Le secret D'Enaüm

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Finaliste
Jury
1


L’oriel offrait une vue plongeante sur la mer surplombée par le cosmos. Les astres dorés parsemaient le ciel d’un violet profond comme sur une toile de Van Gogh et la lune pleine tombait sur la pièce dans une bien lugubre lueur. À gauche de la fenêtre, une bibliothèque en bois sombre menaçait de s’écrouler d’un instant à l’autre. Des dizaines de livres recouvraient la moquette d’un gris passé. Les murs blancs et sales étaient nus. Face à la bibliothèque, un petit bureau en hêtre, rongé par le temps, disparaissait sous des feutres et des crayons à la mine cassée, de larges taches d’encre et des feuilles en boule qui avaient été froissées, déchirées, déchiquetées. Au centre de la pièce, Eddie, les mains plaquées contre ses oreilles, faisait les cent pas.
— Réfléchis nom de Dieu, réfléchis ! répétait-il
Ses pieds nus écrasaient les feuillets stériles abandonnés sur le sol sans qu’il n’y prête attention. Il s’arrêta net.
— Je sais ! Je vais écrire sur un avocat spatial ! Un type qui défend les malfrats criminels dans des stations lunaires !
Il reprit sa marche.
— Mauvaise idée ! Très mauvaise idée !
Son visage mat et ridé se déformait en une moue désolée après chacune de ses trouvailles. Ses cheveux blancs ondulaient sous ses pas. Le dos courbé sous le poids du sort, il continuait sa ronde encore et encore.
Le souvenir de son succès perdu le rongeait de l’intérieur. Il entendait encore résonner la sonnerie de son téléphone fixe à travers le couloir, puis la voix rauque de son éditeur, Philipe Anderson, lui annonçant que son texte avait été accepté et serait publié. « Vous avez de l’avenir mon jeune ami ! » lui avait-il dit. Tu parles !
Dans les années 70, après l’arrêt prématuré de ses études, Eddie s’était mis en tête d’écrire un roman. Il était alors étudiant en lettres, aimait plus que tout la lecture et pouvait passer des journées entières à noircir des pages de la fourmilière d’histoires qu’il avait dans la tête. Des dizaines de jeunes auteurs étaient alors publiés, pourquoi pas lui ?
Et il avait eu raison : l’âge d’or de la science-fiction débutait à peine que le jeune homme de 22 ans publiait Le Secret d’Enaüm, un récit épique relatant les aventures d’Eden, un garçon né sur une planète hostile. Forcé à quitter sa famille pour enquêter sur l’inexplicable meurtre de son meilleur ami, Eden était accompagné d’une pilote au caractère fort et aux cheveux roux flamboyant, Romane. Ils parcouraient l’univers, d’Andromède à Zeta Orionis, à bord de leur vaisseau spatial. Voilà ce que voulait faire Eddie dans la vie, raconter des aventures fantastiques et surnaturelles et être lu par des amoureux de la science-fiction, comme lui.
Et il avait bien fait de tenter sa chance : le succès ne se laissa pas attendre et lui apporta toute la satisfaction dont il rêvait. Rapidement, Eddie Robert fut considéré comme le nouvel Asimov, enchaînant les tournées, apparaissant même dans les premiers Talk-Shows pour assurer la promotion de son chef d’œuvre. Un projet d’adaptation en série animée fut même lancé, mais malheureusement, il tomba à l’eau faute de financement et avec le temps, le public trouva un nouvel auteur fétiche et oublia Eddie.
Il apprit ainsi que le succès est fragile et fugace et n’eut pas le temps de profiter de sa réussite.

Depuis, il passait des nuits à écrire, à la recherche d’une idée qui lui rendrait sa gloire d’antan. Hélas, aucun manuscrit ne fut plus retenu en 43 ans, cela le rendit frustré et aigri. « Le monde se fiche bien de la science-fiction aujourd’hui ! Ils veulent des histoires simples, de la merde sur les vampires et les loups-garous ! L’humanité ne s’accorde même plus le droit de rêver ! » crachait-il avec amertume lorsqu’une de ses rares connaissances lui demandait où en étaient ses projets d’écriture. Il passait donc ses journées et ses nuits dans son bureau, dans le petit appartement acheté avec son unique cachet, à tourner en rond, attendant un nouvel éclair de génie, finissant souvent par s’endormir d’épuisement par terre, ou avachi sur son pupitre tâché.



2

Les premiers rayons de soleil se montraient à peine lorsqu’Eddie se réveilla d’un sommeil agité. Une page collée contre sa joue gauche, il releva la tête si rapidement que tous les os de son dos craquèrent dans une cacophonie douloureuse. Un rayon sournois surprit son œil endormi et finit de le réveiller. Son cœur s’emballa.
— Adèle ! s’écria-t-il en accourant dans le couloir.
Il était censé aller la chercher à l’aéroport une heure auparavant. Elle allait être furieuse.
Adèle était sa fille unique. Une peste insupportable, fruit de ses amours avec Élise, son ex-femme, et qui gardait une mentalité d’enfant gâtée malgré ses 38 ans. Lorsqu’Adèle avait 3 ans, Élise avait préféré la compagnie d’un archéologue à la sienne. Élise était professeur de Lettres classiques à la faculté, et c’est au détour d’un couloir poussiéreux, qu’elle avait rencontré Kevin Kovac, archéologue émérite qui lui avait offert un café, la promesse d’une vie monotone et d’un salaire régulier. Elle avait assisté impuissante à la déchéance de son mari, qui s’enfonçait dans une dépression malsaine, vouant une nostalgie dévorante à son succès disparu. Elle avait aimé Eddie, mais sa transformation avait été si radicale et définitive, qu’elle avait décidé de s’en aller.
Par conséquent, Adèle avait été éduquée par cet Indiana Jones en veste de velours, qui, en plus d’avoir un humour aussi éludé que ses sujets d’étude, lui laissait tous les droits sans moufter.

Sans prendre soin de se préparer, Eddie sortit en claquant la porte d’entrée. Un profond silence plana dans l’appartement avant qu’elle ne s’ouvre à nouveau, permettant à la main du vieil homme d’atteindre les clefs de sa voiture.


3

À peine était-elle rentrée dans la voiture qu’Adèle lança un reproche à son père.
— T’es encore en retard.
— Je sais bien ma chérie, je suis désolé (il ne l’était pas) je ne me suis pas réveillé à temps.
— Mon vol était à cinq heures du mat’. Tu le savais que j’arriverais à six heures non ? C’est si difficile de mettre un réveil ?
Eddie ne répondit rien. À vrai dire, il haïssait son côté bourgeoise insolente. Il l’aurait volontiers envoyée se faire voir elle et ses vestes en fourrure, si cet enfoiré de Kevin Kovak ne l’appelait pas à la moindre petite dispute pour se faire passer pour un héros. Il se contenta d’adresser un sourire désolé à sa fille et prit en silence la direction de son lotissement.
Les yeux rivés sur son IPhone, Adèle sortit du véhicule et se pressa dans les escaliers du bâtiment, trainant derrière elle une valise rose à roulettes. Eddie rentra à son tour et s’approcha de la cage d’escalier.
— Adèle attends-moi en haut, je vais vérifier le courrier !

Il attendit une dizaine de secondes, mais elle ne daigna pas répondre. « Au moins, elle a porté ses affaires jusqu’en haut… » se consola-t-il en redescendant les marches en direction des escaliers extérieurs du bâtiment. Une vingtaine de boites aux lettres en tapissaient les murs tagués. Il ouvrit celle qui portait son nom et en sortant deux prospectus de supermarché, il souffla. Il continuait d’espérer recevoir la réponse positive d’un éditeur.
Abattu, il s’apprêtait à rebrousser chemin d’un pas las quand son pied s’enfonça dans une surface molle. Il baissa les yeux et se pencha ; il avait embronché un petit livre brun à la couverture usée qui pataugeait dans une flaque d’eau sur la dernière marche. Étonné, le vieil homme observa les alentours. Personne. Il ne l’avait pas vu à son arrivée. Quelqu’un venait certainement de le laisser tomber.
Il se gratta la tête. Les yeux plissés, il saisit le bouquin. Au contact du cuir de la couverture, une vague de frissons le parcourut, de ses hanches à ses oreilles. Il fit défiler les pages vierges sous son nez et retroussa ses lèvres. Le livre, qui se trouvait dans l’eau quelques secondes plus tôt, semblait complètement sec. La reliure brune et luxueuse craqua sous ses doigts et il fut étonné, lorsqu’il en feuilleta le contenu, que les pages soient vierges, lisses et d’un blanc immaculé.
Sachant qu’il avait froissé, griffonné ou déchiré la moindre feuille en sa possession, il décida que le propriétaire du cahier pourrait s’en passer et le garda à la main.
— C’est toujours ça de gagné ! fit Eddie en retournant vers l’appartement.



4

Une fois à l’intérieur, Eddie s’empressa de déposer sa trouvaille sur son bureau, quand sa fille beugla.
— Edward ?! Viens vite j’ai besoin de toi !
Eddie traversa le corridor.
— Tu sais, j’ai fini par accepter que tu ne m’appelles pas papa, mais plus personne ne m’appelle Edward depuis au moins cinquante ans…
— Bah moi si. Répondit sèchement Adèle en mâchant un chewing-gum.
Eddie soupira, exaspéré.
— Tu avais besoin de quelque chose ?
— Ouais, comment on allume le truc ? demanda-t-elle en pointant la cuisinière du doigt.
— Tu veux dire la plaque à induction ?
— Oui voilà, si tu veux, cracha Adèle en roulant des yeux.
La vieux posa sa main sur le petit tableau de commande tactile à droite des plaques.
— Tu tournes le petit bouton qui représente une flamme.
Adèle frappa dans ses mains.
— Voilà ! C’était ça ! C’est bon tu peux partir. Conclut-elle en mâchant de plus belle.
Sans plus de courtoisie, Eddie retourna à son bureau.



5

Quelques minutes plus tard, las d’attendre une conversation qui ne venait pas, Eddie se décida à s’installer à son bureau pour écrire quelques lignes. Il avait trouvé une piste à suivre, l’histoire d’un chasseur de trésors spatiaux dénommé Teddy Jabblestone, qui irait de planète en planète à la recherche de trésors et d’aventures. Il plaça son nouveau cahier brun en face de lui et se lança.
De son stylo-plume, il traça les mots :
« Je m'appelle Teddy. Teddy Jabblestone. » Le papier était agréable. Pas du tout le genre de feuilles transparentes et friables qu’il utilisait habituellement.
Il prit du recul, satisfait de son ouverture. Ce cahier allait lui porter chance, il en était sûr ! Il se sentait bien plus serein qu’il ne l’avait été depuis des mois. L’inspiration lui revenait et le support sur lequel laisser libre cours à son imagination lui semblait idéal.
Tout à coup, la voix stridente d’Adèle brisa le silence solennel de cet instant.
— Ted ?! Comment on l’éteint cette fichue plaque ?!
Eddie virevolta.
— Comment tu m’as appelé ?!
— Par ton prénom, qu’est-ce que tu crois ! Allez viens m’aider avec ce truc !
Le vieil homme agacé se reconcentra sur sa feuille et manqua de tomber de sa chaise ; la phrase qu’il venait d’écrire avait disparu. Il approcha son visage, saisit le cahier, l’inclina, tourna une page, deux. Il ne comprenait pas.
Ignorant les plaintes de sa fille, il reprit son stylo et marqua « Je suis Edward Robert. »
Adèle hurla à nouveau.
— Edward putain, ça fait un millénaire que je t’attends !
Ce n’était pas possible. Son imagination, définitivement débordante lui jouait des tours.
Sans prendre en compte le mécontentement de sa fille, il arma son poignet, prêt à écrire. Il tourna la tête en direction du soleil orangé. De petits oiseaux voletaient dans le ciel bleu.
« Et si ? » se demanda-t-il en traçant de nouveaux mots sur le blanc du papier souple. D’une écriture soignée, il nota « Il pleut dehors », et se pressa de vérifier l’horizon. Lorsqu’il aperçut le rideau de pluie dissimulant le décor il ne put s’empêcher de courir jusqu’à la fenêtre pour l’ouvrir. Il passa sa tête et sentit les gouttes glacées ruisseler sur son front. Les larmes aux yeux, il regarda le ciel gris un grand sourire aux lèvres et murmura.
— Mais c’est quoi ce bordel ?!

Un bruit de verre brisé transperça le couloir et fit virevolter Eddie.
— Adèle ?! T’as vu ça ?! Il vient de se mettre à pleuvoir !
— Il pleut depuis au moins trois heures, de quoi tu parles putain ?! J’ai juste pété une assiette, tu penseras à nettoyer ! dit-elle sur le même ton que celui qu’on utiliserait pour parler à un chien abruti.
Il se retourna vers le livre, les lèvres tremblantes.
— Est-ce que… Non… chuchota-t-il.
Il retourna s’assoir aussi vite que le tonnerre qui déchirait le ciel au même moment, et reprit son stylo.
— Je pourrais peut-être… Enfin, ce ne serait pas illégal de…
Les lumières de l’appartement se mirent à grésiller et s’éteignirent finalement après un éclair qui fit trembler les vitres.
— Y’a plus de wifi !? Bordel je déteste cet endroit, c’est les pires vacances de ma vie !
— Je ne fais rien de mal, ça n’est que le livre après tout…
Eddie renifla et écrivit en lettres capitales « Je n'ai jamais eu de fille. »
Alors même qu’il achevait son « E » final, l’appartement redevint entièrement calme. Eddie s’étira et posa ses mains à plat sur sa bouche.
— Nom de Dieu de nom de Dieu ! s’exclama-t-il.
Il alla se placer devant la porte du bureau et appela.
— Adèle ?
Un long silence résonna jusqu’au fond du couloir. Il parcourut toutes les pièces en courant, cherchant sa fille dans les moindres recoins, mais l’appartement était vide et il ne trouva ni valise rose ni casserole sur la plaque à induction.
Les yeux comme des hublots, il retourna à sa place et reprit son stylo d’une main tremblante. En inspirant profondément, il écrivit « Elise Katrini est ma femme. » Il attendit quelques secondes et alors que l’encre disparaissait de la page, il entendit Élise chantonner dans la cuisine.
Des larmes de joie et de frayeur montèrent aux yeux d’Eddie. D’un geste vif, il gribouilla les mots « Je suis un écrivain riche et célèbre », prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Quand il les rouvrit, la ligne tracée à l’encre bleue avait disparu.
Il parcourut la pièce du regard pour découvrir avec effroi qu’elle s’était encore transformée. Un tapis persan aux volutes rouges et bleues cerclé d’un fin liseré doré recouvrait un parquet lustré et brillant. Il n’y avait plus une seule bibliothèque, mais, il les compta : sept luxueuses étagères aux formes sobres, pleines à ras bord d’ouvrages reliés, tapissant les quatre pans de murs de la pièce. À sa gauche, sur un bureau qui avait doublé de volume, reposait une statuette en forme de fusée dorée. Il connaissait cette figurine, mais n’arrivait pas à y croire. Il s’approcha du cadre argenté qui accompagnait le trophée et se vit, droit et fier, tenant au-dessus de sa tête le prix Hugo.
Dans un état de jouissance quasi démoniaque, il attrapa la fusée et leva les bras, jubilant de son pouvoir et de son succès, les éclairs au dehors semblant l’applaudir bruyamment. Il prit soin de reposer la statuette avant de courir dans le couloir. L’appartement aussi avait changé. Les couloirs paraissaient plus longs, et la moquette ne grattait pas ses pieds nus comme d’habitude.
Il déboucha dans un salon qu’il ne connaissait pas, devant une imposante cheminée en marbre, il ne fut presque pas étonné de trouver Élise, sur un canapé en cuir topaze, un verre de vin à la main. De ses longs cheveux bruns flottait jusqu’à lui un parfum de karité et son eau de toilette embaumait la pièce toute entière. Il respira un grand coup et avança lentement en direction du sofa. Il posa ses mains ridées sur le dossier jaune et attendit que sa femme se retourne. Élise leva la tête et avant qu’elle ne pût dire un mot, il se pencha et l’embrassa tendrement. Son cœur s’emballait comme le jour où il l’avait vue pour la première fois, l’été de son succès, en 1970. Elle le regarda longuement, et lui dit finalement :
— En quel honneur ai-je droit à ce baiser ?
— Je t’aime, Élise.
— Je t’aime aussi. Elle caressa sa joue hirsute.
Il sourit. À cet instant, tout était parfait. Il vivait heureux, riche et célèbre avec la femme de sa vie, juste tous les deux. L’air qu’il respirait semblait différent. Comme s’il inhalait la liberté à plein nez.
Il ne savait pas s’il s’agissait d’un rêve ou de la réalité, mais il s’imprégna de cette atmosphère idyllique.
Il adressa un sourire plein de tendresse à Élise et revint à son bureau.

Mais quand il entra dans la pièce, il se figea : plus de riche tapis ni de fusée en or massif, mais l’éternel désordre de son bureau. Sa réalité le gifla de plein fouet. Avant d’avoir le temps de crier et d’appeler Élise, il remarqua l’oriel brisé.
Dans un hurlement de terreur à faire sombrer dans la folie, il remarqua que le livre n’était plus là.
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