Le roi lézard

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Après pas mal d'années consacrées au théâtre, je me consacre aujourd'hui à l'écriture. À mon actif, des nouvelles « Short Édition », bien sûr, mais aussi deux romans d'aventures (un  [+]

Image de Été 2013
Adrien Dentregent avait succombé depuis plus de quarante-huit heures quand son corps fut découvert dans la journée du mardi. Ce cadre divorcé était depuis toujours d'une ponctualité de métronome et n'avait jamais connu un jour d'absence, c'est pourquoi ses employeurs, surpris de ne pas le trouver à son poste le lundi et n'arrivant à le joindre ni chez lui ni sur son portable, avaient signalé sa disparition à la police. Un de ses collègues avait orienté les enquêteurs vers un chalet sur les hauteurs de Valfleuron-sur-Couzaine, où Adrien Dentregent passait pratiquement tous ses week-ends dès la belle saison venue.

Les enquêteurs dépêchés sur place, suite à l'appel des gendarmes qu'on avait envoyé vérifier la présence du disparu, ne purent constater aucune trace d'effraction ou de violence, mais le médecin légiste restait circonspect quant aux causes de la mort. De toute sa carrière et de mémoires d'archives, il n'avait ni vu ni entendu parler d'un cas pareil. L'homme était allongé sur le sol de la cabane, et on aurait pu penser à une mort naturelle due à une crise cardiaque ou une embolie, si sa peau n'avait pris un aspect squameux faisant irrémédiablement penser aux dizaines de lézards de toutes sortes, empaillés, trempant dans un liquide jaunâtre à l'intérieur de bocaux de différentes tailles, ou même vivant dans des terrariums, qui envahissaient l'espace de la maisonnette.

Passion étrange pour cet homme discret, voire secret, mais apprécié pour ses compétences dans son travail. Passion qui ne datait pas d'hier, d'ailleurs, puisqu'il s'était intéressé à ces reptiles depuis ses quatorze ans. Bien entendu, son ex-femme avec laquelle il n'avait pu avoir d'enfant était loin de partager son amour des squamates et n'avait jamais mis les pieds dans « ce maudit chalet » qu'il avait hérité de ses parents et dont la seule évocation lui procurait des frissons de dégoût. Elle avait déclaré aux enquêteurs que son mariage avait été une erreur ; elle s'était aperçue, pas assez vite, qu'elle ne partageait finalement rien avec « ce pauvre type » aussi silencieux que ses bestioles, et que partant de là, elle ne connaissait rien de sa vie et ne pouvait donc rien leur apprendre.
Ses collègues ne leur apprirent rien de plus. Adrien Dentregent était décrit comme un homme poli, honnête et efficace – il était directeur du service contentieux – mais très réservé, à la limite de l'asociabilité. La plupart de ses collaborateurs ne savaient rien de lui en dehors de son travail. Seul le chef comptable connaissait l'existence de son pied-à-terre pour l'avoir croisé quelques fois dans le village voisin où lui-même avait de la famille. Nul ne semblait connaître sa passion pour les lézards.
Pour le docteur Mathurin, chef du service de médecine légale, le décès avait était provoqué par un infarctus du myocarde dont une surcharge pondérale et un taux de cholestérol élevé avaient été les instruments. Mort naturelle. Le commissaire principal Duchart était d'avis de classer l'affaire, puisqu'il n'y avait pas eu homicide, mais le capitaine François Lefaucheux, lui, désirait prolonger ses investigations. L'aspect du cadavre donnait à cette affaire un parfum de mystère et les mystères, il aimait ça, Lefaucheux. C'était d'ailleurs pour s'y confronter qu'il était rentré dans la police. N'ayant pas de grosses affaires en cours, Duchart l'autorisa à continuer d'enquêter, sauf contre-ordre, pendant une semaine. À la suite de quoi, avec ou sans réponse, « l'iguane », comme le surnommaient déjà ses collègues, serait enterré et le dossier classé.

François Lefaucheux avait donné rendez-vous à Mathurin devant une choucroute de la Taverne Alsacienne. Il connaissait bien le goût du docteur pour les nourritures roboratives et les vins d'Alsace. Fidèle à son image de vieil ours grincheux, Mathurin objecta d'abord que n'étant pas en présence d'un crime, il ne voyait pas l’intérêt de poursuivre l'enquête. Aucune trace de poison n'ayant été détecté, les laboratoires de la police avaient d'autres choses à faire que de chercher les raisons de cette desquamation aussi soudaine qu'inexpliquée. Mais la vérité était que cette histoire titillait sa curiosité de scientifique et il n'eût pas besoin d'attendre le fromage pour se décider à en découvrir les causes. Et puis, il aimait bien le capitaine dont l'intelligence et la pugnacité lui avait permis de résoudre plusieurs cas difficiles, alors lui donner un coup de main, même sur un dossier potentiellement classé, n'était vraiment pas trop lui demander. Dès le lendemain, il se pencherait sur la question.

Le jour suivant, Lefaucheux entraîna l'inspecteur Julie Lamartine pour une nouvelle visite de la tanière des lézards. Les spécimens vivants avaient été emmenés par la SPA, et le reste attendait qu'une décision soit prise ou qu'un éventuel héritier soit découvert. Le chalet ne comportait que deux pièces. Bien qu'encombré, il était propre et minutieusement rangé, ce qui correspondait au caractère consciencieux d'Adrien Dentregent tel qu'il avait été décrit par ses collègues. La salle principale était partagée en trois parties : un coin cuisine avec une petite table et deux chaises ainsi qu'un réduit fermé par une cloison en placoplatre, faisant office de salle de bain. Le reste de l'espace était affecté à la passion reptilienne du mort. Des étagères y étalaient leurs trophées empaillés ou en bocaux et une large table servait à la fois de plan de travail et de bureau. Du papier, des stylos et crayons de différentes couleurs et des ouvrages scientifiques relatifs à ces créatures à écailles d'un côté, des instruments que le docteur Mathurin n'aurait pas reniés de l'autre. Adrien Dentregent devait pratiquer des autopsies, peut-être des vivisections sur ces animaux. Il notait toutes ses observations en termes très techniques pour un non-scientifique, mais rien ne laissait entrevoir le but de ses recherches. Lefaucheux s'assura d'emporter toutes ses notes afin de les étudier ultérieurement. Les parties réservées à l'alimentation et à la toilette n'apportèrent aucun élément nouveau ; elles étaient fonctionnelles et ne comportaient que ce qu'on était censé y trouver. La chambre était tout aussi sobre. Un lit, un tabouret servant de table de nuit, une commode contenant quelques vêtements de rechange et une étagère supportant des livres traitant du monde animal en général ou des lézards en particulier. Seul le sens aigu de l'observation de l'inspecteur Lamartine permit de découvrir une cache pratiquée dans le plancher dont une latte se démontait avec une simple lame de couteau. De cette cavité, Julie avait sorti un coffret de bois entouré d'un épais tissu, dans lequel se trouvaient une douzaine de cahiers. Un journal intime, bien classé, une étiquette collée sur chaque couverture indiquant les années correspondantes aux contenus. Le premier commençait en mille-neuf-cent-soixante et onze.

L'après-midi, de retour au poste, Julie, pour qui les ordinateurs et internet n'avaient guère de secret, avait recherché tout ce qu'il était possible de trouver concernant Adrien Dentregent. La récolte fut assez maigre. Une photo de classe sur Copains d'avant, quelques participations sur des forums parlant de lézards et c'est tout ! Pas de Facebook ou autres sites communautaires, et son nom n'apparaissait quasiment nulle part, sinon sur le site de son employeur. Pas d'implication dans un quelconque fait divers, pas même une contravention. Adrien Dentregent était la discrétion incarnée ! Plus tard, la visite de son appartement en ville avait permis de mettre la main sur son ordinateur personnel, mais là encore, il n'y avait rien à découvrir. Tous les historiques et fichiers temporaires étaient régulièrement effacés à l'aide d'un logiciel spécialisé. Aucune archive dans la boîte mail, aucun favori dans le navigateur. L'appartement lui-même était un exemple de propreté et de rangement. La seule chose qui sautait aux yeux, c'était qu'il n'y avait rien ici ayant un rapport avec ses activités au chalet. Voilà donc un bonhomme passionné par une certaine catégorie d'animaux et qui ne possédait pas un seul livre ou documentaire les concernant à son domicile. Tout se passait dans sa cabane. Le réservé Adrien Dentregent donnait l'impression d'avoir une double vie.

En fin de journée, le docteur Mathurin avait envoyé un mail au capitaine. Il y expliquait que la desquamation du macchabée ressemblait à une forme aiguë et jusqu'ici jamais vue d'ichtyose lamellaire, mais que normalement cette maladie congénitale se diagnostique dès la naissance et que rien dans les antécédents médicaux du mort ne laissait supposer qu'il ait pu en souffrir. Pour confirmer un lien avec cette affection, une étude d'ADN serait nécessaire, mais vu le prix de ces analyses, Duchart ne donnerait jamais son accord. Pas d'autorisation, pas d'analyse... La science n'était pas là d'un grand secours.
François Lefaucheux avait d'abord jeté un œil sur les notes de travail d'Adrien, mais celles-ci était trop techniques pour qu'il puisse en tirer quoi que ce soit. Il avait néanmoins compris que ses études portaient principalement sur le système reproductif des spécimens. Il savait manquer de temps mais décida d'en faire des photocopies qu'il pensait expédier à un ancien camarade de classe devenu biologiste. Il passa le reste de sa journée jusque tard dans la nuit à étudier les cahiers découverts par Julie. Une grande partie de ce journal ne revêtait que peu d’intérêt, surtout dans les premières années. Il s'agissait surtout des réflexions d'un adolescent, de ses questions existentielles et de quelques anecdotes liées à son apprentissage de la vie. Plus tard, il y avait sa rencontre avec sa femme, puis le régiment, son mariage, son divorce, son travail... Bref, un journal intime comme il en existe sans doute des milliers, et qui ne ferait même pas un bon roman. En tout cas pour ce qui concernait cette partie...

Le lendemain, François ne réapparut qu'en fin de matinée dans les locaux de la police. Il avait tenu à finir sa lecture et à compiler les passages qui lui semblait les plus intéressants. Ceux-ci étaient faciles à repérer, ils étaient écrit d'une main fiévreuse, pratiquement sans ponctuation ni saut de ligne, contrairement au reste des cahiers noircis d'une écriture maîtrisée, méticuleuse, conforme à ce qu'on connaissait du personnage.
Après avoir téléphoné au docteur Mathurin, ils s'étaient retrouvés, avec Julie, au « Nouveau Siècle », un bistrot calme à mi-distance du commissariat et du centre de médecine légale. François leurs résuma le contenu des cahiers, du moins ce qui paraissait être en rapport avec cette étrange histoire. À en croire certains passages, Adrien Dentregent aurait été enlevé par des extra-terrestres. Et pas seulement une fois, mais six, espacées régulièrement de sept années. Il avait treize ans lors de ce premier contact, le huit juillet mille-neuf-cent-soixante et onze, et c'est suite à cet événement qu'il avait commencé son journal. Puis nouvel enlèvement en soixante-dix-huit, en quatre-vingt-cinq, et cætera, et si on suit l'ordre chronologique, il s'attendait à un nouveau contact cette année-même, et plus précisément dans deux mois.

D'après lui, de sa première expérience il ne gardait que le souvenir d'êtres ressemblant à des lézards anthropomorphiques, et la certitude que ces « aliens » l'avaient examiné sous toutes les coutures. Ses écrits concernant cette période démontraient une grande peur rétrospective, mais c'est néanmoins à époque qu'il développa sa passion pour les reptiles à pattes. Il avait rempli plus de quarante pages, s'interrogeant sur la réalité de cette histoire, sur les buts de ces visiteurs. Il avait vécu les jours suivant ce traumatisme dans une grande confusion, puis le temps avait fait son œuvre et il avait fini par ne plus parler de l'incident. Jusqu'en soixante-dix-huit. La deuxième fois, Adrien avait alors vingt ans. Sa description se fait plus précise. Il parle d'un évanouissement alors qu'il était en pleine nature, prêt du chalet familial, puis de son réveil dans une pièce sphérique. Il était couché sur ce qui aurait pu être une table d'opération. La lumière semblait sourdre de partout et il était entouré de ces créature qu'il décrivait comme précédemment, en ajoutant quelques détails. Ils étaient grands, un peu plus de deux mètres et possédaient quatre doigts aux membres supérieurs. Leurs faciès présentaient une forte analogie avec la tête d'un lézard vert comme on en voit dans nos contrées. Leur peau, du moins ce qu'on en voyait, était écailleuse et d'une couleur verte tirant sur le bleu. Là encore, il était certain qu'ils avaient pratiqué sur lui des expériences qu'il ne pouvait définir. Sept ans plus tard, il était sûr que les extra-terrestres tentaient une fécondation in-vitro entre les hommes et leur espèce. De sa peur du début, il était passé à un intérêt grandissant doublé d'une forme de soumission à ses hôtes très spéciaux. Il en était arrivé à attendre leur visite. Des trois autres rencontres, il racontait à peu près la même chose : la perte de connaissance, le réveil dans la sphère, puis le trou noir avec la sensation qu'on lui faisait subir tout un tas de chose dont il ne gardait qu'un vague souvenir quand il revenait à lui, là-même où il était « parti dans les pommes ». Ce qui différait, c'était sa volonté croissante de ne plus être un simple cobaye, mais de devenir acteur de ces recherches. Il essayait de mettre au point un moyen de communiquer avec ces étrangers, mais n'avait, jusqu'ici, pas pu y parvenir.

À la fin de son exposé, ses deux collaborateurs étaient resté silencieux un moment, mais leurs expressions en disaient long sur leurs sentiments. Le scientifique Hervé Mathurin jugeait qu'on avait à faire à un fou, un schizophrène à tendance paranoïde doublé de mythomanie. Ce qui n'expliquait pas, bien entendu, l'aspect de son cadavre. L'inspecteur Lamartine refrénait un sourire et disait qu'on nageait en pleine science-fiction, ce qui n'avait pas l'air de lui déplaire. Pragmatique, elle déclara qu'un petit tour aux archives lui apprendrait rapidement si une disparition d'enfant avait eu lieu en soixante et onze. Après tout, Adrien Dentregent n'avait que treize ans au moment des faits et ses parents avait peut-être alerté la police. Le Capitaine Lefaucheux lui fit remarquer qu'à chaque fois cela avait duré moins de huit heures et toujours en début juillet. Dentregent avait d'ailleurs pris l'habitude de poser ses vacances pour cette période. Il était alors probable que toutes ses éventuelles absences soient passées totalement inaperçues.
— Ce qui arrange bien notre « roi lézard », conclue Mathurin qui s'en tenait à un scepticisme rationnel en adéquation avec sa profession.
Les jours suivants, Lefaucheux et Lamartine furent tenus éloignés de cette affaire. Un hold-up dans une bijouterie en centre-ville avait mal tourné, le commerçant avait été tué et une série de cambriolages dans les campagnes environnantes demandait toutes les forces de police disponibles. Il ne fallut pas trois jours au commissaire principal Duchart pour décider de classer l'affaire Dentregent, sans suite. Le corps fut sorti de la morgue et enterré dans la plus grande intimité. Le discret directeur du service contentieux emmenait avec lui son secret. Fils unique et sans héritier, son histoire prenait fin dans le petit cimetière de Valfleuron-sur-Couzaine où il avait souhaité être enseveli.

Le docteur Mathurin était retourné à ses morts sans mystère, si l'on peut dire, tandis que François gardait une certaine amertume de n'avoir pu aller plus loin dans ce qu'il considérait comme une extraordinaire aventure. Mais la routine avait repris le dessus et il était bien vite passé à autre chose. Début juillet, il enquêtait sur une bande de pirates de la route qui s'attaquaient aux cargaisons de poids-lourds quand le matin du dix, Sophie Lamartine déposa sur son bureau le journal du matin. Plusieurs témoins affirmaient avoir aperçu la veille au matin un engin volant non identifié dans le ciel au-dessus de Valfleuron-sur-Couzaine. Moins de dix minutes plus tard, le maire de ce village téléphonait pour signaler une violation de sépulture : le corps d'Adrien Dentregent avait disparu.

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RAC · il y a
Un récit vraiment prenant et une belle découverte, merci !
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Cétacé · il y a
La vérité est ailleurs, c'est sûr! Un vote tardif, mais avec plaisir. Cé.
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Nelson Monge · il y a
Très agréable suspense dont on souhaiterait qu'il se prolonge. Merci.
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Christine Śmiejkowski · il y a
Assez prenant malgré la longueur et en arrivant à la fin, on se prend l'envie de découvrir la suite...
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Lain · il y a
Ah oui mais là il faut une suite.
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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Maud Garnier · il y a
une belle écriture et une bonne histoire de SF !... :-)
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Arlette Breysse · il y a
Du suspens , de la fiction , comment lire la suite ...
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Barbara Martin · il y a
J'ai bien aimé, et je rejoint d'autres lecteurs , à quand la suite?
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Fortunato Brigitte · il y a
Je clic pour toi! Parce que tu le vaux bien....
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Fortunato Brigitte · il y a
Merci de cliquer for my friend[iminent=KuQ8mMeUWfOB]

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