Le secret inavouable du Livre

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Il était une fois le Livre. Pour moi, le Livre n’est pas une distraction, un travail ou une obligation, il est la vie même. Il contient toute existence et toute explication de l’univers. Il est ma raison d’être. Je passe mon temps à le lire, à tenter de le comprendre et à l’enseigner. Je le connais presque par cœur mais parfois je me perds dans le dédale de ses histoires de famille, de trahisons, d’amour et de violence. Il a tout du mauvais roman : origine incertaine, auteurs multiples, trop de personnages, récits invraisemblables et contradictoires... Et pourtant, depuis des siècles, la coulée incandescente de son verbe continue d’incendier la plaine.
Et surtout, le Livre comporte un secret. Je ne sais pas comment je le sais mais cette certitude m’habite : la réalité de ce secret ne fait aucun doute pour moi.
Au début, j’étais obsédé par sa découverte et mille fois je crus atteindre ce que personne n’avait même approché : la vérité du Livre. Et puis, invariablement, l’enthousiasme se muait en abattement quand je comprenais que je m’étais fourvoyé. J’avais bien-sûr mes périodes de doute : comme un malade refusant sa fin prochaine, je niais ce qui me rongeait pour vivre plus léger. Mais bien vite, joueur compulsif, je revenais à mon addiction première : la recherche vaine d’une vérité qui n’était peut-être que chimère.
Tous les matins à sept heures, avant l’étude obstinée du Livre, je sortais pour acheter deux cafés brûlants, deux croissants et je déposais l’exacte moitié de mes achats au pied du clochard céleste. Tout le voisinage l’appelait ainsi mais personne ne savait pourquoi. Il avait élu domicile dans un espace minuscule mais couvert, au pied de mon immeuble, et, comme il ne gênait personne, il avait tout le loisir de réfléchir au sens de l’existence sans crainte de l’expulsion ; chacun avait d’ailleurs ses habitudes avec lui : des bonjours sans réponse, une pièce sans merci, un vêtement sans un regard ; moi, c’était le petit déjeuner. Quand, par exception, le croissant manquait et que je ne lui apportais que le café, son grognement se faisait plus grave et je prenais ce changement de ton pour une engueulade carabinée.
Un jour, un magasine avait voulu faire de moi le bon samaritain du clochard céleste mais, envahit d’une honte étrange, j’avais refusé. Cette demande de reportage m’avait contraint à l’évidence : ce n’était pas un acte de générosité que j’accomplissais chaque matin, seulement un geste égoïste, pour le sentiment gratifiant de me sentir un homme bien. Conforter l’estime de soi à bon compte n’est pas de l’altruisme, je l’avais appris dans le Livre.
Je me souviendrai toujours de ce matin-là. La canicule sévissait depuis des jours, les corps ruisselaient, le goudron fondait et l’air en feu semblait annoncer la fin du monde. La vieille, j’avais remplacé le café brûlant par un jus de fruit frais et, en l’absence de gravité dans le grognement du clochard céleste, j’avais compris qu’il approuvait mon choix. Il était toujours à la même place mais nu, la tête renversée et les bras en croix. Il avait dû arracher ses vêtements dans son sommeil – son corps ne supportant plus la touffeur ambiante. Même la nuit, je m’en souviens très bien, la chaleur restait insupportable, réverbérée par les murs qui semblaient l’amplifier. Devant l’homme nu, j’étais interdit ; il dormait encore et son indécence pouvait lui valoir des ennuis : je ne doutais pas qu’une bonne âme, pour étouffer son angoisse de finir comme lui en épave – sait-on ce que la vie vous réserve ? -, allait trouver ce prétexte pour obtenir son expulsion.
Par protection, décence ou simple réflexe, je ne sais plus, je me penchai sur lui pour le couvrir avec le bout de tissu qui était à ses pieds et ma vie bascula sur ce simple geste. Immédiatement, dans la fournaise, je fus saisi d’effroi : je venais de découvrir le secret du Livre. Mon état de confusion était tel que je n’ai aucun autre souvenir de cette journée. Je me revois juste chez moi avec cette impression tenace d’être au bord de la falaise, face au vide qui regardait en moi. Quel sens pouvait désormais avoir ma vie après avoir perdu sa raison d’être ?
Je ne peux pas vous faire partager ma détresse mais vous l’expliquer, oui, ça je le peux. Si je prononce devant vous un nom célèbre du Livre, Noé, votre visage va s’éclairer : vous n’êtes pas si ignorant tout de même ! Qui ne connait le sauveur des humains et des espèces animales ? Mais non, désolé, l’arche n’est pas le sujet. Noé est trop peu connu pour un second exploit que d’aucuns révèrent à l’excès : il est le créateur de la vigne et du vin. Une telle découverte se fête et, une fois son travail accompli - pardonnez ma trivialité - Noé se prit une grosse biture. Pas une petite griserie, non, une énorme muflée, de celles qui vous laissent ivre mort.
Quand le Livre parle de cet épisode, il est fuyant, injuste et cruel – ce qui lui ressemble – mais, ce qui est nouveau, c’est qu’il est incompréhensible. Des millions d’yeux se sont usés sur ce récit sans jamais entrevoir sa lumière. Avec le recul, je comprends à quel point ma soumission au Livre explique mon propre aveuglement. Mais reprenons, si vous le voulez bien, le fil de cette histoire. Noé sombre dans l’alcool. L’un de ses fils, Cham, contemple son père nu et inconscient. Il avertit alors ses deux frères qui viennent le recouvrir - en lui tournant le dos pour ne pas voir son indécence. A son réveil, quand Noé comprend que Cham a vu sa nudité, il entre dans une colère effrayante et punit non pas son fils mais le fils de son fils et toute sa descendance ! Punition terrible : condamnés au bannissement et à l’esclavage...
Mais pourquoi ce châtiment d’une cruauté sans nom ? Après tout, Cham avait accompli un geste de compassion : prévenir ses frères pour protéger Noé du froid ! Peut-être même avait-il été surpris de voir son père d’ordinaire si sévère dormir avec un visage d’enfant ? Devant un tel mystère, les exégètes du Livre rivalisent d’imagination pour masquer leur ignorance ; les uns prétendent que la faute de Cham est d’avoir ri devant son père nu – ce que le Livre ne dit nullement – et que sa moquerie valait punition. Je sais bien que le Livre n’a pas beaucoup d’humour mais tout de même, condamner une descendance pour une plaisanterie douteuse, est-ce bien vraisemblable ? Les autres, encore plus tortueux, imaginent un inceste : le fils aurait profité de l’inconscience du père pour le violer ! Là encore, le Livre n’est pas avare en horreurs du même tonneau, mais, clairement, cette interprétation en dit plus long sur ses auteurs que sur le Livre lui-même. Et je ne parle pas de ceux qui prétendent que cet épisode justifie l’esclavage et même, la hiérarchie entre les races !
Mais pourquoi cette histoire de Noé rend-elle fou ceux qui s’y intéressent ? En bien, c’est ce que j’avais découvert en me penchant pour couvrir le clochard céleste : j’avais vu sa nudité avec les yeux de Cham. Cette révélation s’était imposée à moi comme un voile d’ignorance qui se déchire soudain. Ce que Cham avait vu, ce n’était pas la nudité de son père mais la nudité du Père. Noé n’est pas, dans le Livre, un simple vigneron ou même le libérateur d’un peuple mais le sauveur de toute l’humanité. Mais qui peut sauver l’humanité sinon son Père tout-puissant ? Dans le Livre, Noé est l’incarnation de la Puissance sur terre. Et ce que Cham a perçu, ce n’est pas le regard sévère qui pousse à baisser les yeux ni les vêtements d’apparat ni les rituels de la gloire ni la cour des soumis, ni le palais d’un prince, il a vu le Roi nu, il a vu la faiblesse de celui qui est supposé ne pas en avoir.
Je vous vois sourire avec une objection au bord des lèvres : « si Noé est ce que vous prétendez, c’est-à-dire l’incarnation de Dieu en personne, comment l’imaginer avec une imperfection qui est incompatible avec sa nature même ? ». Vous approchez de la vérité du Livre mes amis, mais vous allez la refuser de toutes vos forces parce qu’elle pourrait vous détruire. Voici donc le secret des secrets, le seul qui puisse expliquer le châtiment réservé au fils de Cham : Dieu n’existe que si l’on croit en Lui.
Noé le tout-puissant, ne pouvant condamner un fils qui avait découvert une vérité inavouable, se vengea donc sur ses enfants et leur descendance. Et le Livre, incapable de taire ou de dire cette vérité, l’avait bien cachée au fil de ses pages en espérant sans doute qu’elle ne soit jamais mise au jour. J’en ai le vertige : le livre de la croyance proclame la vanité de la croyance : c’est là son ultime message. Les hommes se sont massacrés pour elle et voilà qu’elle devient poussière. Me revint alors en mémoire une sentence du vieux Mark l’américain comme on l’appelait dans les pubs de Londres où il avait l’habitude de passer ses nuits : « Mon gars, ce n’est pas ce que je ne comprends pas dans le Livre qui m’inquiète, c’est ce que je comprends ». Avait-il avant moi percé le mystère...
Le lendemain de mon geste au pied du clochard céleste, je ressassais ma découverte en marchant sous un ciel de plus en plus sombre. L’air crépitait de trop d’électricité et un magnifique orage d’été lança un éclair violent suivi d’un tonnerre d’enfer : "c’est juste Saint Pierre qui joue aux boules" disait ma mère pour calmer mes terreurs enfantines. Je fus foudroyé - non par la foudre qui était tombée bien loin de moi, mais par une autre évidence : je devais garder secret le secret du Livre.
Oui, cette vérité-là n’est pas bonne à dire et ce n’est pas sans raison qu’elle est restée si longtemps cachée. Et puis, que deviendraient les humains sans les certitudes qui leur donnent l’illusion de comprendre le monde... Croire sans savoir est leur pain quotidien - qui peut être assez cruel pour les en priver ? J’avais pris ma décision : taire ma découverte, même si elle avait déchiré ma vie. C’est mieux ainsi, croyez-moi !

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