Le Roseau des sables

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Je suis Argan (Gwen Le Tallec), et je suis un passager du temps ! Au fil des vies, vous rencontrerez Aurore, Anna, Alphonse, Zoé, Gus, Anaïs, Lucy, Pô, Mona, Tao, Nathan et les autres... Je vous  [+]

Image de Eté 2016
« Nous vous remercions vivement de nous avoir confié votre projet, L’ombre perdue.
Nous l’avons étudié avec la plus grande attention. Malheureusement, malgré ses qualités, il ne nous a pas paru convenir à notre ligne éditoriale.
Nous regrettons donc de ne pouvoir en envisager la publication. »
Cela fait une heure que je regarde ce courrier... Je n’ai pas bougé depuis. Je suis assis à mon bureau dans la pénombre. Il fait nuit en ce jour de décembre 2015. Le vent souffle fort et j’entends la pluie s’abattre en rafale sur les vitres du salon...
Faire un geste, c’est continuer... Je ne sais plus si j’ai encore la force de le faire... Ma vie s’est écroulée aujourd’hui...
Cela fait un an que je m’obstine à écrire. Il paraît que j’ai du talent, me disent mes proches.
« Tu racontes bien les histoires, Martin ! Et puis tes personnages sont toujours très attachants... Torturés mais attachants... »
Voilà ce que j’entendais à l’époque. Ma femme Camille était fière de moi ! Elle m’encourageait à écrire. Elle aurait préféré des romans sentimentaux mais j’étais plutôt branché par les histoires simples du quotidien. Raconter la vie d’un pêcheur ou d’un boulanger... Raconter la difficulté des gens à survivre avec un salaire de misère ou avec rien du tout, suspendu dans le vide, accroché au RSA ou un bord du précipice, retenu par un fil à l’ASS.
Mon ancienne boîte m’a viré en se lançant dans une restructuration... J’ai accepté un départ volontaire avec quinze mille euros de prime. J’étais le roi du monde avec cette somme ! J’ai dépensé mon trésor en achetant un nouvel ordinateur, une imprimante, un bureau, une chaise et un fauteuil club en cuir pour favoriser l’inspiration. Ce fauteuil c’était aussi mon rêve...
Je me suis lancé à corps perdu dans l’écriture ! Quatre heures par jour à écrire, une cafetière de café et un paquet de cigarettes... En deux mois, j’ai pris cinq kilos et perdu ma vue ! Ma tension a explosé et mon médecin m’a demandé si je me droguais. J’ai levé le pied avec l’accord de Camille... Je m’étais lancé dans un roman d’aventure un peu social. Je voulais une grande fresque à la Ken Follett ! J’ai bloqué à la cinquantième page... Le trou, le néant, la loose... J’ai fait mine de poursuivre ardemment pour Camille et les enfants et puis un jour, ils ont oublié de me demander où j’en étais... J’étais très content ce jour-là, je n’avais plus à rendre compte, à inventer une suite imaginaire ! Et puis, le lendemain, pareil... Juste à l’occasion un « Alors, tu avances dans ton bouquin ? Tu me passes la moutarde mon chéri ? »
J’ai ralenti... Une à deux heures par jour, pas plus... Je passais beaucoup de temps dans mon fauteuil club pour réfléchir et surtout pour dormir... J’ai difficilement terminé mon roman que j’ai intitulé Le Roseau des sables... trois-cents pages, deux-cent-soixante-dix-mille caractères, espaces compris... Le jour où j’ai écrit le mot « fin », j’étais libéré comme Jean Valjean ! Je suis sorti de mon bureau pour le dire à Camille et aux enfants. J’ai couru dans toute la maison... Elle était vide... Camille était dans sa salle de sport avec ses copines et les enfants chez leurs copains... J’ai téléphoné à un pote ! Il a décroché...
— Allo Guillaume ! J’ai terminé mon bouquin ! Tu fais quoi cet après-midi ! On va boire un coup ?
Il avait l’air gêné Guillaume. Il m’a répondu.
— Non, je suis désolé, j’ai des trucs à faire... C’est bien pour ton livre. Ça parle de quoi déjà ? C’est toujours l’histoire d’un pauvre type qui cherche un sens à sa vie ?
— Ouais c’est ça... Bon à la prochaine, alors ? Salut Guillaume...
Mes potes du boulot ont fait le même choix que moi à l’époque. Ils ont profité de leur prime pour voyager, se marier ou se tirer de chez eux ! Certains ont retrouvé du boulot dans l’informatique mais souvent à l’autre bout de la France. On s’est donné des nouvelles via Facebook au début et puis... on a arrêté, sans s’en rendre compte vraiment. On continue à avoir les notifications des uns et des autres mais nous sommes devenus des étrangers... J’ai supprimé mon compte Facebook il y a trois mois. Il n’y a plus que Guillaume et je sens qu’il s’éloigne... Il a monté une boite d’assistance informatique en auto-entrepreneur. Cela marche juste de quoi se dégager un Smic, en bossant cinquante heures par semaine.
Ils ne m’ont pas attendu, mes potes. Ils ont continué à avancer. Moi, je suis comme un con devant ce bureau toute la journée à écrire des histoires dont tout le monde se fout...
J’ai envoyé Le Roseau des sables à plus d’une vingtaine d’éditeurs plus ou moins connus. Le flot des réponses négatives est arrivé très vite et mon enthousiasme s’est tari...
J’ai écrit une version plus personnelle de ce roman. Je me suis beaucoup inspiré de mon enfance. J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire cette seconde version. Je n’ai jamais eu le courage de l’adresser aux éditeurs. Il est toujours dans le tiroir de mon bureau...
Du coup, je me suis lancé dans un roman policier, un thriller ! Mes allocations chômage et Camille me donnaient un répit de cinq mois. J’ai tout de suite retrouvé l’inspiration ! C’est l’histoire d’un écrivain qui a justement perdu son inspiration et qui tue un autre romancier de talent pour lui piquer son bouquin un soir de pleine lune dans le Nord de la France. S’en suit une enquête complexe menée par le célèbre commandant Max Thilliez, qui se remet difficilement de la mort de sa femme et de son fils suite au crash de leur petit avion bimoteur où, seul lui, a échappé à la mort... Il boit du whisky et travaille comme un fou pour oublier cette injustice, pour oublier qu’il est vivant...
En trois mois, j’ai terminé cette palpitante histoire. J’étais extrêmement content du résultat et sûr qu’un éditeur accrocherait !
Camille continuait à faire beaucoup de sport et les enfants grandissaient. Antoine avait quinze ans et traînait constamment avec ses copains. Il voulait devenir juge. Sarah avait dix-huit ans et lisait beaucoup de bouquins d’hommes politiques. Elle était en première année à Sciences Po à Rennes.
J’ai eu une proposition de boulot avec Pôle emploi et j’ai dû l’accepter pour de ne pas me faire sucrer mes derniers mois de chômage. Un remplacement dans une entreprise informatique pour faire du développement. J’ai bossé deux mois et elle ne m’a pas renouvelé... Une chance ! J’ai pu me consacrer pleinement à l’envoi de mon manuscrit !
Ce soir, je revenais d’un rendez-vous avec un éditeur. Il avait souhaité me rencontrer pour discuter de L’Ombre perdue, mon roman policier, et évoquer d’éventuelles corrections avant un nouveau passage devant le comité de lecture. J’étais content car j’avais rencontré un professionnel de l’édition qui était enfin intéressé par mon travail. Je savais que le chemin était encore long mais c’était mieux que rien... Je me suis arrêté chez Guillaume pour lui faire un coucou.
En approchant de chez lui, j’ai vu la voiture de Camille... J’ai cru à une coïncidence au début. J’ai ouvert le portail et je suis entré dans le jardin. Je les ai vus par la fenêtre du salon... Ils s’embrassaient. Il l’enlaçait. Ses mains caressaient son dos puis elles ont descendu lentement, inexorablement vers ses fesses... J’étais pétrifié, incapable de bouger... Il a soulevé sa jupe et... je me suis enfui. J’ai couru au milieu de la rue. Les voitures m’ont klaxonné mais j’ai poursuivi ma course jusqu’à en mourir... enfin presque. Je me suis arrêté exténué. Je me suis allongé sur le trottoir et j’ai crié. J’ai pleuré... J’ai mis plusieurs minutes à me remettre de l’impensable... Camille, ma femme... Guillaume, mon ami... J’ai vomi dans le caniveau. J’ai repris ma voiture comme un automate et j’ai filé vers la côte. À Saint Malo, j’ai marché sur la plage du sillon pendant une heure. Le vent soufflait fort et la mer montait. La pluie est tombée et a noyé mes larmes. Épuisé, j’ai pris un café au bar de l’hôtel du « Nouveau Monde » sur le sillon. Je me suis assis dans un fauteuil club face à la mer... J’étais bien à cet instant. Ensuite, je suis rentré chez moi.
Machinalement, j’ai ouvert la boîte aux lettres. Il y avait deux lettres d’éditeurs. Je viens de lire la première... Je suis toujours immobile. Ma main bouge finalement pour prendre un revolver dans le tiroir. J’avais besoin de palper une arme, de m’imprégner de cette sensation pour écrire mon roman. Je l’ai acheté à un type louche que je connaissais depuis la fac. J’ai découvert plus tard qu’il était chargé. Une seule balle engagée dans le canon. Je le regarde, le scrute... Cela me fait penser à une scène de mon livre. Max Thilliez, un soir de pluie et d’ivresse est à deux doigts de se faire sauter le caisson... Je mime le geste et colle le canon sur ma tempe.
Camille entre dans mon bureau à cet instant. Elle crie ! J’ai peur ! Je trésaille et...
Quelques mois plus tard...
— Bonjour Camille Monsard, vous êtes l’invitée de notre émission littéraire « Je suis une force qui va ! VH. » pour votre premier roman. Je souhaite revenir si vous le voulez bien sur le terrible accident de votre mari et le succès posthume de L’Ombre perdue qui a explosé les ventes de livres cet été 2016 ! Souhaitez-vous dire quelques mots sur votre tragédie et le formidable hommage qu’il a reçu après sa mort ?
— Martin était un passionné et un perfectionniste ! Il voulait s’imprégner des objets qu’il décrivait dans son roman. Ce revolver, il l’a acheté pour sentir l’effet que cela produisait sur un homme... Il me parlait d’une sorte d’excitation que l’on perçoit bien dans son personnage, Max Thilliez. Il ne savait pas qu’il était chargé. Il a voulu reproduire une scène de son roman qu’il avait terminé et adressé aux éditeurs. Le coup est parti accidentellement. La balle lui a traversé la tête... Il est mort sur le coup... C’était horrible... J’étais à côté de lui, je venais d’arriver de ma salle de sport... Il blaguait en me regardant... Il était content d’avoir fini son roman et il avait eu un bon contact le jour même avec un éditeur et puis... Ce bruit terrifiant ! J’ai sursauté ! J’ai entendu un bruit sourd et une odeur de poudre... Il baignait dans son sang, la tête posée sur son bureau. Une première lettre maculée de sang, d’un éditeur que je ne citerai pas, pour ne pas le mettre en difficulté, lui annonçait qu’il n’était pas intéressé malgré tout l’intérêt blablabla... Le discours habituel, si vous voyez ce que je veux dire. Après avoir appelé les pompiers, j’ai voulu vérifier s’il était encore vivant... En touchant son cou pour sentir son pouls, j’ai vu la seconde lettre... Machinalement, je l’ai prise et ouverte. L’éditeur lui annonçait qu’il retenait le livre pour une publication... J’ai crié de désespoir... Il était mort. Il n’a jamais su qu’il allait devenir un auteur célèbre... Et s’il avait ouvert cette lettre en premier, je suis sure qu’il serait là devant vous...
— En témoignant ainsi, vous lui rendez un bel hommage, Madame Monsard... Nous recevons en ce moment même, des milliers de messages de compassion pour vous et votre mari... Mais parlons de votre actualité Camille Monsard ! Après ce drame, vous avez donc souhaité vous lancer également dans l’écriture ?
— Oui, j’étais dévastée et il fallait que je me reconstruise... pour Martin et pour les enfants. J’ai écrit en quelques semaines cette fresque sociale qui parle de l’histoire d’une famille. Elle traverse les grands événements de la grande histoire ! Je me suis beaucoup inspirée de ma propre vie...
— On peut dire que c’est une sorte d’autobiographie ?
— Oui un peu... Mais cela reste très romancé !
— Je vous remercie Camille Monsard ! Ce livre est déjà un vrai succès et il est nommé pour le prix Femina. Je vous laisse nous rappeler son titre pour tous nos auditeurs !
Le Roseau des sables...
— Une dernière question ! Vous écrivez sous votre nom de jeune fille ?
— Oui, par respect pour mon Mari...
— Je rappelle le titre du roman de votre mari Martin Devirot, L’Ombre perdue qui restera malheureusement le seul... Merci Camille Monsard et je vous laisse retrouver votre ami Guillaume Pradis qui, je le crois, vous a aidé dans l’épreuve difficile que vous avez traversée...
— Merci à vous.
Camille se lève et rejoint Guillaume.
— Tu as été parfaite, mon amour !
— Merci Guillaume...
— Si les gens savaient que c’est toi qui a appuyé sur la gâchette !
— Tais-toi Guillaume ! Si tu veux profiter de ma fortune, il faut que tu la fermes !
Si j’avais su le contenu de la lettre, c’est toi que j’aurais tué, pauvre idiot... pense-t-elle.
— Excuse-moi, Camille...

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Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
j'ai adoré ce récit dans lequel je me retrouve en partie, les tribulations d'un auteur en herbe en quête de valorisation et de reconnaissance. Puis j'aime bien vote style d'écriture qui ne manque pas d'humour ni de saveur pimentée.
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Evinrude · il y a
Il semblerait que j'arrive bien bien bien après la bataille ! Qu'importe j'ai aimé alors c'est voté !
Je vous invite à découvrir mon TCC en lice pour l'automne: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-marteau-et-les-etoiles
Belle fin de journée à vous !

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Chantane P. · il y a
un agréable moment de lecture
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Jean-Claude Renault · il y a
Finalement, cette fresque romanesque n'était pas si mauvaise. Il fallait juste correctement cibler le message publicitaire. Une chute qui a du chien.
Je remarque un passage à Saint Malo. Quel hasard ;-)

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Argan ! Je relis votre nouvelle policière avec le même plaisir, d'autant que j'ai traversé les mêmes péripéties et les refus des gros éditeurs avec mes polars !
J'ai ici un ttc pour le fun et le rire si cela vous tente : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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SakimaRomane · il y a
Vous m'avez happée dès le départ... Bien ficelé et percutant :)
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Pierre Priet · il y a
Bravo! Bien écrit! Mon vote! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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Thara · il y a
Une nouvelle qui ne laisse rien au hasard, si ce n'est cette fameuse lettre. Tout était calculé à l'avance !
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Jean Calbrix · il y a
Une nouvelle percutante sur le monde de l'édition fort bien écrite avec un suspense qui tient en haleine et une chute atroce ! Bravo, Argan. vous avez mon vote.
Vous avez aimé ma pie. En sera-t-il de même pour mon verglas ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Pauvre homme pas eu de chance, en plus d'avoir une femme qui le trompe avec son meilleur ami et en + (vénale).
La chance ne lui a pas été présentée au début de son parcours laborieux. Un excellent texte,j'aime.

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