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LE SAC A DOS

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Cat

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Tous les matins, c’est le même rituel. je me réveille à 6h 30, je me prépare un solide café au lait avec une montagne de lait en poudre, et je pars à 7 h30. Je le croise alors toujours dans la cour de l’immeuble, lui sortant de l’ascenseur à l’ancienne, qu’il prend systématiquement après avoir soigneusement fermé sa chambre de bonne au 7ème étage, et moi, sortant de l’autre ascenseur, plus large et plus confortable, après avoir claqué la porte de mon appartement situé au 5ème étage. Sa tenue vestimentaire est chaque jour identique. Jean en toile de couleur claire lui tombant sur les pieds, son béret vissé sur sa grosse tête de nounours mal réveillé et son éternel sac à dos, style armée de terre déniché dans je ne sais quel surplus sur l’épaule. Si nos regards se croisent, il ne dit jamais rien, mais il a toujours ce drôle de sourire qui donne l’impression qu’il n’en pense pas moins, comme s’il n’était pas dupe de nos différences et du contraste qu’il y a entre la jeune femme bon chic bon genre avec sa petite veste bien coupée et son jean serré et celui du petit vieux, en tenue de travailleur fatigué, obligé à 70 ans d’aller travailler dès 7 h tous les matins .

Cet air indéfinissable et sans expression qui ne répond jamais à mes sourires me rend encore plus curieuse de savoir qui il est. J’ai pourtant essayé de lui parler, des dizaines de fois. C’est instinctif chez moi, je me suis toujours intéressée aux gens. Je suis curieuse, je l’ai toujours été, une bonne maladie pour certains, un horrible défaut pour les autres. Il me faut pourtant savoir pourquoi son emploi du temps semble si bien réglé comme une horloge interne, et pourquoi il reste dans cette sordide chambre de bonne. Instinctivement, tous les matins, je regarde sa fenêtre en prenant le petit déjeuner et je me rassure en voyant la lumière allumée. De même, tous les soirs, vers 20 H, en faisant le dîner, je m’assure qu’il est bien rentré. Et immanquablement, je me repose les mêmes questions, me demandant comment au 21ème siècle, un petit vieux puisse encore vivre dans un réduit de 7 m2 au 7ème étage d’un immeuble, sans douche ni toilettes, ces dernières à la turc, étant uniquement sur le palier. Quelles circonstances l’ont poussé à vivre dans un tel dénuement lui qui reste toujours digne et propre sur lui, même avec des vêtements vieux et usés ? Et chaque jour, j’invente une nouvelle histoire. Est-il un repris de justice ? un artisan qui a fait faillite ? un homme fracassé par la vie pour cause sentimentale  ? un ancien marin ? je ne sais pas pourquoi, mais avec sa casquette, il a l’air d’un vieux loup de mer. Peut-être n’a-t- il eu tout bonnement plus assez de forces pour remonter les filets...

Ce matin encore, je l’ai croisé dans le hall de l’immeuble. Il était 7h 35 du matin. Comme d’habitude, il ne m’a pas souri quand je lui ai ouvert la porte de l’immeuble et que je l’ai laissé passer. Il s’est contenté de passer devant moi et J’ai pu voir de très près son visage. Un vieux visage tout ridé où ne se lisaient ni arrogance, ni hostilité, juste de l’ impassibilité et de l’indifférence. Comme toujours, je ne me suis pas attardée. La journée s’annonçait en effet bien remplie. Dans l’ordre, la programmation de deux réunions importantes, une première le matin avec l’équipe pour fixer les objectifs annuels, et une autre, plus conventionnelle avec les professionnels pour présenter le bilan de l’année écoulée. Un programme qui me demande toujours un énorme effort de concentration pour respecter le timing, et sans compter le plan ciné prévu dans la foulée pour la soirée :
- On va à quelle séance ? ai-je demandé à Yves mon ami, avant de partir
- On se donne rendez-vous dans les Halles à moins le quart. On pourra attraper la séance de 20 h
- Ok tu cherches le film et tu m’appelles, lui ai-je répondu.
Avec Yves, au moins, je suis sûre de ne pas être déçue. Il ne choisit que des valeurs sures, des films cotés 5 /5 par la presse et par les spectateurs, voire au pire 4/5 si on ne trouve pas mieux. Vers 19h 30, alors que le bureau est déjà dans la pénombre, je prends mes affaires. Comme d’habitude, c’est moi qui éteins les lumières. Peu de salariés sont encore au bureau au-delà de 18 h 30. Je suis la seule de la direction d’ailleurs à m’imposer ce rythme, autant par devoir que par conscience professionnelle. Les autres cadres dirigeants n’ont ni cet état d’esprit ni cette exigence. Mais maintenant, il faut accélérer. Il ne me reste qu’un quart d’heure si je ne veux pas être en retard.
J’attrape ma veste et je cours vers la station de métro. A cette heure -ci, la station Georges V est bondée et je dois jouer des coudes pour entrer. Mais j’ai l’habitude. Je pousse les gens.
- Vous ne pouvez pas avancer un peu au fond ? dis-je en montant dans la rame. Une jeune femme à côté de moi me fusille du regard
- vous voyez bien qu’on est déjà tassé
- Je ne crois pas non, dis-je, en essayant de parler le plus doucement possible sur le mode de l’apaisement . il reste de la place au fond. Pensez aux autres s’il vous plait.
De mauvaise grâce, la jeune femme s’exécute. Juste à temps pour voir les portes se refermer dernière moi.

Dix minutes plus tard, le métro déglutit à la station Les Halles la foule comprimée des wagons. Je suis jetée hors de la rame avec une foule de gens de tous âges, tous milieux, qui se déverse sur le quai .Comme d’habitude, je dépasse tout le monde en grimpant quatre à quatre les marches. Je sais qu’Yves doit déjà être là à m’attendre. J’arrive enfin au – 4 . C’est là que se trouvent les cinémas. Il n’y a personne et les couloirs sont glauques. Je me dirige vers ce que je crois être la bonne direction quand, au détour d’un couloir, je remarque une silhouette. Immédiatement je le reconnais. C’est lui, c’est le bonhomme du 7ème étage, avec sa casquette vissée sur la tête.
Je suis tétanisée. Faut-il ou non l’aborder ? et puis que fait-il ici, dans ce trou à rats ? On dirait qu’il porte quelque chose de lourd. Peut-être faut-il l’aider ? mais il va sans doute m’envoyer sur les roses.
Lui visiblement ne se pose pas tant de questions. Totalement indifférent à son environnement, il porte son éternel sac à dos qui semble cette fois particulièrement rempli. Toute sa colonne vertébrale semble plier sous son poids. Je m’avance vers lui, avec les meilleures intentions du monde
- Vous voulez de l’aide ?
Il me foudroie du regard
- Pas la peine, me répond-il d’un air renfrogné
- C’est juste pour vous aider. Ce sac a l’air tellement lourd.
Comment faire pour qu’il comprenne que ma demande n’a rien de malsain, et qu’il s’agit uniquement de la politesse voire de l’empathie pour une personne âgée devant des charges lourdes.
- Je ne vous demande rien. Merci. Tout va bien, lance-t-il d’un ton sec qui n’invite pas à la conversation.
Tant pis, l’occasion est trop belle. je m’enhardis
- Mais, dites- moi si je me trompe, c’est bien vous qui habitez boulevard Richard Lenoir au 38 ?
- Pourquoi cette question ? Vous n’y êtes pas du tout. J’habite dans le 15ème, répond-il sans doute un peu trop vite ; Et puis, ce n’est pas la peine de m’aider, j’ai déjà porté des choses beaucoup plus lourdes. Merci pour votre aide.
La réponse a fusé, claire, sans appel. Visiblement le bonhomme n’a aucunement l’ intention de s’appesantir sur son sort, et qui plus est, entend bien se la jouer incognito. Je me sens mortifiée car j’ai l’intime conviction qu’il m’a reconnue, mais qu’il a délibérément voulu faire comme sil ne me connaissait pas. Pourquoi m’a-t-il menti, que cache ce mensonge ?
Je dois sans doute persévérer. Le temps de me ressaisir, je m’aperçois qu’il n’est déjà plus là. Les cinémas d’ailleurs ne sont pas là non plus . Je me suis tout simplement trompée d’escalier. Quatre à quatre, je refais le chemin en arrière et repars en direction de la Place Carré, elle-même conduisant au cinéma Gaumont. Yves est déjà là et m’interpelle, visiblement agacé
– Dépêche-toi nous sommes en retard. Tu sais comme j’ai horreur d’arriver après le début du film !
Le soir dans le métro, en rentrant à la maison, je raconte l’anecdote à Yves
- Il faut absolument que je trouve le moyen d’aller parler à ce bonhomme, lui dis-je, tu sais celui qui vit dans la chambre de bonne au 7ème étage et dont je t’ai parlé. Je voudrais bien en savoir un peu plus sur lui. Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire pour qu’il se décide à me parler. On a tellement l’impression qu’il ne souhaite surtout pas qu’on le dérange.
- Tu n’as qu’à dire qu’en tant que journaliste, tu interroges un panel de gens différents pour connaître leur impression sur le changement de société qui se prépare et de quelle manière cela influe sur leurs comportements, et sur leur train de vie, répond Yves toujours pragmatique.
Il a raison. Dès demain soir, j’irai au 7ème étage.
A peine rentré, Yves, qui ne peut supporter le silence dans un lieu quel qu’il soit et qui a besoin d’être informé en permanence, allume le poste de télévision, tout en balançant ses affaires sur le divan
- Voyons un peu ce qui s ‘est passé dans l’actualité aujourd’hui...
De la cuisine, soudain, je l’entends éclater de rire. De loin, il me dit :
- Le commentateur vient de relater un fait divers, qui est à mourir de rire. Figures-toi qu’un SDF se serait emparé d’un sac de 300 000 euros gare du Nord et se serait ensuite volatilisé. Tous les efforts pour le retrouver auraient été vains, Enfin, une certaine moralité dans ce monde égoïste. Cet argent, sale sans doute, va peut-être servir une bonne cause ! s’exclame encore Yves, toujours en train de chercher à soutenir le plus faible. Personnellement, je trouve ça plutôt cocasse, et finalement relativement moral.
Machinalement, je passe la tête par la fenêtre, pour voir si la chambre de bonne du petit monsieur au 7ème étage est bien allumée, poursuivant un geste rituel qui me rassure.
Cette fois pourtant, elle est plutôt désespérément sombre. J’esquisse un petit sourire. Dans un flash, je vois la silhouette courbée dans le couloir des Halles.
Je suis perdue dans mes pensées quand Yves, impatient de me savoir près de lui, s’avance déjà vers moi un verre à la main et me prend doucement dans ses bras.

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