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Le royaume des cieux

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Zabal

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L'uchronie est originale et l'univers créé pleinement maîtrisé ! L'auteur distille avec finesse les éléments de contexte, et nous plonge dans ...

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— Je ne voudrais nullement influencer Votre Altesse, mais je pense que revenir sur votre décision serait catastrophique.
Le roi me tournait le dos. Il regardait par le hublot les nuages défiler dans le ciel, sous nos pieds.
— Si Monsieur D’Alembert venait à être capturé, le mystère qui entoure votre règne serait anéanti, ajoutai-je, et notre royaume menacé. Cela signerait définitivement la fin de la monarchie.
Nous étions seuls dans la salle de trône. À trois mille mètres d’altitude, sous les ballons gonflés d’air chaud qui maintenaient le palais dans les airs, on pouvait apercevoir les collines du Morvan cernées par les cumulonimbus.
— J’espère que le mauvais temps va cesser, François, me dit le roi qui semblait se réveiller d’un profond sommeil. Je ne voudrais pas que les installations prennent l’eau. La dernière fois, il nous a fallu un mois pour tout vidanger, et nous avons perdu cinq cents mètres.
— Sire, je vous le répète, si je ne peux pas descendre pour récupérer monsieur D’Alembert, les installations n’auront plus d’importance.
— Je n’aurais jamais dû lui faire confiance. Ce jacobin m’a berné. Aurais-je dû être plus méfiant ?
— Sire, nous ne savons pas ce qui s’est passé. Il est prématuré de parler de trahison. Je lui ai fait confiance moi aussi.
— Mais trois jours, rendez-vous compte ! Il devrait être rentré depuis longtemps. Avec l’équipement dont il dispose !
Monsieur D’Alembert s’était envolé avec une aile propulsée. Au regard de son niveau de compétence et de la fiabilité du matériel, il était impossible qu’un incident technique ou une erreur humaine l’ait retardé.
— Les Prussiens occupent Paris, Sire, je ne vous apprends rien. Il ne doit pas être si aisé de...
— Partez Ferdinand ! Vous avez sans doute raison. Allez-y ! Mais si vous ne revenez pas vous non plus, je pourrai dire adieu à mon royaume céleste.
— Ne vous en faites pas pour moi, Sire, je reviendrai et monsieur D’Alembert également.
— J’aimerais en être convaincu, Ferdinand, croyez-moi.
Sa Majesté semblait abattue, une attitude qui lui était malheureusement coutumière. À croire que le panache des rois s’était affadi au fil des révolutions. Monsieur Bergeron m’attendait derrière la porte. Comme d’habitude, il avait espionné notre conversation.
— Cet amplificateur de voix dépasse l’entendement, me confessa-t-il. J’ai placé la capsule dans le sceptre, et je vous jure, Monsieur, que je pouvais presque entendre les pensées de Sa Majesté ! Tout cela va bien trop vite, même pour nous. Je dois maintenant tester...
— Je vais emprunter la barque ! le coupai-je. Est-elle encore chargée ?
— Oui, mais vous irez beaucoup plus vite avec les ailes.
— Je ne veux pas courir ce risque. Il ne nous reste plus que cette paire. La barque sera plus discrète. Je remonterai la Seine à la tombée du jour.
Monsieur Bergeron concentra soudainement son attention sur les sons qu’émettait son oreillette.
— Que se passe-t-il ? demandai-je.
— Le roi s’est endormi.
Nous savions tous les deux que le roi, éveillé ou endormi, n’influait plus sur la gouvernance du royaume des cieux. Seuls les artistes, les scientifiques et les techniciens façonnaient, sous l’autorité des ministres dont je faisais partie, le royaume qui bientôt rayonnerait sur la planète. Je traversai la salle d’étude où nos concepteurs, sous l’immense dôme lumineux conçu entièrement en verre, œuvraient du matin au soir. Ils se levèrent pour me saluer.
— Monsieur le Ministre ! m’interpella un dessinateur. Je suis inquiet pour monsieur D’Alembert. J’espère que mes ailes ne sont pas en cause. Je ne me relèverai pas d’un tel échec.
Je le rassurai et quittai rapidement la salle Louis XIV, baptisée du nom de celui qui avait inauguré le projet. J’eus le temps de repenser à son génie visionnaire durant les sept minutes que dura ma descente vers l’ombilic. Un air propulsé freinait ma chute dans la goulotte étroite. L’habitude avait transformé la peur en amusement. Soudain, j’entendis résonner les paroles de notre roi précurseur : « Le génie se cache partout. Chez les nobles fainéants et dévergondés autant que chez les enfants de paysans. Cherchez ! Trouvez ! Instruisez et rassemblez ceux qui œuvreront pour le bien de tous, qui briseront les chaînes de l’impossible progrès que le calendrier du temps a créées trop longues. Demain, je veux marcher sur les nuages, voir le soleil de plus près ! ». Près de deux siècles plus tard, son rêve devenait réalité. Le grincheux Théodore m’accueillit en bas, dans la pièce la plus étroite du complexe souterrain. J’étais, grâce à mon rang, épargné par sa mauvaise humeur. Il était chef de la sécurité et tenait son rôle à la perfection.
— On prépare la barque, me dit-il en serrant les dents pour s’empêcher de hurler son mécontentement.
Je l’entendais à peine à cause du brouhaha incessant de la machinerie à vapeur. Dans la salle voisine, une centaine de moteurs envoyait de l’air chaud vers les aérostats.
— Vous faudra-t-il en plus sortir armé ? me demanda-t-il, exaspéré.
Théodore détestait que les créations circulent à l’extérieur. Paris, pour lui, représentait la plus grande menace, surtout au regard des événements qui s’y déroulaient. Il croyait le royaume des cieux connu et espionné par plusieurs pays européens.
— Qu’en pensez-vous ? l’interrogeai-je pour le radoucir.
— Prenez ce qu’il vous faut pour ne laisser aucune trace de votre passage et de ce que vous emportez avec vous. C’est tout ce que je pense.
Il avait le mérite d’être clair.
— Donnez-moi le phaseur alors !
Le phaseur ressemblait à un pistolet grossièrement taillé dans du graphite. Nous en avions une grande quantité. Son créateur, Isaac Saint Pierre, était mort en l’élaborant. Il avait été victime de l’énergie métallique qui servait au fonctionnement de l’ensemble de nos créations. Nous n’arrivions pas à la maîtriser à grande échelle. Je quittai l’armurerie accompagné d’un lieutenant qui me mena jusqu’à l’embarcation.
— Félicitations pour votre promotion, dis-je à l’officier.
— Merci Monsieur le Ministre. Travailler dehors est une grande satisfaction pour moi.
— Je vous comprends. Qui sait, un jour, vous monterez peut-être avec nous.
Il sourit pour m’être agréable, mais il n’y croyait pas. Il ne pouvait pas savoir que grâce à Monsieur D’Alembert et aux informations qu’il était parti chercher à Paris, les travaux pouvaient s’accélérer rapidement. La fondation d’un casernement aéroporté était une priorité pour l’ensemble des ministres.
La barque ressemblait en tout point à celle d’un pêcheur lambda. Le système de propulsion était immergé. Seuls le gouvernail, fabriqué dans un alliage plus résistant que le bois, parfaitement maquillé, et le contacteur à clé situé sous le siège auraient pu éveiller les soupçons quant à l’étrangeté du véhicule.
— Vous pouvez me laisser, dis-je à l’officier. La nuit ne va pas tarder à tomber.
— Très bien, Monsieur le Ministre du Développement, me répondit-il très solennellement.
Et il m’abandonna au milieu des bois. Je levai les yeux et discernai à peine le palais et la goulotte aux reflets célestes. Les conseillers de Louis XIV lui avaient assuré que le Morvan était le meilleur endroit pour installer le royaume. Le ciel y était constamment voilé. « Personne ne le verra jamais » avaient-ils juré. Et ils ne s’étaient pas trompés.
D’Alembert, ministre de l’Extérieur, était parti depuis trois jours. Il n’aurait dû s’absenter qu’une journée. Je contrôlai la charge du phaseur. Il avait assez de puissance pour creuser un cratère de deux mètres sous mes pieds. Théodore n’avait pas à s’inquiéter. Si besoin, je pouvais effacer toute trace de mon existence.
Si le système élaboré de propulsion était une avancée révolutionnaire, celui de la navigation automatique en était une autre. Le gouvernail était dirigé par un cerveau moteur, qui régulait également la vitesse, me laissant ainsi libre de travailler mes dossiers, voire de me reposer. La croisière allait durer sept heures. Je devais entrer dans Paris au milieu de la nuit, un moment propice pour tromper la vigilance prussienne. L’air était froid et humide, rempli d’odeurs qui me rappelaient le temps où je vivais sur Terre. Je me laissai déborder par l’envie de partir avant le crépuscule. Là-haut, le paysage manquait de couleurs et de formes, réduit à une triste palette de tons bleus et gris et à l’évanescence des nuages. Ici jaillissaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sur un relief solide. Je n’avais pas quitté l’embarcadère depuis trente minutes qu’un paysan me remarqua. Il chiquait son tabac sur le rivage. Ces rencontres n’étaient pas rares, mais elles ne représentaient aucun danger. Les dires d’un inculte local ne pouvaient intriguer personne si loin des grandes villes. Il allait rentrer chez lui et faire rire son entourage, avant que son labeur ne distille ses souvenirs. Je dormis près de cinq heures, enveloppé dans une épaisse couverture, avant de me réveiller en sursaut. Un coup de canon venait d’être tiré. Je me rapprochais de la capitale. L’air était glacé. Je heurtai quelque chose. C’était une boule de Moulins prisonnière du givre. Je la laissai poursuivre son voyage. Comme je m’y attendais, le cours de la Seine était entravé de filets. Le siège était levé, mais il restait encore quelques obstacles censés empêcher les communications avec l’extérieur. Je dus en découper trois avec mon sabre. Malgré la nuit, je pouvais voir les ravages de la guerre. Les ponts, les habitations détruites. Voilà où nous avait conduits la chute de la monarchie. Deux embarcations ennemies, plus grandes que la mienne, étaient amarrées de chaque côté du fleuve au niveau de Bercy. Je dus réduire ma vitesse et prier notre bon roi Louis XIV pour ne pas être repéré et faire demi-tour. Je fus entendu et pus débarquer à proximité du Louvre dans une ville étrangement déserte et silencieuse. Le comte de Laroche, qui était acquis à notre cause et qui avait déjà financé sa future résidence là-haut, était notre homme de confiance dans la capitale. J’amarrai mon embarcation sur son quai privé et confiai à un de ses serviteurs un message à lui remettre urgemment.
— Vous choisissez un bien mauvais moment pour nous rendre visite, Monsieur le duc, me dit Albert. La colère gronde dans la ville qui est au bord de l’explosion. Demain, l’ennemi défilera sur les Champs-Élysées. Le peuple est humilié. Il se sent une nouvelle fois trahi par ses dirigeants. Le sang va se répandre, encore.
Albert vivait depuis dix ans sur le bateau marnois de monsieur Laroche. Il était habituellement d’humeur joyeuse, mais cette fois, le désespoir l’habitait. Il redoutait de devoir sacrifier sa vie pour une cause qui le dépassait. Je commençais à comprendre ce qui avait pu retenir monsieur D’Alembert. Républicain convaincu, il s’était rallié à nous uniquement par passion pour les sciences. Sa dévotion pour ce domaine et l’étendue de ses compétences nous avaient poussés, malgré le risque, à le mettre dans la confidence. Cela avait été un succès. J’étais persuadé qu’il ne nous trahirait pas, mais je ne pouvais jurer de son allégeance une fois plongé dans ce bain bouillonnant de haine qui pouvait transformer le plus sage des hommes en bête. Nous ne devions en aucun cas intervenir dans les affaires du monde terrestre. C’était notre principale injonction. Je marchai jusqu’aux Tuileries où D’Alembert était supposé se trouver. Je frappai à la porte de Jean Ravillac, un ancien avocat proche de Louis Philippe, qui était un homme de confiance du roi. Ce fut D’Alembert qui, après m’avoir identifié par la fenêtre, m’ouvrit.
— Que vous est-il arrivé ? lui demandai-je une fois à l’abri de la luxueuse demeure. Pourquoi n’êtes-vous pas rentré ?
— Impossible. La situation ici est trop grave. Vous a-t-on informé ?
— Oui, sommairement.
— Demain, l’ennemi d’outre-Rhin doit défiler sur les Champs-Élysées. Jamais je ne laisserai salir la mémoire de mes ancêtres par le bruit des bottes prussiennes. Elles ne martèleront pas impunément le pavé parisien, le même qui s’est abreuvé du sang des miens. Je mourrai demain, Monsieur de Lombard, l’arme à la main.
Et il sortit celle qu’il dissimulait dans son veston. C’était un phaseur, le même que le mien.
— Avez-vous perdu la raison ? le sermonnai-je. Rangez cette arme et retournons là-haut !
Il haletait. Un démon l’habitait.
— Où sont vos ailes ? l’interrogeai-je. Qu’a donné votre entretien avec Monsieur Leprince ? Ses études sont-elles sérieuses ?
— Oh combien ! s’exclama-t-il. Tout est là, dans cette mallette. Partez et remerciez le roi pour sa confiance. Il n’est pas du même sang que ces vils monarchistes qui, dans ce nouveau gouvernement, trahissent leurs compatriotes. Il ne me reverra plus.
— Donnez-moi cette arme !
— Je mourrai demain, je vous ai dit, mais pas avant d’avoir nettoyé la place de quelques soldats ennemis.
— Vous avez juré, Monsieur ! répliquai-je.
— Et aujourd’hui je parjure ! N’ayez crainte, il ne restera rien de tout cela !
— Et vos ailes ?
— Je piquerai sur la colonne avec et tout disparaîtra. N’ayez crainte, vous dis-je, il ne restera rien, ni de moi ni de nos inventions !
— Vous rendez-vous compte des conséquences d’un tel acte ?
— L’honneur, Monsieur de Lombard. Mon honneur et celui de ma famille. Il en va de cette décision.
Je ne pouvais pas le laisser faire.
— Raisonnez-vous et rentrez avec moi ! Remettez-moi votre arme !
J’avais saisi la mienne. Il la remarqua sous mon veston.
— Quelle mouche vous a piqué, D’Alembert ? ajoutai-je. Vous êtes un génie, embarqué dans le plus grand projet de tous les temps. N’allez pas détruire tous nos espoirs !
Monsieur de Ravillac nous rejoignit.
— Je l’ai déjà sermonné, dit-il, mais rien n’y fait. Il est pris de la fièvre mortelle de la révolution. La raison lui échappe. Et puisque votre présence ne le fera pas changer d’avis, je suis d’avis de l’éliminer.
Tentait-il de lui faire peur ou était-il sérieux ? Je savais que Ravillac briguait une place de ministre. Le roi m’en avait informé.
— Monsieur d’Alembert a plus de valeur que le roi et ses sujets réunis, dis-je. Ressaisissez-vous, tous les deux !
Notre hôte ne plaisantait pas. Il pointa son pistolet sur D’Alembert. Ce dernier n’avait plus le choix. Soit il mourait, soit il rentrait dans le rang en abandonnant son projet d’opération suicide.
— Il y a une soif de vengeance que vous, royalistes, ne pouvez comprendre. Celle du peuple manipulé, meurtri, qui met chaque jour sa vie en danger pour servir les intérêts d’une aristocratie indifférente. On a aboli l’esclavage, mais pas l’oppression. Ce monde n’en finira jamais de...
— Mais vous virez anarchiste, mon cher D’Alembert ! le coupa Ravillac.
Mon ami et confrère était épuisé. Il avait traîné de réunions clandestines en rassemblements populistes pour se saouler de discours crachés par les meneurs de l’insurrection. Ses vieux démons avaient refait surface.
— C’est pour construire un monde meilleur que le royaume s’est élevé, répliquai-je. L’avez-vous oublié ?
Il se calma. Il reprenait enfin pied. Sa fougue s’était dissipée comme une volute de fumée balayée par une brise de bon sens. Ravillac baissa son arme. Je l’imitai en restant sur mes gardes. J’avais changé de cible. Garder D’Alembert en vie était capital. Tirer sur Ravillac avant qu’il ne commette l’irréparable était essentiel.
— Nous devons rentrer, répétai-je. Où avez-vous caché vos ailes ?
— Elles sont à Montmartre, répondit Ravillac. Vous ne pourrez pas les récupérer maintenant. C’est un point stratégique pour les insurgés. Je m’en chargerai plus tard.
— Hors de question ! répliquai-je. Ce n’est pas un jouet. Qui en a la garde ?
— Roussin, dit D’Alembert.
Roussin était le plus âgé de nos collaborateurs. Il exerçait autrefois comme artiste peintre. Ses portraits étaient renommés. L’émergence de la photographie l’avait relégué au rang des inutiles et comme un malheur ne frappait jamais seul, il était devenu aveugle.
— Vous préférez qu’il s’envole à ma place ? ironisa Ravillac.
— Nous reviendrons chercher les ailes lorsque la situation sera apaisée, dis-je.
Notre hôte disparut, contrarié de ne pas pouvoir s’amuser avec nos jouets technologiques. Je quittai la résidence avec D’Alembert encore sonné par le contrecoup de sa capitulation. La rue de Rivoli était déserte. Une détonation lointaine me rappela qu’à chaque instant nous pouvions être surpris par l’occupant.
— Pardonnez-moi, mon ami ! lança d’Alambert. Je ne sais pas ce qui m’a pris.
— C’est du passé. Rentrons !
— Comment êtes-vous venu ? me demanda-t-il.
— Avec la barque. Nous devons rejoindre les quais.
Une patrouille prussienne sortit du jardin des Tuileries. Quatre soldats escortaient un insurgé parisien qui avait été roué de coups. Un militaire s’effondra. Je percevais le sifflement du phaseur derrière moi. D’Alembert, plongé dans l’obscurité, avait tiré et il tira une nouvelle fois avec précision sur le groupe armé. Les deux soldats encore debout étaient pris de panique. Ils cherchaient d’où pouvaient provenir ces tirs silencieux. Le captif fila. Je saisis l’arme de D’Alembert pour la lui arracher, mais il résista. Son regard traduisait toute sa détermination. Je ne pouvais plus espérer le raisonner.
— Vous êtes soulagé ? dis-je en le bousculant. Vous êtes content de vous ? Que va-t-on faire maintenant ?
Il visa les deux hommes de troupe qui s’échappaient. Ils étaient encore à portée de tir. Il n’eut pas le temps de faire feu. Je le frappai au visage et il tomba à terre.
— Je ne peux pas rester indifférent, dit-il.
Il essuya du revers de sa manche le filet de sang qui coulait de sa bouche.
— Venez avec moi ! ordonnai-je. Il faut faire disparaître les corps.
Ils étaient trop lourds. Traverser le jardin pour les jeter dans la Seine nous aurait pris trop de temps.
— Quel gâchis ! lançai-je. Vous avez conscience de ce qui vous attend lorsque nous serons rentrés. Le conseil...
— Partez sans moi ! m’interrompit-il.
Il me remit son arme et déroba les fusils de ses victimes.
— Tout est dans la mallette, poursuivit l’insurgé. Vous comprendrez. Ma contribution s’achève ici. C’est dans ce combat mené par le peuple que je souhaite expier. Je ne veux pas voir ma ville et celle de mes parents et de mes arrière-grands-parents souillée par l’ennemi et rendue aux mains d’infects exploitants de la misère.
Je ne pouvais plus le convaincre. Il était définitivement perdu pour notre cause.
— Ne vous inquiétez pas ! ajouta-t-il. Les ailes resteront à leur place. Demain matin je serai mort. Mort et heureux d’avoir lutté pour mes idées.
J’aurais dû le tuer pour éviter tout risque qu’il revienne sur sa décision et qu’il décide d’utiliser les ailes pour se battre, mais je ne le fis pas. Il s’enfonça dans le jardin les armes à la main et disparut pour toujours. Je retournai au bateau marnois pour récupérer ma barque. Albert m’attendait.
— Monsieur le comte vous invite à patienter jusqu’au défilé de demain avant de quitter la ville, me dit-il.
Cette parade, pour Laroche, était un divertissement. Ses vraies préoccupations, comme les miennes, étaient ailleurs.
— Savez-vous si monsieur Laroche souhaite profiter de mon moyen de locomotion pour rejoindre le royaume en ma compagnie ? demandai-je.
— Non, monsieur le duc. Il ne m’a rien dit à ce sujet. Mais moi, je le voudrais bien.
Je détournai le regard, non sans un sourire amusé. Albert savait qu’il n’y avait pas sa place.
— Monsieur le duc pense que les royalistes vont revenir au pouvoir ? m’interrogea-t-il.
— Quel est votre avis, Albert ? le questionnai-je en même temps que je réglais le pilote automatique.
— Royaume, empire, république... je crois simplement que je ne suis pas bien né.
Je quittai la berge.
— Nous en reparlerons, Albert ! dis-je.
Le malheureux ne savait pas que nous travaillions pour lui, que monsieur D’Alembert avait œuvré pour lui et qu’il était en train de se battre bêtement pour lui.
L’envie d’ouvrir la mallette et de découvrir son contenu était grande, mais je ne devais pas allumer la lumière sur la barque. Je risquais de me faire repérer. Je m’allongeai une fois les filets franchis. Qu’allais-je dire au roi ? Je ne souhaitais pas employer le mot trahison. D’Alembert était un égoïste, un exalté. Il avait choisi de se sacrifier et nous privait de son génie. La sagesse lui avait manqué, mais le roi n’avait pas à s’inquiéter. Son ministre rebelle, qu’il n’avait jamais réellement apprécié, n’allait pas le trahir. Je m’endormis en imaginant une machine capable d’enregistrer le savoir d’un homme et de le restituer sur demande. Je me réveillai avec un rhume carabiné.
De retour au palais, où le temps semblait ne pas s’écouler, je retrouvai nos concepteurs à l’ouvrage. Penchés sur leurs tables de travail, ils dessinaient, écrivaient, calculaient. Monsieur Bergeron s’affairait à l’expérimentation d’un œil de télésurveillance tandis que le roi, dans la salle du trône, scrutait le ciel. Je le conviai à la réunion qui allait changer notre destin. J’ouvris la mallette sous le regard ébahi de tous nos collaborateurs. Monsieur Leprince avait conceptualisé un système de création d’énergie tournée vers le rayonnement solaire. Chaque ballon allait pouvoir produire sa propre chaleur, emmagasiner de l’énergie et donc être autonome. Notre raccordement à la terre, via l’ombilic, allait disparaître et nous allions enfin pouvoir voler au-dessus de la planète. Demeures, parcs et ateliers étaient déjà construits. Il suffisait de les raccorder à de nouveaux aérostats pour qu’ils rejoignent le Royaume. Nous entrions dans une nouvelle ère. Nous partîmes définitivement le 14 juin 1875 avec pour mission de redescendre une fois trouvées les meilleures solutions aux mutations problématiques de la société. Le roi était persuadé qu’on n’y parviendrait pas. Tant pis, nous avions au moins un objectif, et le plaisir de survoler le monde et ses « petits » habitants qui étaient notre raison d’être.

PRIX

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chris76 · il y a
Surprenant , intéressant . Bonne chance , je rajoute toutes mes voix
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Isabelle Lambin · il y a
Mon vote à nouveau
Bonne chance Zabal !

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Taciturne · il y a
Un joli texte. Mes voix avec un plaisir celestial.
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Jean Calbrix · il y a
Le royaume des cieux ! Il fallait écrire quelque chose là dessus et c'est chose faite. Bravo, Zabal, pour cette histoire pseudo historique qui nous tient en haleine jusqu'au bout ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire, et éventuellement soutenir, mon sonnet "Spectacle nocturne" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bon week-end à vous.

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Khalid Elkadiri · il y a
être finaliste c'est mérité .Un très beau texte !
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Julia Chevalier · il y a
belle finale pour votre texte
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Bernadette Lefebvre · il y a
Excellent... mes voix pour vous et je m abonne a votre page avec grand plaîsir
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JACB · il y a
Jamais je n'aurais cru que d'Alembert soit aussi inspirant! Quelle expédition et quelle imagination, on fait des rencontres improbables et de bon ton. Dites-moi Zabal, sont-ils toujours là-haut ? Et l'ombilic aucune vache du Morvan ne s'y ai encore empêtré les pattes ? Un grand plaisir à découvrir cette épopée "historico-politique"*****enthousiastes. Bonne chance à vous.
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Zabal · il y a
Merci pour votre enthousiasme ! Et oui, ils flottent toujours !
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Artvic · il y a
Mon vote, bonne finale
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Ginette Vijaya · il y a
Vision prophétique ! Un texte manié avec habileté et de grandes connaissances techniques .
Je vous souhaite une bonne finale .

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