4
min

Le sceptre noir

Image de Ausonius

Ausonius

21 lectures

1

- Cette fois ça suffit ! Cela fait trop longtemps qu'ils nous imposent leurs lois, leurs interdits. Nous ne pouvons plus nous laissez faire, il est tant de réagir. Prenons le pouvoir !
Je venais de frapper un grand coup sur la table et j’espérais dans les esprits.
-Oui, oui, oui, cria Loïc avec emphase.
Je savais que je pouvais compter sur lui. Restait Gabrielle et Lucas, toujours sceptiques.
-L'heure n'est plus aux demi mesures, poursuivais-je avec véhémence. Il est tant de briser nos chaines et de devenir libre.
-Oui, oui, oui, répéta Loïc pour appuyer mon discours.
Lucas assit un tailleur se leva avec difficulté. Tenant à peine debout, il devait s'accrocher au bras de Gabrielle pour ne pas tomber. Il n'avait pas dit mot depuis le début de notre réunion secrète. J'étais suspendu à sa réponse. Il balaya du regard le petit aréopage, puis me pointa de son majeur si petit. D'un mouvement brusque, il téta trois choix bruyamment de sa tétine et me sourit. Une puissante euphorie s'empara de moi. J'y étais presque. Je fixais Gabrielle tel un matador avant la mise à mort du taureau. Elle n'avait plus le choix, elle le savait.
- Mais ils ne sont pas si cruels, tenta-t-elle vainement dans un baroud d'honneur.
- Mais ils sont la cruauté incarnée, m'emportais-je. N'avez-vous pas assez souffert des restrictions alimentaires et du couvre-feu. N'avons-nous pas le droit de nous réunir avec qui on l'entend, de s'habiller comme on le veut, de voir et de lire ce que l'on souhaite. Si nous n'y prenons pas garde demain, ils supprimerons tous nos soldats, nos tapis de jeu et peu-être même nos tétines, lançai-je en guise d'avertissement funeste.
Lucas, effrayé, tira le pull de Gabrielle l'invitant clairement à prendre mon parti.
-Mais enfin, dit-elle, on est que des enfants.
-Il suffit. Tu es avec nous ou contre nous.
Gabrielle baissa les yeux.
-D'accord, dit-elle.
Je souris triomphalement.
Lucas, un an, suça frénétiquement sa tétine en guise d'applaudissement. Loïc, deux ans, réitéra son triple oui. Gabrielle, cinq ans, suivait le mouvement. Moi, Alix, je devenais le leader de la révolution de la liberté. A sept ans, l'Histoire faisait enfin appel à moi.
- Et comme allons-nous faire ? Demanda Gabrielle.
-Pour nous libérer, il faut capturer le symbole de leur pourvoir. Le sceptre noir.
A ce nom mes compagnons révolutionnaires parurent à la fois terrifiés et excités par la tâche qui s’annonçait. Le spectre noir, c'était par ce nom de code que nous désignons l'objet de toutes les convoitises. Qui a le sceptre a le pouvoir. Je mis mon plan à exécution. Je plaçais Lucas devant la porte d'entrée de façon à prévenir un retour parental impromptu. Je lui assignais le chat de la maison.
- Si les parents arrivent, tire sur sa queue le miaulement nous avertira, ordonnai-je.
Gabrielle me regarda avec un œil sévère.
-Et qui le sauvera lui si les parents arrivent, me rétorqua-t-elle.
-La Cause aura ses martyrs, répliquai-je sans émotion.
Gabrielle baissa à nouveau les yeux. Je sentais bien qu'il fallait solidifier notre union. Après tout, j'avais besoin d'elle.
- Pardon Gabrielle, j'ai été un peu dur. Pour nous réconcilier je t'offre ceci.
Je sortis de ma poche un bonbon bleu en forme du Schtroumpf à Lunettes. Je savais que c'était ses friandises préférées.
-Tu veux m'acheter, demanda t-elle hautaine.
-Non, disons que c'est juste le Schtroumpf de la paix. Pour me faire pardonner.
Gabrielle le saisit et le mangea. Désormais sûr de mes alliées, nous partions à la conquête du pouvoir. Nous arrivâmes dans le séjour. Le sceptre noir se trouvait dans un grand vase sur un rebord en hauteur de la cheminé. Je pris une chaise et montais dessus. Je fis la courte échelle à Gabrielle. Loïc restait en bas au cas où le sceptre tomberait.
-Dépêche-toi, lançai-je à Gabrielle dont les pieds commençaient à me broyer les épaules. Elle glissa sa main dans le vase. Puis en sortit l'objet tant convoité. A cette instant, un puissant miaulement se fit entendre.
-Les parents, s'exclama Gabrielle effrayée.
Dans la panique, elle lâcha le sceptre et nous tombâmes l'un sur l'autre. Loïc se mit à pleurer à la mort. Par chance, le sceptre n'avait rien. Il avait atterri sur le crâne de Loïc. D'un rapide coup de main je glissai l'objet sous le canapé. Juste à temps avant l’arrivée de l'aurorité légale.
-Mais qu'est-ce qui se passe ? Demanda la mère en prenant Loïc dans les bras.
Nous sommes perdus, pensai-je. Elle va tout découvrir. Cruelle destiné que celle des hommes d'action.
-Loïc s'est cogné à la chaise, on est venus pour voir ce qu'il avait, lança Gabrielle avec aplomb.
-Bon, je l'amène chez le médecin et je prends Lucas aussi.
Je contemplais Gabrielle. Elle venait de sauver la Cause. Pour y parvenir elle avait du mentir, sacrifier son frère et aller contre ses valeurs. Je l'admirais pour cela, mais sa nouvelle ardeur m'effrayait tout autant.
-Alors nous avons le sceptre pour tous les deux, dit-elle à voix basse.
-Désolé Gabrielle, le sceptre ne sera que pour moi, lançai-je sans ambiguité.
-Quoi ? Mais nous devions partager le sceptre. Quand tu parlais d'être libre, de briser nos chaînes...
-Il suffit, coupais-je. Soumets-toi ou démets-toi.
- Je ne troquerai pas une dictature contre une, s'emporta t-elle. Tant que je serai là tu ne nous dirigera pas.
-Vraiment ? Souris-je d'un air énigmatique.
Je criai alors de façon à alerter l'autorité parentale.
-Maman, Gabrielle s'est empiffré de bonbon, elle va être malade elle aussi.
-Quoi ? Mais c'est faux !
-Ouvre la bouche, ordonna l'adulte.
Gabrielle s'exécuta et je pus découvrir avec délectation que l'action fluorescente du Schtroumpf à lunette avait parfaitement fonctionné. Gabrielle avait la langue toute bleue. Elle fut amenée manu militari sans autre forme de procès. Je sortais le sceptre de sa cachette.
-Enfin ! M'exclamai-je. Après tant d'années d'esclavage, je suis désormais le Maître absolu et personne ne viendra plus jamais contester mon autorité.
Le gros bouton rouge du sceptre n'attendait que moi pour être activé. Sans attendre j’appuyai. Rien ne se passa. Je recommençai. Rien.
-Bon sang, pourvu que...
Je tournais le spectre fébrilement et l'ouvris. A la vue de ce que je découvris un poids terrible s'affaissa sur moi. Je lâchai le spectre sans précaution. Il s'écrasa à mes pieds comme une coquille vide. Les larmes m'envahirent et je poussai un cri déchirant de colère et de frustration.


Alors que la voiture de Madame Durant partait avec ses trois enfants chez le médecin de garde. Dans le salon, le petit Alix pleurait toutes les larmes de son corps. A ses pieds se trouvait la télécommande de la télévision. Sans pile.

1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,