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Le saule pleureur

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Olivia Venner

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La première fois qu'elle l'avait vu, il était majestueux et fier comme aucun autre. Sa grande taille était telle qu'elle donnait l'impression de faire de l'ombre à tous les arbres du parc. Sa couleur éclatante donnait au reflet du lac des airs de peinture fauve. Tout en lui aspirait la sérénité et la grandeur. Son écorce était rude et son tronc large. La courbure de ses branches était faite comme aucunes autres. Elles retombaient vers le sol, comme d'un long soupir et lui donnait un air triste qu'elle n'avait vu nul part. Il était le plus robuste et le plus haut parmi les autres, mais lui seul ne regardait pas le ciel. C'était l'eau qu'il contemplait de toute sa belle mélancolie. Il la regardait couler et virevolter par-delà les rochers et les grands espaces. Elle, si belle, avec sa douce symphonie, le claquement des poissons colorés et le bruissement du vent chaud qui la caresse. C'était sa seule amie la demoiselle bleue... Il aimait sa constante euphorie et la fraîcheur de son teint. Les autres arbres n'étaient pas comme elle, bien qu'heureux et souriants, ils étaient enracinés dans la terre et ne semblaient pas se soucier du grand chemin que sa chère et tendre pouvait parcourir. Elle était si libre et si douce, ça, il l'avait vu faire, quand elle s'écartait des mains de ceux qui voulaient la boire. Sa grâce n'avait pas d'égal. Et quand un rocher lui faisait face, elle glissait avec aisance sur sa peau et pouvait même creuser en son sein. Elle était la compagne de ses journées interminables, avec ses chansons enjouées et son sourire bienveillant. Elle apaisait chaque jour son coeur malheureux. Lui, le saule, le magnifique saule qui ne faisait que pleurer.

Quand la petite fille s'approcha du parc elle fut émerveillée par la beauté d'un tel lieu. C'était un petit coin de paradis ou sa maman avait toujours rêvé de l'emmener. La pelouse était fraîche et humide et les fleurs qui ornaient les bords d'un petit chemin de terre pétillaient de mille feux. C'était les fines gouttelettes de la rosée du matin qui leur donnaient des airs de marquise. Le soleil était doux et diffusait un halo de chaleur de printemps. Les arbres étaient paisibles et silencieux. On pouvait entendre le froissement de leurs feuillages sous la brise vivifiante du nouveau jour. Et mis à part le chant du moineau que la fillette contemplait, elle n'apercevait personne d'autre qui pourrait entraver ce moment de sérénité. Seule une jeune femme, assise sur un banc quelques mètres plus loin semblait peupler ce jardin endormi.
Et elle riait, la petite, à courir dans l'herbe pure, les pieds nus et les cheveux libres. Ici, tout n'était qu'innocence et rien ne freinait son bonheur : la joie simple des enfants que l'on perd avec le temps. Lorsqu'elle parcourait les petites dunes d'herbe, son sourire était comme celui de l'eau, il était passionné et brillant et tellement fragile qu'il exprimait une force indécelable. Et c'est en son cœur qu'elle vint tremper sa peau légère, au milieu des poissons chatoyants et des herbes aquatiques. La générosité du lac parcourait les courbes de ses petites mains d'enfant et lui rendait un sourire encore plus abondant. Mais malgré le claquement de ses bras joueurs et l'inflexion de son rire spontané, la musique de la rivière si bienfaisante soit-elle n'arrivait pas à cacher l'autre mélodie qui se perdait, elle aussi, à cet instant. Elle était remplie de tristesse et semblait border la rive. Douce et profonde, calme et sulfureuse, elle vibrait à l'infini. C'était le son d'un pleure qui arrêta la petite fille. Un pleure étouffé et fragile. Et quand elle s'en rapprocha, c'était un arbre grandiose qu'elle aperçut.

"Pourquoi pleures-tu ?" dit la gamine interloquée.
Le saule ne put s'empêcher de frémir de tout son long. Ses feuilles grincères doucement contre elles. Et il la considéra un moment, muet comme une tombe. Elle était rayonnante la douce enfant avec son visage d'ange.
"Je pensais que les arbres ne pleuraient pas moi, continua-t-elle, ce sont les nuages qui pleurent, tu ne vois donc pas, ils pleurent même sur nos têtes !"
Et le saule ne pu s'empêcher de sourire. Car les nuages ne sont que gaieté. L'eau n'est nul autre que source de joie et il se remémora avec entrain ces longues pluies d'été quand elles s'abattaient sur son corps triste.
-Ne dis pas de bêtises, dit le saule d'un air penseur, les nuages chantent ! Et l'orage est le plus bel orchestre du monde...
-Alors s'il est si beau, tu devrais chanter toi aussi ! dit-elle d'un air enjoué. Car il a plu ce matin, et ton écorce en est encore humide. Et ces quelques gouttes qui glissent sur tes feuilles, ne suffisent-elles pas à ton bonheur ?
Le grand arbre se tue. Et son regard se perdit dans la fluidité de la rivière et le mouvement de ces milliers d'êtres vivants qui s'y délectent. Il aurait voulu s'y pencher encore un peu pour pouvoir la caresser, lui aussi, avec toute sa tendresse.
-Elles le devraient, tu as raison, avoua le grand saule le regard perdu. Mais tu sais, certains êtres ne méritent peut-être pas la place que dame nature leurs a porté dans son cœur.
Elle la petite semblait réfléchir...
-Je ne comprends pas, grand arbre, dit-elle la voix suppliante, que veux-tu dires par là ?
Mais elle était trop jeune pour comprendre. Comprendre alors que lui-même n'arrivait même pas à le faire. Répondre à une question dont il était le seul à se poser, ça n'était pas à la portée d'une petite fille. Et pendant qu'il méditait là-dessus, il ne put détourner son regard des yeux éveillés et brillants de l'enfant qui demeurait à ses pieds.
-Je suis triste fillette, finit-il par avouer. Mais toi tu ne sais pas ce c'est que la tristesse, toi tu es une enfant, tu viens d'être mis au monde. Tandis que moi, je vois chaque jour la vie se mouvoir sous mes yeux. Je la vois naître, exister, puis mourir. Je la voie se développer, je la voie s'éppanouir puis s'évanouir aussitôt qu'elle vient d'être.
Et la petite s'assit au pied de l'arbre, sans dire un mot, les yeux toujours aussi éveillés autant que son esprit, son esprit bercé d'innocence et de non dits...
-Et toi tu n'es donc pas épanoui ? renchérit elle. Pourquoi ne contemples tu pas le soleil comme tous les autres arbres ?
Mais le saule n'avait pas fini de pleurer et il se courba de plus belle, comme en réponse à cette question douloureuse.
-Je ne suis pas comme tous les autres arbres vois-tu, le soleil est mon ami, mais il ne suffit pas à apaiser mon âme fatiguée...
-Mais alors que voudrais-tu ?
La petite vint poser sa tête sur son tronc ferme ainsi que ses yeux tournés vers son feuillage. L'arbre eu un frisson, puis s’apaisa. Il était fatigué d'avoir trop pleuré. Il aurait voulu cesser de respirer quelques heures plus tôt, mais à cet instant une douce brise chaleureuse vint réchauffer son pauvre cœur de marbre.
-J'aime l'eau, elle est la seule qui compte à mes yeux.
La petite fronça les sourcils, interloquée. Puis elle comprit aussitôt. Elle tourna son regard vers la rivière. Elle était magnifique. Elle chantait. Elle chantait toujours de sa voix de cristal et la petite eu un regard plein d'envie. Ses yeux pétillaient, ils brillaient sous les mouvement enjoués de l'eau. Car la petite, elle, ne savait pas chanter.

L'enfant revint chaques fois qu'elle le pouvait pour tenir compagnie au saule. Lui était toujours aussi beau et las au milieux de ce jardin merveilleux. Elle s'asseyait à ses pieds pour lui lire des histoires et lui parler, les yeux écarquillés et pétillants. Il lui parlait de la vie, de tout ce qu'il avait vécu, et c'est dire si il avait vécu. La petite adorait écouter ses histoires et sa philosophie. Il faisait preuve de tant de finesse d'esprit et de tant de gentillesse. Et le saule ne pu résister à l'envie dévorante de l'enfant. Elle buvait ses paroles, ses réflexions comme jamais elle ne l'avait fait. Chaques jours elle désirait plus que tout revenir au parc pour s'enrichir de son savoir, de son esprit et de son coeur, plus grand qu'aucun autre. Et l'arbre la prit sous son aile. Et l'enfant mûrit, sans même s'en rendre compte. Il lui appris à ressentir l'art plus que jamais, la musique, la lecture... parfois il dansait avec elle et son feuillage paraissait encore plus éclatant, au moin pendant ces courts instants de bonheur... Il aimait son innocence, son rire enfantin quand elle jouait dans la rivière. Sa passion pour la vie, la vie dans son intégralité. Car elle pouvait se contenter de ces journées là, ou plutôt elle n'avait besoin de personne d'autre. Son arbre préféré et quelques lectures au milieux de ce petit paradis terrestre. Que demander de plus ? Pour la première fois elle ne cherchait rien d'autre. Elle, qui désirait le monde sans jamais étancher sa soif de vivre. Aujourd'hui elle ne jouissait que de joies simples. Car rien n'était plus précieux que la chaleur du saule quand elle s'endormait à ses pieds. Et quand elle se réveillait, elle découvrait son regard brillant et attendri. Et elle se dit que rien ne pouvait être plus beau.
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