Le Royaume du Silence

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Écrire pour le plaisir, pour la joie d'assembler les mots autrement que pour dire les faits, je le fais depuis longtemps. Et désormais je m'expose.. Egalement publiée dans la revue Friches  [+]

Il était une fois un minuscule royaume, perdu entre deux vallées d’une très haute montagne. Les hivers y étaient rudes. Les étés, courts mais beaux, comblés de fleurs, d’abeilles et d’eaux vives. On y accédait par des sentiers malaisés et une route pierreuse qui ne valait pas mieux.

Les visiteurs étaient rares. Les approvisionnements aussi. Longtemps les habitants avaient vécu de peu : du seigle, des pommes de terre, quelques vaches, cochons et couvées. N’ayant guère d’occasions de rencontres hors de leur pays ils avaient pris l’habitude de se reproduire entre eux ; ils ne se souciaient pas de ce que ces mariages entre cousins pouvaient avoir de malsain. Ils y ajoutaient, comme allant de soi, les droits de cuissage de pères ou frères à filles et soeurs. On n’avait pas trouvé mieux, pensaient-ils, pour éviter que la terre – le bien – ne sorte des familles. On réglait ainsi entre soi les héritages et celui qui n’était pas content n’avait qu’à quitter le royaume. De son plein gré. Et parfois de force, poussé dans un ravin gelé ou descendu d’un coup de fusil égaré. Mais ça, on ne le disait pas.

Parler le moins possible était d’ailleurs une règle absolue dans ce petit royaume de Pandoranie. « Tais-toi ! » : dès la petite enfance on était éduqué au silence. Tu as faim ? Tais-toi. Tu as mal ? Tais-toi. Tu as peur ? Tais-toi. Les petits étaient autorisés, par exception, à pleurer un peu, très doucement, dans les bras de leur mère dans des circonstances rares : la mort du père, la perte d’une brebis, une très profonde blessure qui aurait saigné beaucoup...

« On ne parle pas de ça » allait naturellement de pair avec l’injonction de silence. Nul n’avait dressé la liste de ce dont il ne fallait pas parler, mais tous la connaissaient. Elle était fort simple : en gros étaient interdits tous les sujets importants, moins importants, presque pas importants (mais on ne sait jamais ils pouvaient, malgré tout, avoir une certaine importance). On pouvait parler de la pluie et du beau temps, de la neige et du vent. Sans toutefois mentionner les risques de tempête, congères et avalanches : on craignait qu’à trop parler de désastres météorologiques le ciel ne finisse pas tomber sur la tête des pauvres Pandoraniens. Ou – quelle logique !- qu’on ne donne aux puissants des pays voisins un prétexte pour envahir la Pandoranie sous couvert de lui venir en aide.

Les conversations se limitaient donc à de vagues borborygmes enrichis de brûlantes onomatopées dans les cas –fort rares – d’amour au romantisme échevelé. Le reste du temps on vaquait en silence à ses tâches, on s’efforçait de manger sans bruit –excepté le rot postprandial – et de ronfler de même – sauf dans l’extrême vieillesse, ce qui était pardonné par la communauté.

Un grand philosophe local avait naguère résumé la loi du silence en ces termes : « Pourquoi le dire puisque tout le monde le sait ? ». Nul ne se serait donc risqué à ouvrir la boîte de Pandore des secrets pandoraniens.

Le souverain de ce royaume du bout de la montagne était, lui aussi, astreint à se taire, en tant que gardien de l’imprescriptible, bien que non écrite, loi du silence. Toutefois quand Jordan, Quatrième du nom, fut porté sur le trône à l’âge de dix-huit ans, une révolution se produisit. Le jeune roi savait lire et écrire. Avant de mourir ses parents, considérés comme les plus riches propriétaires de Pandoranie, l’avaient – quelle folie !- envoyé à l’école de l’autre côté de la montagne. Là-bas Jordan avait aussi appris la musique, le chant, la danse, la science politique et la dialectique.

Il nomma un Premier Ministre, fils d’un propriétaire voisin, avec qui il tint conseil chaque mercredi. Leurs palabres duraient la matinée entière. Et l’après-midi lecture publique était faite des décisions adoptées en Conseil. Au début le Premier Ministre avait dû se faire lui-même porte-parole car il ne s’était trouvé aucun sujet capable d’énoncer plus de trois mots à voix haute sans bégayer. Puis une certaine Sidonie, que l’on présentait comme une cousine du Premier Ministre mais, en réalité, sortie un beau jour de nulle part, s’était proposée pour tenir le rôle. Chaque mercredi, intelligente et délurée, le regard aussi clair que la voix, avec une belle détermination, Sidonie dépliait donc son parchemin pour énoncer les royales décisions devant les Pandoraniens qui écoutaient bouche bée.

Les Conseils n’étaient pas que palabres sans consistance. Jordan était bien décidé à réformer son royaume. Il voulait l’ouvrir sur le monde, rendre la route carrossable pour s’approvisionner par tout temps chez les voisins, faire installer des transports publics, envoyer les jeunes à l’école de la Ville et, qui sait ? Donner l’envie à des étrangers de s’installer en Pandoranie... Jeunes et impulsifs, rêveurs autant que fougueux et courageux, le Roi et son Premier Ministre étaient convaincus que le silence des Pandoraniens valait approbation. Sidonie abondait dans ce sens : elle avait pris très vite l’habitude de venir rendre compte à Jordan après chaque lecture publique. Pour elle tout allait bien. Elle encourageait le souverain à poursuivre ses réformes. Le roi souriait d’aise devant l’enthousiasme de la jeune femme. Il aimait sa voix chaude, son rire, sa façon de décrire l’avenir du royaume, ouvert sur le monde, conforté par des alliances bien calculées avec les puissants voisins. Pour tout dire Sidonie le charmait par son intelligence et sa beauté. Et cela semblait réciproque...

De fait, comme le rapportait Sidonie, les sujets accueillirent sans broncher les premières décisions : on allait aplanir les rues de la capitale, canaliser le torrent fou qui la traversait en trombe, noyant parfois quelque vieille égarée, des enfants téméraires ou des pêcheurs malhabiles. Cela parut sage et utile. L’idée d’une carriole collective pour se rendre dans les hameaux perdus en haut des cols suscita d’autant plus l’adhésion qu’elle serait gratuite.

Tout changea cependant un beau mercredi de juin. Dans quelques semaines Jordan célèbrerait sa première année de règne. Sidonie, légère et court vêtue, fit lecture d’un édit royal : « Dans un mois jour pour jour, le quatorze juillet, Sa Majesté Jordan IV recevra ici même le Prince des Plaines du Nord avec lequel il entend passer un accord de bon voisinage. Tous les habitants sont conviés à prendre part à la fête et sont priés d’y contribuer en fournissant boissons et victuailles. On jouera de la musique et on dansera ! »

Ces mots provoquèrent une révolution : la foule sortit de son mutisme dans un cri qui tenait de l’exclamation de surprise et de la protestation rentrée. Chacun regagna en hâte son logis. Une fois à l’abri de leur demeure les Pandoraniens donnèrent libre cours à leur colère. Pour la première fois dans le royaume les langues se déliaient. Quoi ! Ce roitelet de rien du tout, ce gringalet de dix-huit ans voulait les obliger à puiser dans leur cave et leur grenier pour nourrir l’Ennemi du Nord, le Prince des Gabelous, qui, à coup sûr, venait avec de sales intentions. « Non, non, non, trois fois non ! ».

Cri du coeur, cri de peur, cri de fureur. Mais après ? Dans la haute vallée on ne connaissait pas l’art de la guerre, encore moins celui des mots. Et puis un roi est un roi. Son pouvoir peut-il être contesté ? Nul Pandoranien n’avait jusqu’alors désobéi à son souverain. Entassés dans la salle commune chez Maître George – par ailleurs grand-oncle du Roi- les hommes se concertaient. Ne pas alimenter le banquet suffirait-il à décourager le Roi de recevoir le Prince ? La cave et le domaine royaux permettraient amplement de faire bombance. Barrer la route d’accès au Royaume pouvait s’envisager mais ce serait risqué : le roi enverrait ses fins tireurs. L’idée d’un « accident de chasse » dont Jordan IV pourrait être victime fut repoussée, à peine émise par un vieillard édenté qui, dans sa jeunesse, s’était ainsi débarrassé d’un frère cadet gênant.

On pensait au ralenti, peu habitué à l’exercice. L’un des participants suggéra, faute de mieux, d’envoyer Maître George en ambassade auprès du roi, son petit-neveu. George refusa sur-le-champ. On ne se parlait plus depuis deux générations pour une histoire de source détournée : pas question de faire un pas susceptible d’être interprété comme un geste de réconciliation.

On but un coup de sale piquette pour alimenter les cerveaux amortis. Soudain : « cherchez la femme ! », cria un vieux assis près de l’âtre. Sommé de s’expliquer, il le fit avec économie : « Marions le roi. Tant qu’il sera occupé à faire la bête à deux dos il ne pensera plus à nous assommer avec ses lois et à recevoir les voisins, nos ennemis. » La proposition fut accueillie par un brouhaha d’approbation. Restait à la mettre en oeuvre, et vite. On avait à peine un mois jusqu’au 14 juillet.

Maître Albert qui passait pour un expert en la matière fut interrogé : où dénicher la belle Pandoranienne qui séduirait le Roi ? Force fut de constater qu’il n’y avait pas pléthore. Les pratiques endogames avaient eu des effets aussi fâcheux sur les femmes que sur les hommes. Au fil des générations les traits les plus laids, les difformités les plus grossières s’étaient imposés. La morphologie pandoranienne n’était pas belle à voir. Jordan IV était un des rares à avoir été épargné (il se murmurait que les infidélités à répétition de sa mère avec un colporteur n’y étaient pas étrangères). On écarta rapidement Constance, Lucille, Adélaïde et Fernande. Maria, Dolores et Félicie furent aussi jugées inaptes à émouvoir Sa Seigneurie. Les vieux commençaient à dodeliner. Les jeunes alignaient des commentaires de plus en plus graveleux sur les attributs royaux. Maître George reprit la situation en mains : « Et Sidonie ? Pourquoi pas Sidonie ? Elle est jeune, belle, intelligente, elle fait partie de la Cour... ». On trouva l’idée excellente. Restait à pousser la belle dans les bras de Jordan. On avait tant parlé que la fatigue fit remettre à plus tard la discussion sur la méthode à employer pour parvenir à la fin nuptiale.

La rumeur parvint très vite aux oreilles de Jordan et de Sidonie. « Quelle bande de crétins ! » s’exclama le roi en enlaçant la jeune femme qui partageait son lit depuis plusieurs semaines déjà. « Amusons-nous », proposa Sidonie, « laissons leur croire qu’ils vont parvenir à leurs fins. Et mettons mon père au courant... ».

La mercredi suivant la grand-place était noire de monde lorsque Sidonie monta sur l’estrade. « Message spécial du Roi » annonça-t-elle. « Jordan a décidé que le moment était venu de prendre épouse », poursuivit-elle, suscitant un murmure de stupéfaction. « Toutes les prétendantes seront reçues dimanche de 8 h du matin à 8 h du soir. Prière de venir accompagnées des parents et de la liste des biens qui composeront la dot. » Un envol de vestons et de jupes noires salua la nouvelle. Pères et mères, aïeux et aïeules couraient alerter leur progéniture, sommée de se mettre sur son trente-et-un pour tenter de séduire le Roi.

Tout se passa comme dans les contes, mais en plus sobre. Dans cette montagne on ne connaissait pas la couleur. Se faire belle pour une fille consistait à nouer un col de dentelle sur une robe de serge noire ou grise. Les riches y adjoignaient un châle fleuri. Les chaussures, d’un cuir à l’épreuve des cailloux et de la neige, n’avaient rien de commun avec des pantoufles de vair. Mais chacune fit de son mieux. Le dimanche venu Constance, Lucille, Adélaïde et Fernande, Maria, Dolores et Félicie, mais aussi Germaine, Merixel, Julienne et quelques autres s’agglutinèrent devant la demeure royale, encadrées par les parents qui leur donnaient à voix basse les derniers conseils. « Tu as la plus belle dot du pays et tu feras tout ce qu’il voudra ».

Comme dans les contes, le Roi, flanqué de son Premier Ministre, assista au défilé sans broncher. Finalement il sélectionna quatre jeunes Pandoraniennes, par le plus grand des hasards héritières des quatre plus grosses fortunes du pays. Il annonça qu’il rendrait public son choix définitif le 14 juillet, à l’occasion de la réception du Prince des Plaines du Nord.

On tint aussitôt conseil chez Maître George : puisque Jordan semblait prêt à épouser une héritière de bonne souche, fût-elle disgracieuse, pourquoi le contrarier ? « Oublions Sidonie. D’ailleurs cela fait quelques jours qu’on ne la voit plus. Jordan doit l’avoir chassée ».

Passent les jours, passent les semaines. Voici le 14 juillet. On a pavoisé les demeures, les rues et la grand-place aux couleurs pandoraniennes. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur les familles des prétendantes ont donné poulets, cochonnailles, miel, tartes et beignets ainsi que leur meilleur vin pour le banquet. Grande est l’effervescence. Les musiciens répètent avec ardeur des airs de danse. Une grande tension règne cependant dans les clans des « épouses putatives » qu’il a fallu tenir à distance les uns des autres. Oublié le silence. Les invectives fusent. Ces demoiselles se gratifient de noms d’oiseaux et pire encore. Elles sont affublées de rubans et l’on a sorti des coffres des parures qui y dormaient depuis des lustres. « C’est ici que tout se gagne ou tout se perd » prédit Maître Panisse à qui veut l’entendre.

Un roulement de tambour. Des fifres et des trompettes. Un cortège s’avance, mené par le Premier Ministre qui précède Jordan IV et son hôte, le Prince des Plaines du Nord. La foule hésite entre silence réprobateur en guise d’accueil au voisin et ennemi et envie de saluer son souverain. Le Roi est si beau, si lumineux, si gracieux dans son habit bleu. Et puis il va annoncer quelle est son élue. Finalement les applaudissements fusent.

Le Roi et le Prince s’installent à la tribune d’honneur. Jordan prend la parole : « Chers Pandoraniens, chères Pandoraniennes, je suis heureux, comme vous, d’accueillir le Prince dans notre beau royaume. Je vous l’ai déjà annoncé : nous allons conclure un accord de bon voisinage qui nous garantira bonheur et prospérité pour longtemps. » Jordan tend alors la main vers l’arrière de l’estrade. Sidonie apparaît, rayonnante, vêtue d’une robe couleur de ciel, une rose nacrée à la ceinture. « Mes ami-e-s, je vous annonce mon prochain mariage, un mariage d’amour, avec Sidonie. Vous la connaissez comme porte-parole du Conseil. C’est aussi la fille unique du Prince des Plaines du Nord, ici présent. Notre union n’est-elle pas le plus beau gage d’amitié entre nos deux états ? ». Et se tournant vers les quatre « épouses putatives » qu’il sent prêtes à exploser de rage et de dépit, le Roi se fait humble et enjôleur : « il m’a été impossible de choisir entre vous tant vos talents et vos charmes se valaient. Ne m’en veuillez pas. De plus beaux partis vous attendent dans ce pays. Ou bien, qui sait, dans les Plaines du Nord ? Et que la fête commence !»

.... Plus tard dans la soirée Jordan prend Maître George à part : « Mon oncle, j’épouse Sidonie, c’est ce que vous vouliez, non ? Et si nous vidions cette vieille et stupide querelle à propos de la source détournée ? » George sourit. A quoi bon en dire plus ?

Comme dans les contes le roi Jordan et la princesse Sidonie vécurent dans la joie et bonheur, entourés d’une bruyante marmaille qui ne leur laissait pas de répit. Le Prince des Plaines du Nord étant passé de vie à trépas trois ans après le mariage, Sidonie avait hérité de la Principauté. On vivait enfin à l’aise. Mais on se tenait coi, on ne s’en vantait pas. Pourquoi le dire puisque tout le monde le savait ?

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Henri LOUP · il y a
Jeanne, le retour ! 8 minutes d'agréable lecture. Malgré la rudesse des Pandoraniens. Existent-ils ? On dirait bien que oui...
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Jeanne Mazabraud · il y a
Chut !
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Joëlle Brethes · il y a
Merci pour ce joli conte, Jeanne !... :)
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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci d’être passée Joëlle
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Pierre Lieutaud · il y a
Un conte de sociologie et de science politique pour les nuls très bien tourné...Et vous vous retenez d'en dire plus....
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Jeanne Mazabraud · il y a
Comment avez-vous deviné ?
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Pierre Lieutaud · il y a
Vous dénoncez les choses en les effleurant et avec une douce ironie
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Dolotarasse · il y a
L'Homme est rusé quand même, mais chut ! ;-)
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Randolph B. · il y a
Une écriture fluide au service d'un récit "philosophique"...un plaisir de lecture, merci !
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Jeanne Mazabraud · il y a
Toujours sympa !
Merci Randolph

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Randolph B. · il y a
Aïe, "rythmes" est e finale, vous pouvez (re) voter, si le texte vous plait !
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Randolph B. · il y a
Au fait, j'en profite, as-tu lu "rythmes et vigilance" et "au loin", tous les deux en lice ? Mille excuses si déjà fait !
Bonne journée Jeanne

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Randolph B. · il y a
Toujours ?? Hum ! (rires)
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo pour ce joli conte, manipulation comme chez nous, non ?

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