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Qualifié

Il est gemmeur. Son domaine c’est la pinède. Une pinède étendue sur des hectares. Dans sa famille on est gemmeur de père en fils, l’aîné du moins. Lui, il a repris la charge. Il aime son travail ; il aime sa lande. Le frère le seconde. Chacun a sa parcelle, chacun a ses rêves.
C’est l’automne. Comme chaque matin, il voit le soleil se lever entre les fûts serrés. Comme chaque matin il est surpris par le silence bruissant qui fourmille autour de lui. Au cours de son trajet matinal, ce silence, d’abord à peine palpable, se remplit des chants du pipit, de la grive ou de l’engoulevent qui se réveillent. Et là-bas, derrière le mur transparent des pins, le soleil s’étale de toute sa lumière dans l’étendue limpide du ciel.
Aujourd’hui il a prévu de vérifier les pierres qui entourent le parc aux moutons et de réparer le cliquet. Au passage il coupe des brassées de bruyères aux petites clochettes violettes. D’entre les touffes qui crissent comme du bois sec, monte une odeur de champignons. Les girolles ne sont pas loin.
Soudain, au milieu du roux des grandes fougères royales, il entrevoit une couleur qu’il n’a pas l’habitude de rencontrer dans la lande : une tache bleu vif. La colère l’envahit. Il quitte le parcours. À grandes enjambées il s’approche. Il se penche, tend le bras et saisit l’objet de sa fureur. Un sac poubelle, à moitié éventré. Encore un randonneur peu scrupuleux ! Lorsqu’il veut soulever le sac, celui-ci s’ouvre et se déchire. Une liasse de papiers s’éparpille dans le sous-bois. À grands gestes saccadés il enfourne comme il peut le contenu dans le plastique, en fait un ballot qui risque à chaque pas de glisser et de se répandre à nouveau. Il le laissera dans l’abri de berger le temps de faire les réparations.
Embarrassé par le paquet il arrive sur son lieu de travail et pose le tout dans un coin du cliquet. Il s’occupera toute la journée à redresser des pierres, à attacher des gerbes de callunes, à étendre des fougères sèches dans le parc. Il ronchonnera contre les sangliers qui ont encore forcé les pieux du portail et sont venus retourner une partie de l’enclos. À midi il s’assiéra sur une pierre et sortira le casse-croûte que la femme lui a préparé. Il verra l’araignée immobile au centre de sa toile, où brillent encore des gouttes d’humidité. Il entendra le vent qui vient de l’océan souffler dans la cime des pins. Il sera bien dans ce silence qui ne dit pas de noms. Il lui semblera qu’une fois de plus il ne peut pas dire ce qu’il voit et pourquoi il est si bien. Il sent que, s'il pouvait nommer ce qui l’entoure et ce qu’il ressent, cette émotion durerait tout au long du jour et que même la nuit, quand il n’arrive pas à dormir parce que les couleurs et les odeurs l’obsèdent, il pourrait les aimer sans prison. Il est là, tout seul et s’il ne trouvait pas ridicule d’embrasser ce grand pin qui le fait vivre et l’aide aussi à vivre, il le prendrait dans ses bras pour sentir l’écorce rugueuse griffer ses mains, pour entendre, l’oreille collée au tronc, la vie qui monte dans l’aubier, pour humer jusque dans son ventre l’odeur de résine qui s’échappe de la blessure qu’il lui a infligée. Si les autres savaient cela, ils l’enfermeraient tout de suite chez les fous.
C’est le soir. La forêt a emmagasiné une chaleur douce et malgré le bleu froid du crépuscule, il se sent léger. Ses yeux vont des traces de blaireau dans le sable des pare-feu aux derniers papillons cachés dans les herbes. Le retour ne lui semble jamais long. Il sait que le silence des autres l’attend. Parfois il se demande s’ils aimeraient aussi parler de ce qu’ils voient dans la lande pendant leur journée de travail. Mais lorsqu’il est assis devant la soupe, l’atmosphère est si pesante qu’il n’ose poser la question. Lui, l’aîné, le chef de famille.
Lorsqu’il atteint l’airial, il distingue dans la maison éclairée la femme qui bouge dans la cuisine. Il s’arrête à l’orée du quartier, sous un chêne centenaire au feuillage qui frissonne doucement sous la brise, s’adosse à ce tronc énorme d’où semble venir toute l’énergie de son domaine. Il est solide. Il est vrai. Il est sûr. Il n’a rien d’un rêve. Peut-être est-ce à lui qu’il devrait s’adresser. Le frère sort de sous l’auvent qui longe presque tout la maison et l’aperçoit. Il se redresse et entre avec lui dans la pièce pleine de l’odeur chaude des légumes.
— C’est prêt!
Bruits de cuillères.
— J’ai encore dû refaire la clôture, les sangliers y sont passé.
Grognements.
— Faudra faire une battue. Tu préviens Georges.
— Il va encore râler.
— C’est pour lui aussi, ils ne vont pas toujours choisir notre parcelle....
Silence
— T’as pas encore vu des girolles de ton côté ?
— Ça va pas tarder.
— Les callunes fleurissent, va bientôt y avoir les palombes.
— Et les écolo avec...
— Demain je vais finir les carres du côté du Ménian. Il y en a quelques uns qu’il faut griffer à mort.
— Alors tu prends le tracteur ?
— Bien sûr.
Ils versent un peu de vin dans le fond de bouillon et lampent le chabrot avec des bruits d’égouts. La suite n’a pas besoin de mots.
Ils sortent et s’installent devant la porte pour fumer la dernière maïs de la journée. Le frère regarde le ciel :
— Va pleuvoir demain, la lune est mouillée.
Il lève la tête vers ce ciel et ne cherche pas à mettre de mots sur cette image sans cesse en mouvement. Il pense qu’ici tous vivent la même chose et que personne n’en parle.
La femme a allumé la télévision. Avec des gestes lents ils se lèvent et vont s’asseoir devant le poste. Ils n’en diront rien, tout semble si évident. Que le temps est long à vivre l’un à côté de l’autre sans partager autre chose que le pain et la chaleur !
Ce soir plus que les autres, les mots qu’il ne prononce pas tournent dans sa tête. Ils les sent tout près de sa conscience. Et de ne pas savoir ce qui le frustre ainsi, le met mal à l’aise ; plus, il ressent comme une tristesse étrange, née de rien de commun, un vide, une solitude intérieure. Oui, c’est cela, il se sent enfermé à l’intérieur de sa tête. Le travail quotidien solitaire, les grandes étendues vides ne lui ont jamais pesé, mais ça, cette sensation, l’englue et l’irrite à la fois.
Il s’endort en rêvant à un grand vol de grues cendrées qui l’emporte vers ailleurs.
À l’aube il a repris le chemin du parc, du champ de maïs et des dernières carres avant l’hiver. Son tracteur dérape dans la boue encore liquide. Le vent s’est levé et souffle en bourrasques. Il prend le hapchot, le pitey et commence sa tâche. En équilibre sur son étrange échelle, il ravive, une à une, les blessures d’où coule la résine. Ce pin-là est très vieux, il affine son gemmage à mort et il le marque d’une croix orange pour l’abattre au prochain passage. Il verse le contenu blanchâtre des crots dans des seaux qui seront expédiés ailleurs pour être traités.
Tout à coup un violent coup de vent le déséquilibre et il tombe du pitey. Il trébuche sur une branche cassée et s’affale par terre. Sa cheville le fait souffrir. Il est midi. Il décide d’aller prendre son repas dans le cliquet qu’il a réparé hier.
Boitillant, il pousse la porte. Il est agressé par le bleu du sac de papiers qu’il avait complètement oublié. La pluie s’abat sur la pinède avec force. Les grosses gouttes attaquent la nouvelle toiture. Le vent essaie de décoiffer l’abri. Pour l’instant ça tient bon. Une feuille griffonnée dépasse du sac. Il la prend et ses yeux tombent sur un morceau de phrase : « L’araignée prend un bain de perles »... Son cœur, et sa vie peut-être, s’arrête ; il n’ose plus respirer, plus bouger... Puis il lève les yeux, étonné, vaguement inquiet, que quelqu’un ait pu mettre des mots sur ce qu’il a toujours vu le matin, lorsque tout est encore humide de rosée. Et il regarde une autre phrase, d’autres mots, et il lit, il lit, avec avidité, avec goinfrerie. Il oublie tout, et la pluie qui court sur la lande, et le vent qui rugit entre les troncs qui tanguent, et les nuages qui avalent la lumière. Il n’a pas mangé, il n’a pas vu le jour avancer. Mais en reposant les feuilles, il est calme, heureux. Il ne bouge pas, assis dans les gerbes de bruyères, entre ces murs de pierres blanches, sous ce toit odorant. Il ne peut pas bouger et pourtant ce qu’il a découvert, c’est une liberté, c’est un compagnon, c’est les mots qui remplissent sa vie. Et dans sa tête – parce que qu’aurait bien pu faire un gemmeur d’un crayon et d’un papier – dans sa tête, il crée des images, il imite cet autre inconnu. Des petites phrases qui jouent avec les mots simples des choses qu’il connaît.
Il a hâte de rentrer. Il expédie le repas et prétexte qu’il est un peu fatigué : il est tombé du pitey. Il s’enferme dans la chambre. Il cherche un papier, un cahier.
Les feuilles sont jaunies, mais, d’une écriture hésitante, en s’appliquant pour bien former les lettres, il écrit ce qu’il a rêvé dans le cliquet. Il évoque le nuage qui chevauche le vent d’automne, l’orage qui se tait quand la nuit lui sourit, les feuilles qui ont la couleur du désert, la voix des clochettes qui tournoie dans la brume, le silence gris qui se pose sur le bord du jour, la plainte du chevreuil qui s’accroche aux pins serrés les uns contre les autres. Il a du mal à se coucher, mais demain il faudra repartir sous l’immense parasol d’aiguilles parfumées.
Il n’oubliera pas son cahier. Il n’y aura plus de silence intérieur, plus de vide, plus de prison.



PRIX

Image de Eté 2016
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Philshycat · il y a
Joli sac !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Danielle Nasom · il y a
J'ai recherché les mots justes pour faire contraster le quotidien et le désir de mots. Merci de votre commentaire
À tout à l'heure avec "la neige. .."

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Guy Bellinger · il y a
J'ai été scotché (pas très poétique ce mot, j'en conviens) par ce texte où vous savez mêler le réalisme pur (vocabulaire précis, et même technique lorsque ça s'avère nécessaire) et la poésie la plus élevée (épiphanie d'un homme simple mais sensible, taiseux comme les membres de sa famille, mais qui s'ouvre à la magie des mots). Tout se passe comme si vous, l'auteure, faisiez un don à à votre personnage, non pas un don du sang comme dans une transfusion classique, mais celui de votre art d'assembler les vocables pour les faire résonner en nous, lecteurs sous le charme.
Je vous invite à découvrir mes textes, en commençant par "La neige, la sittelle et le grand-père" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-neige-la-sittelle-et-le-grand-pere), dont une partie se passe à la campagne, le Brabant wallon y remplaçant les Landes.

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Mazapan · il y a
magnifique texte, prose poétique remplie d'images qui m'ont touchée, j'adore ces écrits sur l'écriture et le plaisir des mots. Bravo! +1
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Danielle Nasom · il y a
Merci Louise007. un petit clin d’œil entre les pins au soleil couchant.
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Louise007 · il y a
Très très beau cet homme. On le suit on le connaît on l'aime, on attend, on déguste et c'est délicieux .
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Lakota · il y a
J'adore ! On est transporté dans cette pinède, on sent le parfum des pins, l'écorce et l'énergie de l'arbre... C'est un enchantement. Je vote bien sûr !
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Caravelle · il y a
Chère auteure,
Bravo de continuer à envoyer vos beaux textes.
Je suis certaine qu'il y en a encore bien d'autres dans vos cahiers.........
Dominique

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Danielle Nasom · il y a
J'ai adoré écrire ce texte d'espoir
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Naliyan · il y a
Un texte puissant tout en émotions et sensations retenues. Les mots qui libèrent la pensée. Bravo !
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