yeux vers mon nid tout chaud. Entre mes pattes, à l'abri, un oeuf, un joli oeuf moucheté de brun, que je garde dans ma chaleur... Les brins de paille, les débris de mousse harmonieusement agencés par mon époux me grattent terriblement. La chouette détaille d'un oeil avide et globuleux le morceau de coquille nacrée qui dépasse de mes plumes. Je m'empresse de ramener l'oeuf sous mon jabot. Je n'ai qu'une mission : le garder, le conserver au chaud jusqu'à son éclosion. Autant la réussir avec brio. Après... après, on verra.

Je laisse la chouette hululer d'un air pénétré et un peu endormi ses louanges et ses jérémiades, et je suis du regard la course des nuages. Ici, entre les branches de l'if, aucun souffle de vent n'a réussi à se frayer un chemin. L'air est sec - étouffant. Je resserre mon corps autour de l'oeuf pour me raccrocher à ma mission - protéger, conserver. Ne pas penser à voler, aux bourrasques qui arrachent les ailes, à l'orage qui détrempe les plumes, au soleil qui brûle la tête... Ne penser qu'à l'oeuf.

Une silhouette familière émerge des rangées d'aiguilles de pin. Teewee. Mon époux. Mon cher et tendre, titubant, la queue étrangement hérissée. Je me redresse, vaguement inquiète.

"Madame, bonjour," lance-t-il avec le minimum de respect à notre voisine qui se rengorge.
"Teewee mon dieu, mais que vous arrive-t-il, cher ami ? Vous semblez épuisé..."
"Oh, ce n'est rien, la fatigue d'une journée de vol."

Je secoue la tête. La chouette n'est pas dupe non plus. Elle s'agrippe de plus belle à sa branche, semble décidée à en apprendre plus. Comment lui faire comprendre adroitement qu'il faut nous laisser maintenant ? J'en ai par-dessus la tête des manières, des expressions détournées qu'il faut décortiquer pour en comprendre le sens... Je devrais lui sortir une de ces nombreuses phrases toutes faites, prétexter une fatigue soudaine, lui proposer un rendez-vous prochain pour casser une graine amicale... Je n'en ai pas envie. Je me retiens de lui voler dans les plumes.

Je laisse mon mari lui tenir la jambe pendant que je me réinstalle plus confortablement sur mon séant. Après cinq bonnes minutes de banalités, elle comprend qu'elle ne tirera plus aucun vers de notre nez et se résoud à s'envoler vers son nid. Je me tourne vers Teewee.

"Comment va l'oeuf ?" me lance-t-il avant que j'ai pu émettre le moindre son.

Je hausse les épaules, irritée. La quotidienne question commence à me taper sur le système. L'oeuf va bien, comment pourrait-il en être autrement ? Je passe ma journée vautrée dessus. Avant de m'embrasser il vérifie précautionneusement entre mes pattes la température de son fils.

"Teewee..."

Quelque chose de suppliant dans ma voix lui fait lever la tête. Il pose sur moi ses yeux brillants avant de s'affaler au fond du nid. Une sourde inquiétude me laboure le ventre. Je réalise à quel point il est faible. J'attends en me lissant nerveusement les plumes qu'il veuille bien me faire part de ce qui s'est passé.

Il a les yeux clos, mon petit mari. Sur sa queue en broussaille, quelque chose attire mon regard. Un grain blanc. C'est du sel, je crois. Non, j'en suis sûre, maintenant, c'est du sel. Le terrible sel que les Gens, cruels et sadiques, s'amusent parfois à nous jeter pour nous clouer au sol. Je comprends à présent son immense fatigue. En réalité, je me demande même comment il est parvenu à grimper jusqu'ici.

"Ils m'ont eu entre Foch et Saint-Ex..." murmure mon aimé.

Je voudrais me précipiter sur lui et l'enlacer de mes ailes, le faire disparaître tout entier dans mon jabot. Seule la force millénaire qui me tient au fond du nid m'en empêche. Foutu oeuf. Je reste immobile, immobile et désolée.

Que va-t-il se passer ?

Nous savons tous deux très bien à quoi va ressembler notre semaine. Lui, il dépérira au fond du nid, incapable de voler. Et moi, quoi qu'il arrive, je resterai clouée à mon oeuf. Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Teewee garde les yeux fermés très fort. Il ne veut probablement pas y penser.

Nous restons ainsi des heures, fixes, abattus, désemparés. Je pense à la Nature, qui a voulu que les choses fussent ainsi. Je ne me demande pas pourquoi. Cette question est vaine.

Mais, quand même... pourquoi ?

Des heures. Et l'oeuf sous mon corps reste profondément et désespérément immobile et sec, avare de tout réconfort. Notre espoir, l'espoir de Teewee, l'oeuvre de sa vie, la cause de sa mort.

Que faire ?

Aucun voisin ne nous viendra en aide, je le sais déjà. C'est un grand tabou. On ne nourrit pas les familles des autres. Et quand bien même, Teewee n'en voudrait pas, de leur nourriture. Seule moi m'accroche à la vie. Et c'est en me replaçant une énième fois sur l'oeuf que je trouve.

"Teewee... Prends donc ma place."

Teewee ouvre un oeil.

"Prends ma place ! J'irai voler pour toi, tous les jours, jusqu'à l'éclosion. Tu n'auras qu'à attendre que ta queue guérisse... Ce sera facile."
"Mais... Je suis... Je suis un..."
"Je suis mieux placée que personne pour savoir que tu es un mâle, Teewee, crois-moi. Mais, écoute... Je sais voler, je sais chasser, et couver n'est vraiment pas difficile... Tu sais bien, après tout, qu'il n'y a pas d'autre moyen."

Teewee me regarde gravement, pesant le pour et le contre. Je ne dois pas le laisser réfléchir une seconde de plus. Ancrant mon regard dans ses deux billes noires, doucement, lentement, je me soulève. Millimètre par millimètre. L'oeuf se découvre. Mon mari prend une expression horrifiée. L'oeuf n'est plus abrité que de moitié. Et finalement, il est à l'air libre. Nacré, moucheté, luisant dans la pénombre de l'if. Teewee se relève et se jette sur l'oeuf. Il me regarde comme on regarde une folle, en prenant place maladroitement. Je ne lui laisse pas le temps de me reprocher mon acte. Je m'élance vers le bord du nid, écarte les ailes, juste un peu, pour sentir les bribes d'air qui traversent le pan d'if, et je saute dans le vide.



J'aime Teewee.



Le chant d'amour me porte sur les courants d'air. Je vole bien, je le sais, un peu rouillée par l'inaction mais mes membres se délient vite et je prends de l'altitude. Je nourrirai ma famille, parce que j'aime Teewee et que si cet oeuf est destiné à vivre ce n'est pas moi qui l'en empêcherai.

J'aime la vie, la vie qui gonfle mes veines, et j'aime le sang qui me bat dans la tête.



Ce soir, je vole.









Un adolescent, douze ou treize ans, passe dans la rue de l'école, sous le grand if où la branche morte fait comme une tache de rouille. Il a les yeux baissés au sol, parce que les grands se sont encore moqués de lui. Il ne remarque qu'au dernier moment le petit tas brun sur le sol. Il s'approche, curieux. C'est un geai, un geai femelle. Les plumes délicates de la tête, le long bec affiné... Le garçon lève les yeux et aperçoit le nid en contrehaut. Elle a dû se jeter de l'arbre sans prendre garde à l'orage qui arrivait, et poussée par un mauvais coup de vent, elle a été écrasée sur le sol. Le garçon hausse les épaules et secoue la tête. De toute façon, les piafs, il n'a jamais tellement aimé ça. Il se relève et part sur le chemin de la maison en shootant dans un marron.

Maman aura encore fait des beignets, et il déteste les beignets.
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