Le saxophoniste

il y a
5 min
334
lectures
8
Qualifié

« Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant » Victor Hugo  [+]

Image de Hiver 2015
Janvier et février passèrent si vite, cela faisait bientôt deux mois que j'habitais Paris et je ne m'étais fait aucun ami. Ce merveilleux réveillon de l’an 2000 n’était plus qu’un lointain souvenir et ma petite ville de province me manquait terriblement. Mes amis, le petit bar où nous avions nos habitudes me semblaient maintenant si loin. Mais heureusement, la passion que j’apportais à mon travail me rendait insensible à la répétition mécanique des jours. Les autres ne voyaient d'ailleurs pas d'un très bon œil cette passion dévorante. Je lisais dans leur regard du mépris, presque de la haine pour celle « qui volait le travail des autres » ! Si seulement ils avaient pu deviner ce qui me retenait ainsi au travail, cette peur viscérale de me retrouver seule dans mon minuscule appartement, qui m’étouffait.

Dans ce lieu exigu où j'avais élu domicile, une unique fenêtre me permettait de garder un lien avec l'extérieur. Chaque soir en rentrant, j'installais une chaise devant l’ouverture, j'allumais une cigarette et observais les gens qui déambulaient comme des fantômes dans les allées d’un petit cimetière. Depuis mon perchoir, j'avais pris l'habitude de suivre les faits et gestes de ces promeneurs singuliers. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, cette vue n'avait rien de déprimante, elle avait au contraire la vertu de me sortir de mon ennui pendant ces quelques heures d’observation. Silencieux, ils semblaient mystérieux, comme si leur chagrin, sentiment intime, ne désirait pas d’être partagé. Mais, parmi tous les habitués que j'épiais depuis maintenant un mois, un seul me fascinait plus que les autres : un saxophoniste tout de gris vêtu. Comme un rituel, deux fois par semaine, il marchait lentement, s'asseyait au bord d'une tombe, portait son instrument à la bouche et... curieusement ne produisait aucun son. Il restait ainsi pendant quelques minutes, puis s'en allait silencieux et discret. A chacune de ses visites, mes sens en éveil observaient son manège et attendaient vainement un évènement particulier.
Ce jour-là, il ne dérogea pas à son rituel, mais avant de s'en aller, il déposa délicatement un objet sur la pierre tombale. De couleur noire et de forme oblongue, l'éloignement ne me permettait pas de le distinguer précisément. Je brûlais d'impatience de le découvrir.

J’attendis que mon musicien s’éloigne. Je le vis, paisible comme toujours, disparaître d’un pas lent à l’angle du boulevard. Je me précipitai dans l’escalier et sortis dans la rue. Un instant je freinais ma course et restais à observer le haut portail métallique du cimetière. La lumière dorée du crépuscule qui baignait le mur d’enceinte, donnait un relief particulier aux vieilles pierres. Une légère brume complétait ce tableau d’une tonalité étrange. La curiosité l’emporta sur l’appréhension, je traversais à grands pas la chaussée et entrais rapidement au milieu des sépultures. De ma fenêtre, j’avais compté le nombre d’allées à franchir pour atteindre la tombe mystérieuse : treize allées à gauche puis quatre allées en direction du crématoire et enfin deux allées à droite. Dans la précipitation, je perdis le compte de mes pas et fatalement je m’égarais sous l’œil sombre des grands cyprès. Les marbres muets et froids défilaient devant mes yeux, les noms de familles inconnus, gravés pour l’éternité, ne m’apportaient malheureusement aucune aide pour retrouver mon chemin. Je commençais à regretter ma stupide curiosité, je pestais contre moi-même et mon absence totale de sens d’orientation. La nuit allait bientôt tomber et la perspective de déambuler au milieu des feux follets ne m’enchantait guère. J’aperçus au loin les volutes forgées du grand portail et décidai de me diriger vers ce repère providentiel quand je perçus à quelques mètres de moi un son, ou plutôt une mélodie sourde, quelques notes étouffées. Je stoppais net mes pas, n'osant plus respirer, les sens tendus vers cette musique mystérieuse. Immobile, je crus reconnaître le timbre d’un saxophone.
Je me dirigeais alors lentement vers ces notes nocturnes et arrivais enfin près de la tombe. Je n'avais pas rêvé, il s'agissait bien d'un air de saxophone. Pourtant, je ne découvris aucun musicien. Cette mélodie semblait jaillir du marbre funéraire. Cette révélation me glaça les sangs. Je n'osais approcher davantage de peur que la mort en personne ne s'avance pour me saisir et ne m'emporte dans une danse macabre.

Après ce bref moment d'effroi, la curiosité éteignit mes craintes et je m'approchais prudemment. Je finis par comprendre ce phénomène étrange. La musique provenait en fait du petit objet noir que j'avais aperçu depuis la fenêtre de ma chambre. Cette explication rationnelle me déçut presque. Il s'agissait en fait d'un magnétophone sur lequel la mélodie tournait en boucle. Mais quelle ne fut pas ma surprise quand je découvris la forme de l'objet : un cercueil miniature. Il devait mesurer pas plus de dix centimètres de longueur. L’ajustement grossier du boîtier témoignait de l’œuvre d’un amateur. Deux minuscules haut-parleurs flanquaient les côtés et une petite croix blanche ornait le couvercle. En m’approchant de plus près je distinguais le dessin de quelques notes de musique. Mais ignorant le solfège, je n’aurais su dire si elles chantaient cette mélodie d’un soir.
Je pris l’objet dans les mains, mais à l’instant même la mélodie stoppa. Je le reposais sur la tombe, la mélodie reprit. Un curieux mécanisme agissait dès que l’on soulevait le petit cercueil.
Je le laissais donc posé sur la pierre tombale, ne voulant pas interrompre les accents langoureux du saxophone. Je vis deux petites charnières cuivrées qui actionnaient le couvercle. Je saisis alors, avec précaution, l’un des bords et l’ouvrait délicatement. L’intérieur était tapissé d’un velours grenat, sans mécanisme apparent. Peut-être y avait-il un double fond ? Je n’osais soulever la garniture de peur d’abîmer l’objet. Que dirait mon saxophoniste en découvrant mon intrusion ?
Le temps de mes observations, la nuit se faisait plus noire et je peinais maintenant à distinguer tous les détails de ce mystérieux cercueil musical. J’hésitais à le laisser là en espérant le retrouver le lendemain ou l’emporter dès ce soir dans mon appartement.

J'en étais là de mes hésitations quand je sentis une main peser sur mes épaules. Surpris, je me retournai et me retrouvai nez-à-nez avec le mystérieux inconnu. Tétanisé, je n'osai plus respirer. Mon indélicatesse me sembla sur le coup impardonnable même si je ne lus aucun reproche dans son regard sombre. Je bafouillais d'improbables excuses quand d'un geste autoritaire de l'index il m’intima le silence et me somma de m'asseoir sur la pierre tombale. J'obtempérai sans rechigner, trop penaude d'avoir été prise en faute.

J'attendais inquiète qu'il daigne m'accabler de reproches mais rien ne vint. Il se contenta de me dévisager pendant quelques minutes qui me semblèrent des heures. Je tentai une nouvelle fois de m'expliquer mais son index retrouva aussitôt le chemin de ses lèvres pour exiger le silence.

Après quelques minutes interminables, la mélodie cessa et ce colosse qui devait bien mesurer deux mètres se saisit de l'objet pour l'enfouir dans la poche de son imperméable. Ce fut également le moment qu'il choisit pour s'adresser à moi :

— Chère mademoiselle, vous venez de me libérer de mon chagrin !

Après avoir prononcé ces étranges paroles, il s'éloigna et disparut dans la pénombre.

Cette rencontre énigmatique bouleversa par la suite mes journées de travail : les yeux rivés sur la pendule, j’attendais impatiemment le retour vers mon minuscule appartement. La tête constamment ailleurs, j’en venais à délaisser mon labeur, soulevant la curiosité de mes collègues d’atelier et la réprobation de mes supérieurs. Tous les soirs, je reprenais assidument mon poste d’observation. Le saxophoniste hantait mes pensées jusqu’à devenir une obsession maladive.
Mais il ne revint plus.
Je souffrais alors terriblement de son absence. Un sentiment de vague à l’âme occupait mon esprit nuit et jour. Je perdais l’appétit. Je ne riais plus aux plaisanteries de mes proches. Un ciel bleu me paraissait gris. Jusqu’à mes habitudes vestimentaires qui se résumaient maintenant à un petit tailleur gris et un chemisier noir. On aurait dit qu’un sentiment de deuil m’avait sournoisement envahie. La nuit, dans l’obscurité étouffante de ma minuscule chambre, je me surprenais quelque fois à sangloter, à chantonner à voix basse la mélodie nocturne de la tombe.
Mes insomnies étaient de plus en plus fréquentes. Je passais une partie de la nuit à regarder la télévision, spectatrice comateuse d’émissions que dans la journée je n’aurais jamais eu l’idée de regarder. Pourtant, ce fut au cours de l’une de ces nuits que la délivrance vint.
Cela faisait bientôt une heure que je somnolais devant l’écran quand la mélodie du cimetière m’arracha à mon apathie. Les sens désormais en éveil, je me dirigeais vers la lucarne mais le son ne provenait pas du cimetière. Désormais bien réveillée, j’en devinais la provenance : la télévision !
Quelle ne fut pas ma surprise, quand je découvris le mystérieux inconnu jouant du saxophone. C’était lui, les mêmes habits, le même regard... J’attendais avec impatience la fin du morceau quand une incrustation sur l’image me stupéfia :
Charlie Parker 1920-1955.

8

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Voluptés

Fabien Sanlaville

Philippe sursauta à la sonnerie du réveil. Ne trouvant pas le bouton d'arrêt, il gifla violemment l'appareil qui alla s'exploser contre le mur avant d'éparpiller dans la pièce ses viscères... [+]