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Kwelly

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Qualifié

Seize heures venaient de sonner lorsque Thil quitta son bureau d’étude. Drapé de la toge blanche des scribes, une ceinture en soie jaune sur ses hanches d’apprenti, il se mêla à la foule qui s’amassait sur la grande place. Sur l’estrade dressée deux jours plus tôt, les aspirants se pavanaient et à leurs pieds, la populace d’Agapo s’extasiait.
Ils étaient beaux les futurs soldats du roi. Sandales montant haut au-dessus des chevilles, jupe blanche recouverte de lamelles en cuir, tunique de même couleur tout juste cuirassée, sabre courbe finement affûté pendu à leur large ceinture en cuir, les aspirants offraient à leur peuple réuni un visage fier et heureux. Thil ressentit une vague de tristesse l’envahir. Sans la volonté de son père, il aurait pu se trouver parmi eux et répondre d’une façon fugace ou plus accentuée aux œillades des demoiselles en pâmoison. Allez savoir pourquoi, dans l’ivresse de leur parfum sucré, les filles aimaient les soldats et n’offraient aux scribes qu’un sourire bienveillant. Les tambours claquèrent. Les flûtes déchaînées s’en mêlèrent. Les aspirants saluèrent la foule d’un poing fermé frappant leur poitrine et grondèrent d’un même chœur des « hey » saisissants auquel chacun répondait par des applaudissements.
La cérémonie terminée, Thil s’apprêtait à rentrer lorsqu’Aguck l’interpella.
— Alors crâne d’œuf, on a fini d’aiguiser son roseau ? le nargua-t-il en provoquant l’hilarité de ses camarades.
Thil s’avança vers l’aspirant, loucha sur le médaillon fraîchement déposé au cou de chacun des garçons qui venaient de quitter leur perchoir. Il savait inutile de fuir le colosse. Mieux valait essuyer ses railleries que sa fureur. Nés voisins, les deux jeunes hommes étaient de nature et de constitution opposées. Malgré des efforts considérables, Thil avait tout juste réussi à muscler son corps long et fin. Aguck, lui, ressemblait à un taurillon plein de promesses. Il arborait une suffisance musclée qu’agrémentées de longues nattes ponctuées de nombreuses perles peintes par des jeunes filles amourachées. Aguck aimait la rivalité, le combat et avait souvent malmené Thil alors qu’ils grandissaient. Pourtant, comme bois et feu, quelques choses d’indicibles les attiraient l’un à l’autre. Alors qu’ils n’étaient que deux enfants, Thil s’était ouvert à son ami de son désir de devenir soldat. Aguck en avait ri jusqu’à en tomber sur ses genoux, les joues ruisselantes de larmes. « J’espère que tu plaisantes ? s’était-il écrié, conscient du mal qu’il lui faisait. » Non, il ne plaisantait pas, c’était là tout le drame. Son père avait mis fin à ses rêves en le proposant comme apprenti à Wilhem, scribe de métier. Chaque mèche de cheveux que le barbier rasait avec application avait emporté avec elle tous les hauts faits dont il s’était imaginé le Héros.
— T’as perdu ta langue ! claironna Aguck.
Thil secoua la tête. Pour l’avoir perdue aurait-il fallu l’avoir trouvée ! Thil n’avait rien d’un orateur et son silence que l’on prenait pour un assentiment regorgeait pourtant d’argument, de position qu’il n’arrivait pas à faire valoir. La preuve, il était scribe et demain il copierait des manuscrits quand Aguck partirait pour un voyage de sept jours où il rencontrerait mille et un dangers.
— Je te souhaite le meilleur pour ton épreuve d’initiation, répondit Thil. Je prierai pour que vous reveniez tous et receviez le bouclier des soldats. Qu’Amdjam vous protège.
— Oui, c’est bien. Fais donc cela !
Thil, qui s’attendait à quelques moqueries, s’interrogea sur le ton employé par Aguck. L’aspirant esquissa un léger sourire et au fond de ses prunelles dansèrent quelques flammèches attendries.
— Les gens comme toi sont là pour prier afin que les héros accomplissent leurs prouesses. Tu n’y es pour rien, c’est ta nature, voilà tout. Ton père a eu raison de faire de toi un scribe.
Thil aurait préféré quelques méchancetés bien senties. Il salua le groupe d’aspirants d’un léger mouvement de tête et partit.

* * *

— Mais à quoi rêvasses-tu ?
La voix cinglante de son Maître, comme la claque jetée sur le haut de son crâne rasé, tirèrent Thil des limbes qui venaient de l’emporter. Il ressentit ses joues, son front et son cou s’enflammer d’un vilain rouge tissé de gêne.
— Mais... mais, je ne rêvais pas ! bafouilla-t-il, tandis que le vieux Wilhem qui lui enseignait depuis quatre années, arquait un de ses sourcils neigeux au-dessus d’un regard brillant de colère.
Un soupir à fendre l’âme s’échappa des lèvres fines cachées pour moitié par une longue barbe blanche. Son Maître se détourna de lui et entreprit de regagner son bureau.
— Le mensonge est passible d’une punition à la hauteur de la déception qu’il fait naître dans le cœur de celui à qui tu le sers ! Nous verrons cela ce soir, à présent, travaille !
Thil se mordit les lèvres, sentit son cœur s’emballer, voulut revenir en arrière et s’expliquer. Mais il demeura silencieux, encra la pointe de son roseau et retranscrit avec application l’ouvrage qu’il se devait de copier. Le temps venu de rentrer, il s’avança d’un pas résigné au-devant de son Maître. Celui-ci le détailla un court instant puis lui tendit un roseau, une fiole d’encre d’iris et quelques feuilles roulées.
— Voici ta punition : ce soir, au lieu de dormir, comme tout honnête homme le peut, tu écriras par le détail ce que j’appellerais tes pensées pour ne pas t’offenser et te rappeler ton odieux mensonge ! Je veux que tu me rapportes le tout demain à sept heures.
Thil s’inclina révérencieusement, se saisit de l’attirail et sortit un léger sourire sur les lèvres. Pour qui avait craint le bâton, le roseau chantait une douce berceuse !
Alors que ces parents dormaient, Thil s’installa à sa table. Par habitude, il tailla avec adresse et rapidité son roseau, déboucha l’encre puis déroula son premier feuillet. Il dut faire effort de mémoire pour se rappeler le début de ses pensées, car son imagination le propulsait déjà au-delà de ce par quoi elle avait commencé à l’emporter. Les aspirants traversaient le désert... oui... c’était cela ! Il s’apprêtait à tracer ses premiers mots lorsque son geste se suspendit. Pas de ratures... de belles lettres... les bons mots... il lui fallait penser précisément ce qu’il voulait écrire sans pouvoir revenir en arrière. Paupières clauses, il se récita la phrase à deux reprises, puis commença à écrire.
Le soleil se levait dans les flammes de l’aurore. Tous le fixaient. Bientôt, il irradierait le ciel et brûlerait leur peau, assécherait leur gorge privée d’eau. Son feu dessinerait quelques mirages dans les têtes enivrées de fatigue et de fièvre. Tous redoutaient sa violence quand, quelques jours plus tôt, il ne leur inspirait que langueur.
Lorsqu’il consentit à aller se coucher, sa bougie s’était consumée pour moitié et au travers des battants ouverts, pointaient les ors de l’aurore.
À sept heures tapantes, gourd de fatigue, Thil remit ses cinq feuillets à son Maître puis s’installa à sa table pour travailler.
Dans ce qui deviendrait un rituel, le soir, Wilhem lui tendit de nouvelles feuilles, sans rien ajouter.

***

Sept jours s’étaient écoulés et en cette fin de matinée, les cors annoncèrent le retour des aspirants. Thil s’en raidit sur sa chaise, dressa l’oreille, gâchant son travail d’une tâche à force d’appuyer la pointe de son roseau sur le papier.
— Va... lui dit son Maître. Je te donne congé.
Pris d’un vertige, Thil s’élança dans la rue. Ai-je au moins pris le temps de le remercier ? s’interrogeait-il en s’approchant sur le devant des badauds qui formaient lisières de l’artère principale d’Agapo. Il ne s’en souvenait pas, le cœur battant d’impatience.
Les gradés au-devant, montés sur leurs chevaux, suivis des premiers aspirants à pieds, la procession s’enfonçait dans la ville. Thil cherchait Aguck d’un regard rendu nerveux de ne pas le trouver.
— Aguck ! Aguck ! Où se trouve Aguck ! criait-il aux jeunes hommes, sales, souvent blessés, le regard déjà habité par un ailleurs fait d’aventures, de morts et de désillusions.
Comme personne ne lui répondait, il s’élança, agrippa l’avant-bras d’un aspirant.
— Où est Aguck ? Je ne le vois pas !
L’aspirant haussa ses épaules, désigna d’un mouvement de tête l’arrière du convoi, se dégagea de la main qui lui faisait perdre le pas.
— Là-bas... répondit-il d’une voix lasse.
Thil patienta et frémit d’horreur lorsque des relents de pourritures envahirent la chaussée. Tout le monde recula de deux pas, mouchoirs ou mains plaqués devant le nez. Le regard droit et hautain, insensibles à la terrible odeur qu’ils précédaient, quatre cavaliers terminaient le défilé. Mené par un jeune soldat, un cheval de trait tirait un tombereau. Entre ses racks, Thil vit la chose effroyable. On y avait empilé neuf cadavres, un sac de jute en linceul. Malgré son obstination à scruter plus loin, Thil dut se rendre à la terrible évidence, par les morts se clôturait la procession. Aguck... Aguck ! Il lui sembla perdre une partie de lui-même. Ainsi son plus fidèle ennemi n’était plus et n’accomplirait jamais tout ce dont il avait rêvé pour lui-même ! Thil rentra chez lui, mêlant son désespoir aux cris aigus des mères, sœurs, amantes et frères qui suivaient en larme le tombereau mortuaire.

***

— Bien des mères ont pleuré cette nuit et ce matin encore...
Le faciès usé de son Maître reflétait une tristesse sincère. Sans trop savoir pourquoi, Thil lui en fut reconnaissant. Il acquiesça, le teint hâve et le cœur gros.
— Tu regrettes encore ? lui demanda Wilhem.
— Quoi donc, Maître ?
— Que ton père ait choisi pour toi la voie des mots ?
Thil baissa la tête. Ainsi le vieux Wilhem connaissait son désir d’être soldat !
— Aguck m’a dit un jour qu’il y avait des gens pour prier afin que les héros accomplissent de hauts faits... il avait raison et c’est peut-être ce qui m’a le plus blessé... il avait raison.
— Pas une, mais mille vies t’attendent, Thil ! Tu seras roi, mendiant, soldat, marin ! Tu connaîtras l’amour le plus précieux, la haine la plus farouche... ta main servira la justice ou tiendra le poignard du félon ! Tant que te porteront la richesse des mots et ton imagination, tu seras tout ce que tu voudras être !
Thil eut un sourire. Tout cela, il l’avait compris, le soir même où il s’escrimait à retranscrire ce que sa tête lui dictait.
— Et peut être même qu’un matin, un apprenti encore gourd de sommeil copiera avec application ce que tu auras écrit... souffla le vieux en retournant à sa table de travail.

PRIX

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Teddy Soton · il y a
Superbe récit, avez vous lu ma Frénésie ?
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Kwelly · il y a
merci et non pas encore :)
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Dominique Hilloulin · il y a
je suis repassé apprécier avec plaisir et intérêt votre oeuvre à la une , mais ne peux revoter, l'ayant déjà fait il y a deux mois. entre temps, "artiste", poème que vous avez soutenu lors des qualifs, est devenu finaliste. Si vous souhaitez le revisiter et, le cas échéant, le confirmer par un vote, c'est ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1, merci Kwelly, à bientôt
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour, Kwelly! Mon haïku, “En Plein Vol” est maintenant en Finale et je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance! Bonne journée! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol
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Dominique Hilloulin · il y a
J'apprécie votre phrasé et votre univers imaginatif.Je vote. Si cela vous dit , je vous suggère ::http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1
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Violette · il y a
l'écrit toujours là pour rappeler, je vote .
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Kwelly · il y a
Merci Violette
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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Kwelly ! Je vous invite à venir lire et soutenir, si vous l’aimez, mon “Soleil automnal” qui est en Finale d’Automne 2017. Merci d’avance et bonne soirée!
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Vivian Roof · il y a
Je vous découvre juste ce jour... Je ne regrette pas !
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Kwelly · il y a
Merci beaucoup Vivian !
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Utilisateur désactivé · il y a
Une découverte tardive et je regrette de ne pas avoir vu votre texte plus tot : c'est un très beau conte, très bien écrit également.
Marie, auteure du poème-fable : "le coq et l'oie" en compétition jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole....

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Kwelly · il y a
Merci Marie !!!
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Kwelly · il y a
Merci Doum :)
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Farida Johnson · il y a
La plume plus forte que l’épée , idée revisitée très agréablement par votre écriture. Mon vote.
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Clarisse Poisson · il y a
Quelle belle idée !!!!! Et c'est si vrai... A voté !
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Kwelly · il y a
Grand merci Clarisse :)
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