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Le secret du Peintre

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Jonathan Bonnet

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Florence, XVIe siècle.

Assis sur les racines d’un chêne qui devait être vieux de plusieurs siècles, le peintre contemplait l’horizon. Il avait un petit fusain et essayait de retranscrire ce qu’il voyait sur sa toile : un long chemin qui serpentait à travers la montagne, des coteaux en fleurs aux multiples couleurs et dans la vallée un petit pont qui enjambait la rivière au bord de l’assèchement. C’était beau. Cependant, au fur et à mesure de sa retranscription, l’artiste hésitait...
Pourquoi se contenter de reproduire un paysage tel qu’il est ? Pourquoi ne pas le rendre encore plus majestueux... ou alors plus énigmatique !
Le peintre rentra chez lui avec sa toile à demi-esquissée sous le bras et s’assit dans son atelier. Il réfléchit un instant puis commença à construire une grande armature au milieu de ce paysage. Il ne savait pas trop ce que cela pourrait être, mais il fallait rompre cette harmonie beaucoup trop bucolique.

Soudain, on frappa à la vitre de l’atelier... Qui donc pouvait venir le voir à une heure pareille ? Francesco !... C’était Francesco, le marchand de soie, qui avait toqué à la fenêtre. Le peintre sortit pour voir ce que le commerçant voulait.
― Francesco ! Quel bon vent vous amène ?
― Les affaires, mon ami. Je viens d’emménager dans une demeure plus vaste et j’aimerais, pour faire plaisir à ma compagne, lui offrir un portrait. Un portrait comme vous savez si bien les faire.
― Assurément ! Toutefois, je viens de débuter une toile pittoresque que j’aimerais terminer avant la Pâque.
― Bien sûr, mais une bourse remplie de florins tous les deux mois, jusqu’à l’achèvement du portrait ne ferait-elle pas notre affaire ?
― De l’argent ! Voyons, Francesco, je suis fils de notaire !
― Oui, c’est exact. Cela reste votre version, vous savez ce que l’on dit de votre mère en ville... Après un court silence, le marchand de soie ajouta : N’est-ce pas ?
― Bien. Et quand devrait-il être terminé ce portrait ?
― Le plus rapidement, n’oubliez pas, mon ami, votre réputation... On dit de vous que vous êtes le meilleur !
― Je suis assez indifférent à ma réputation...
― Dans ce cas, songez à l’argent !
― C’est entendu. Toutefois, mon atelier risque de nuire à la santé de votre compagne... Cela sent la peinture, le bois et le plâtre.
― Voyons, Lisa n’est pas issue de l’aristocratie, elle connaît ce genre de produits ! Elle viendra dans votre atelier dès demain !
― Entendu.

Francesco quitta aussitôt les abords de l’atelier.
Le peintre ne perdit pas davantage de temps, il s’assit à nouveau devant la toile qu’il avait débutée. Quand, soudain, une idée ingénieuse lui vint à l’esprit. Une idée si précise qu’il quitta immédiatement l’atelier.
Il retourna à la hâte sous le grand chêne avec une toile vierge. Il se positionna à un endroit où l’éclairage du soleil donnait un beau reflet aux coteaux. Puis, il dessina. Il frottait son fusain contre la toile jusqu’à ce que la lumière du soleil commence à décliner.
Il rentra chez lui. Une petite maison qu’il avait lui-même aménagée, avec un placard rempli de livres. Souvent, après le dîner, le peintre lisait des notes de scientifiques de l’époque. Il aimait également écrire et dessiner des croquis. Là, il ne s’agissait pas de paysage, mais d’inventions, d’anticipation, de surréalisme ! Il imaginait des objets qui pourraient améliorer la vie quotidienne de manière notable ! Cependant, tout ceci n’était que le fruit de son imagination, rien n’avait réellement pris forme.

Le lendemain, dès l’aurore, le peintre rejoignit à nouveau son atelier afin de reprendre son travail. Il observait les deux tableaux, le premier avec une forme étrange au milieu et le deuxième qui attendait d’être complété par un portrait. Le peintre attendait impatiemment l’arrivée de son modèle. En attendant sa venue, il fit un peu de sculpture. Sans trop de succès... Il était si préoccupé par le retard de son modèle qu’il ne pouvait se concentrer dans la sculpture. En fin de matinée, Lisa arriva dans une tenue extrêmement pieuse.
― Vous voilà enfin Lisa, je n’y croyais plus.
― Pour rien au monde je n’aurais raté ce moment. Le retard est dû au fait que je ne savais pas quelle tenue choisir. Est-ce que le ton foncé de cette robe vous convient ?
― À merveille ! Commençons.

Il saisit son fusain et dessinait une première esquisse au-dessus du deuxième paysage qu’il avait reproduit la veille. Il regardait tour à tour son modèle et sa toile afin de le reproduire le plus fidèlement possible. Il accordait une grande importance aux détails, tels les cils et sourcils bruns de Lisa. Puis, soudain, une idée lui vint à l’esprit.
― Ne bougez pas Lisa, je dois récupérer un supplément chez moi.
Lisa interloquée ne dit rien, mais trouva cette manière de présenter les choses assez impolie. Elle observait la reproduction, elle ne lui semblait pas très fidèle. Son visage paraissait creusé telle une mendiante et son front un peu trop dégarni. Soudain, la porte se referma et le peintre vint placer une couverture d’un carmin qui jurait avec les jambes de la jeune demoiselle.
― Cher ami, je n’ai aucunement froid. Vous pouvez enlever cette horrible couverture !
― L’art mademoiselle. Il faut que ce soit de l’art !
― Francesco a demandé un portrait, me semble-t-il ? Pas une femme recouverte d’un tel chiffon.
― C’est un essai mademoiselle. J’ai pris cette couverture, car c’est la seule que j’avais à portée de main. Ne vous inquiétez pas, sur la toile, elle ne sera pas rouge !
― Vous me rassurez. Toutefois, est-elle bien nécessaire ?
― Je vais y réfléchir ! Ne vous inquiétez pas. Cela sera certainement un de mes plus beaux portraits.
― J’en doute... Il ne me semble pas avoir les joues aussi creuses ni les cheveux aussi courts.
― Je vous le rappelle, c’est une esquisse ! À ce propos j’en ai fini avec vous pour aujourd’hui. Je dois travailler seul maintenant.
Lisa frustrée par l’éloquence aussi franche du peintre décampa aussitôt de l’atelier et partit rejoindre son mari Francesco.

Le lendemain, le marchand de soie entra dans l’atelier vide du peintre pour examiner l’avancement de la toile. Il fut surpris de constater la bizarrerie du portrait de sa femme. Elle avait eu raison de le prévenir...

Quand le peintre revint de la ville, il fut surpris de voir Francesco attendre devant l’atelier de pied ferme. Le commerçant était plus robuste que lui et surtout plus jeune !
― Lisa m’a annoncé que vous ne suiviez pas mes conseils... Je voulais un portrait de ma femme... Pas celui d’une esclave !
― Comment pouvez juger un travail tout juste commencé ? Il n’y a que les contours et vous arrivez à voir les traits d’une esclave. Vous avez décidément plus d’imagination que moi monsieur, vous devriez prendre le pinceau !
― Regardez ce croquis ! Vous y reconnaissez Lisa ?
― Pas encore... Mais lorsqu’il sera fini, elle sera éblouissante !
― Fichtre ! Ayez raison, sinon aucun florin ne vous sera octroyé !
― Assurément.

Quelques jours plus tard, le peintre quitta Florence et rejoignit le gouverneur de Milan pour les accords qu’il avait négociés. Il continuait à peindre le tableau commencé à Florence pour Francesco del Giocondo. Il décida d’effacer les sourcils, puis les cils et de dégarnir le front pour obtenir un visage plus moderne. Il effaça le grand sourire de Lisa pour ne laisser qu’une nuance de lèvres étirées. Francesco del Giocondo ne vit jamais le portrait de sa femme, il mourut avant. Cependant, même s’il avait vécu il l’aurait refusé tant la femme exposée sur le tableau ressemblait à une prostituée. Et, pourtant, le portrait de Lisa, ou plus communément appelé La Joconde, reste encore à l’heure actuelle l’une des œuvres les plus énigmatiques de Léonard de Vinci...

PRIX

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Image de Amussée
Amussée · il y a
J'ai tout de suite su qu'il s'agissait de la Joconde !! C'est un historique bien écrit de son histoire !!! Et il est vrai qu'elle a longtemps choqué parce qu'on croyait sa tête nue et ses cheveux lâchés à la manière des prostitués... Erreur, elle n'est ni décoiffée ni tête nue ! Bravo à vous, j'ai beaucoup aimé !!!
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Philippe Fontanel · il y a
encore une super histoire bien écrite, bravo !!!!
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Jonathan Bonnet · il y a
Merci Philippe !
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