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Tasnim Taha

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FINALISTE
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Je regardais le bout de mes doigts avec admiration et me sentis plus adulte. Parce que seules les femmes mariées avaient le droit de se teinter les dix doigts des mains et les dix orteils. Ma mère nous avait mis le henné mardi après-midi, deux jours avant la cérémonie et elle avait recommencé le lendemain à la même heure pour qu’il devienne foncé. Le mercredi soir, après que nous ayons lavé nos pieds et nos mains du henné qui était devenu quasi noir, elle nous fit un brushing pour le rituel du lendemain.
Les lits étaient côte à côte dans une forme de boîte dans la cour. Nous n’arrivions pas à dormir, chacun ayant ses propres raisons : Amin, mon frère, réfléchissait à l’argent qu’il allait recevoir en l’honneur de cette opération après qu’il avait vu l’année dernière comment Mohamed et Bakri avaient eu des sommes données par les gens. Donia, ma sœur cadette, était agitée par les choses qu’elle n’avait pas d’habitude de faire tous les jours et n’arrêtait pas de bondir sur son lit. Elle n’avait que quatre ans et ne mesurait pas l’importance des choses. Nada qui, venait d’avoir sept ans deux mois auparavant, avait la même angoisse que moi bien qu’elle fasse semblant de s’en moquer et essayait de partager les cris de joie de Donia et d’échanger les commentaires avec Amin. Quant à moi, j’avais le sentiment que c’était ma dernière nuit avant d’aller à l’abattoir.
Amna, ma grand-mère, était heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Ce n’était pas seulement le fait qu’on allait passer chez elle deux mois de vacances, mais elle avait plutôt l’honneur de s’occuper de nous comme s’occupaient toutes les grand-mères de leurs petites-filles en telle occasion.
Ma mère nous embrassa, ce qu’elle ne faisait pas toutes les nuits, avant de rejoindre mon père et mes petits frères, Ibrahim et Fulla dans la petite cour séparée de la nôtre par une muraille de pailles.
- Bonne nuit mes puces, dormez bien parce que demain ça sera une journée importante de votre vie, dit-elle ambitieusement en essayant de convaincre Donia de rester calme dans son lit, puis s’éclipsa.
- J’ai peur Linda, me dit Nada timidement. J’ai pas envie qu’on me fasse ça demain.
- Moi non plus j’ai pas envie, lui dis-je amèrement. Mais j’ai peur qu’on n’ait pas le choix.
- Tu crois que ça fait mal ?
- On dit que si on pleure, ça fait trop mal, répondit-je naïvement. Mais si on se montre courageux la douleur va partir.
Nada cacha son visage avec ses paumes pour ne pas laisser apparaître ses larmes de terreur. Ma mère avait éteint la lumière, mais la lune de treize jours était capable de refléter les traits de chacun sans que personne ne puisse dissimuler ses émotions. Amin, dont Nada était la meilleure amie, quitta son lit et alla se mettre à côté d’elle.
- Ne pleure pas Nada, tu es courageuse n’est-ce pas ? En plus on dit que ce n’est rien, à l’exception de la première journée qui est difficile, puis on va tout oublier.
- Non, j’ai peur, sanglota Nada doucement pour ne pas faire venir ma mère par son bruit. Toi tu dis ça parce que tu es un garçon et ton zizi est loin de toi. Mais même toi, tu vas voir demain si c’était rien ou pas.
Amin s’allongea à côté d’elle sur son oreiller malgré les protestations de mon père qui nous répétait toujours que les garçons et les filles devaient être séparés. Il commença à lui masser les cheveux comme il le faisait souvent pour l’apaiser quand elle faisait des caprices. Ils avaient une relation de complicité que je jalousais très fort, habitée par le sentiment d’insécurité, dû au fait que mon frère rival m’avait pris l’amour de ma sœur aimée. Mais je mourrais toute seule avec ces sentiments brûlants qui sortaient d’ailleurs autrement contre mon gré dans des crises de dégouts et d’arrêt de manger. Malgré son amitié pour moi, j’échouais souvent à mettre Nada de mon côté quand il s’agissait d’Amin. Ils étaient comme des jumeaux : ils se ressemblaient et ressemblaient à notre père.
- T’inquiète pas, dit-il après s’être bien installé à côté d’elle. Je vais te raconter l’histoire du berger et de la flûte pour que tu oublies tes peurs, ou bien celle de Mofide Alwahsh qui a coupé la queue de son âne, en le tirant de la boue. D’accord? Regarde comme la lune est belle ce soir !
Jeudi à six heures du matin, toute la maison était réveillée. Amna nous avait rejoint de sa cour à l’autre bout pour vérifie que tout était bien.
- Tu as mis les chaudrons au feu Eva, demanda-t-elle en entrant dans la cuisine. Il faut qu’on termine les choses de bonne heure, sinon les invités vont arriver avant que tout soit prêt. Je ne sais pas pourquoi Aïcha n’est pas encore arrivée, protesta-t-elle.
Ma mère ne répondit pas et continua à tourner en rond. Fulla pleurait en réclamant le sein et Ibrahim criait parce qu’il voulait accompagner mon père qui quittait la maison pour aller chercher le boucher. Nada et Amin étaient encore enlacés sur le lit depuis hier et Donia les taquinait disant qu’elle allait les dénoncer à mon père parce qu’ils avaient dormis dans le même lit. Et moi, je touchais mon cœur pour vérifier qu’il était là à cause de la terreur qui m’avait empêché de dormir la veille. A ce moment-là, ma tante entra avec sa fille Faïza.
- Bonjour les enfants, salua-t-elle. J’espère que vous avez passé une bonne nuit.
Personne ne répondit autant que par des grimaces.
- Où est Eva ? reprit-elle embarrassée.
Ma mère apparut de la cuisine portant Fulla contre sa hanche et trainant Ibrahim qui n’arrêtait pas de pleurer.
- Salut Aïcha, salut Faïza... Et au secours, ces petits-là vont me tuer. Depuis le matin ils n’arrêtent pas de hurler, râla ma mère. Je ne sais pas ce qui se passe aujourd’hui. Je suis complètement bouleversée.
- C’est normale ma fille, répondit ma tante tendrement. C’est un évènement qui n’est pas facile, surtout que tu vas le faire pour quatre de tes enfants d’un coup. Mais ça va aller inchallah, t’inquiète pas.
Faïza prit Ibrahim par la main en chuchotant dans son oreille qu’ils allaient ensemble chercher le monsieur qui égorgerait le mouton. Ibrahim arrêta naïvement de pleurer pendant que ma tante s’occupait de Fulla qui se jetait sur elle avec ravissement.
Deux heures plus tard tout était prêt et la maison était bien rangée. Nous avions pris un petit déjeuner royal et les moutons étaient égorgés sous la direction de mon oncle Bashir qui était venu du village spécialement pour cette occasion. Mon père était parti accompagner Amin chez le chirurgien en taxi au centre-ville de Shandi.
Vers huit heures et demie, Fatima, la sage-femme entra avec sa grosse boîte de travail argentée. Son arrivée nous terrorisa davantage. Même Donia qui ne distinguait rien hier avait commencé à pleurer en la voyant avancer et entrer dans la chambre où aurait lieu notre massacre. Amna s’approcha de nous et murmura dans l’oreille de chacune que le travail qui devait être fait n’était qu’une chose banale qu’on allait oublier dès la sortie de la sage-femme. Je n’avais jamais autant détesté ma grand-mère que ce jour-là à cause de son cœur de pierre et son mensonge sans pudeur. Les trois femmes entrèrent dans la chambre pendant que nous faisions la queue dans la cour pour savoir qui allait passer la première. Ma tante et ma grand-mère parlèrent moins fort avec Fatima pour bien assurer que l’opération allait être faite selon les rites pharaoniques.
- Je suis désolée, dit Fatima, je ne pourrais pas faire ça en raison de mon accord avec Mahmoud.
- Laisse tomber mon fils, moqua Amna. Il n’est pas conscient de l’intérêt de ses filles. Il attend que leurs maris les lui rendent en révélant le scandale de notre échec à nous les femmes ?
- En plus comment va-t-il savoir que tu n’as fait pas ce qu’il t’a demandé ? Il ne va pas quand même vérifier ton travail et écarter les jambes de ses filles, continua Aïcha.
- Et si tu as peur d’Eva, reprit Amna, ne t’inquiète pas, elle ne va pas ouvrir la bouche, je te le garantis.
- Ce n’est pas là le problème dit Fatima gênée par l’insistance des deux femmes. Ça fait un an que je ne pratique plus ces rites pharaoniques....
- Ce n’est pas grave, insista ma tante. C’est l’occasion de reprendre tes activités.
- Je suis désolée de vous contrarier, mais je ne peux pas faire ça après avoir juré sur le coran de ne plus le faire.
- Mais pourquoi tu as juré Fatima, gronda ma grand-mère effrayée. Tu ne connaissais pas les rites de notre société ? Ou bien tu es influencée par ces mouvements qui revendiquent les droits des femmes ?
- S’il te plait ma chère Fatima, supplia ma tante, fait-le et après tu pourras te repentir en faisant trois jours de carême.
- Ecoutez mes chères dames, insista Fatima en remettant ses affaires dans la boîte et en se préparant de partir, vous pouvez en chercher une autre qui pourrait vous satisfaire. Vous en connaissez plein dans les quartiers voisins n’est-pas ? Maintenant cédez-moi le passage, je vous souhaite bonne chance.
- Attends, attends, s’il te plaît Fatima, tu ne peux pas partir comme ça. Apparemment mon fils ne t’a pas choisi pour rien, il savait que tu avais arrêté d’exciser les filles à la pharaonique. Je comprends maintenant pourquoi il a insisté pour que ce soit toi et personne d’autre. Reste donc, tu peux faire ton travail. Je n’ai pas envie d’avoir des ennuis avec lui à cause de choses qui ne me concernent pas trop. Et bon courage pour ses pauvres gosses qui vont subir la discrimination de leurs futurs maris. Je suis fatiguée, lâcha-t-elle avec dégoût, parce que j’en peux plus me battre pour que nos coutumes continuent. Une main seule ne peut pas applaudir, n’est-ce pas ?
Aïcha baissa les yeux devant la résignation de ma grand-mère et finit elle aussi, par céder à la volonté de mon père.
On était derrière la porte attendant l’appel comme pour un examen oral où chacun souhaitait passer le dernier. Mes sœurs pensaient que j’allais passer la première en tant qu’aînée. Et quand ma tante sortit sa tête par la porte, mi ouverte en désignant Donia parce qu’elle était la plus jeune, celle-ci commença à pleurer et se cacha derrière le dos de ma mère.
- Viens Donia, on sait que tu es la plus courageuse c’est pour ça que tu passes devant, appela Aïcha doucement.
Ma mère la prit en lui faisait des bisous encourageant :
- Vas-y ma chérie, tu vas voir que c’est rien.
Viens avec moi maman, sanglota-t-elle en s’accrochant d’avantage à la robe de ma mère tandis que Aïcha lui tendait le bras pour l’amener à la boucherie.
Quand ma tante fit entrer Donia dans la chambre, les sanglots de ma mère augmentèrent ce qui nous donna encore la terreur.
Les moments passèrent sans que personne n’entende rien. Fatima avait mis et attendu un moment avant de d’utiliser sa lame sur le sexe de ma sœur qui croyait qu’on la nettoyait encore avec le désinfectant. Elle était allongée sur le dos regardant le plafond, sa tête baissé en arrière et ses cuisses fléchies vers le ventre par ma grand-mère du côté droit et ma tante du côté gauche. Elles l’empêchaient de lever la tête pour regarder ce que faisait la sage-femme. La pauvre n’avait même pas senti la lame lui couper le bout de son clitoris à cause de l’anesthésie.
- C’est fini ma puce, tu vois que ce n’était rien, dit Aïcha avec fierté.
- C’est vrai Tata ? Mais j’ai rien senti, dit Donia naïvement incrédule sans savoir que l’angoisse capitale allait venir plus tard.
Aïcha la mit doucement sur son lit à côté de la fenêtre. Les trois lits étaient posés en forme de U mais on avait entré un lit spécial pour cette opération sans queue ni tête ressemblant à une table au milieu de la chambre que plus tard on allait sortir. La tête d’Amna apparût avec ses grosses lunettes pour appeler Nada. Elle n’avait aucune joie sur le visage tellement elle était mécontente par la surprise qu’on soit excisées de cette façon. Nada l’accompagna avec moins de panique du fait qu’elle n’avait pas entendu Donia crier.
- Je suis sûre que tu vas être comme ta sœur, encouragea ma mère en lui donnant un bisou sur la joue.
Amna ne dit rien, prit Nada par le poignet puis referma la porte. J’étais restée face à ma mère qui ne disait plus rien. Elle avait l’air perplexe de se trouver toute seule avec moi comme si elle arrivait à lire ce qui se déroulait dans ma tête. Je remarquais qu’elle évitait mon regard blâmant qui la berçait sans pitié. Dix minutes se passèrent sans qu’aucune de nous n’ouvrit la bouche, ni de ma part pour montrer la moindre angoisse ni de sa part pour me donner le faux espoir que j’allais être comme mes sœurs. Soudain, les cris de Nada résonnèrent fort, remplissant l’espace et faisant voler les pigeons dans la cour. Des frisons m’envahirent et la nausée me serra fort l’estomac. Ma mère s’approcha de moi pour me serrer contre elle où je voyais ses larmes couler abondamment.
- Pourquoi est-on obligé de faire ça maman si ça fait mal comme ça ? J’ai pas envie, cria-je en blottissant ma tête dans sa poitrine. J’ai pas envie maman.
- Calme-toi ma chère Linda, calme-toi !
Elle essuya mes larmes qui s’étaient mélangées avec les siennes mais elle n’avait pas le pouvoir de changer le destin des filles dans une société pareille. Elle se rappelait l’époque où elle avait dû passer par la même expérience sans que ses larmes puissent changer la situation. Elle avait juré, après avoir vécu cette douleur, de ne pas faire cela à sa fille un jour. Mais vite, elle avait oublié son pacte et était retombée victime des coutumes et des traditions.
Mon père ne voulait pas en fait de cette pratique qui n’avait rien avoir avec la religion, comme répétaient les gens qui ne connaissaient rien de la foi. Il n’avait pas envie de nous faire subir ce qu’avait souffert sa femme pendant les six accouchements, et pire celui d’Ibrahim qui était au Koweït, pays étranger où les populations négligeaient complètement cette affaire. Mais le plus drôle, c’était elle qui l’avait convaincu protestant que c’était honteux de laisser les filles toute naturelle comme ça :
- Je comprends ta peur pour tes filles Mahmoud. Mais comment peuvent-elles trouver des maris qui accepteront ces conneries ?
C’était ainsi que mon père accepta le compromis de ma mère en nous faisant une opération moins dure.
- Au moins, on peut dire qu’elles sont excisées. Qu’elles se débrouillent après avec leurs époux, dit ma mère en reprenant son souffle.
Le soleil commença à monter dans le ciel bleu qui ne présageait aucune pluie pouvant rafraîchir ce climat chaud du mois de mai. J’étais assise à côté de ma mère sur un lit protégé par l’ombre qui venait du mur, séparant notre maison de celle de la sage-femme qui était en train de massacrer mes sœurs, et bientôt moi. Chaque moment qui passait me faisait un effet terrorisant qui me donnait le vertige.
Comment ces femmes, pensais-je, arrivaient-elles à supporter de voir les douleurs de leurs petites filles innocentes qui n’avaient commis aucun crime ? Pourquoi se contentaient-elles de répéter la même tragédie qu’elles avaient subie quand elles avaient notre âge ? Ne faut-il pas un jour qu’une femme courageuse crie à haute voix : « je m’arrête de massacrer mes filles »?
J’étais persuadée que toutes ces femmes devant moi, même la sage-femme qui effectuait ce maudit travail, exigé par la société, n’étaient pas contentes de leur vie passé. Cependant elles ne faisaient qu’éterniser ces rituels cruels, génération après génération. Et tous cela, parce que elles avaient été programmée qu’elles étaient un objet qui faisait plaisir à l’homme et avaient ainsi accepté de vivre dans l’hypnose, vivant leur vie sans émotions ni sentiments, niant leur corps et leurs sensations sans avoir le courage d’arrêter cette persécution à leur égard, vécue par elles-mêmes en premier lieu.
Ma mère me serrait toujours dans ses bras jusqu’à ce qu’Aïcha sortit sa tête et m’appela avec un grand sourire comme elle avait fait avec Donia :
- C’est ton tour ma grande, dit-elle en avançant vers moi.
Je regardai ma mère qui me lâcha doucement avec hésitation.
- Non, je ne veux pas criai-je en lâchant le bras de ma mère et courant dans tous les sens sans but.
- Viens ici Linda ! cria ma mère au milieu des sanglots qu’elle essayait de réprimer en vain.
Je m’arrêtai juste à côté de la cuisine après avoir fait le tour de la cour plusieurs fois. Je versais des larmes de colère avec un sentiment d’injustice et ne savais qui je devais appeler au secours. Je voyais Faïza occupée dans la cuisine en portant Fulla sur la hanche et je me disais peut-être que chez elle ça serait le refuge. Mais rapidement je me souvins qu’elle n’avait pas de fille et qu’elle n’avait sûrement pas éprouvé les sentiments qui lui permettaient de me comprendre. Elle aussi, songeai-je avait dû fuir en vain le même destin sans trouver aucun secours. J’avançai de la cuisine vers la porte qui séparait notre cour de celle de ma grand-mère. Je me disais que c’était peut-être mon père qui allait me sauver des mains de ces criminelles y compris ma mère qui me suppliait de ne pas aller où se trouvaient les hommes avec mon frère Amin :
- S’il te plaît Linda ne fais pas ça ! Viens ici et tout ira bien.
- Je ne te fais pas confiance maman, je n’ai confiance en personne aujourd’hui. Vous avez dit que c’était rien pourtant j’ai entendu Nada hurler. Laissez-moi tranquille, je ne veux pas de ça, criai-je en m’accrochant à la porte pour passer de l’autre côté.
A ce moment, la tête de Bashir apparût, les sourcils froncés :
- Pourquoi tout ce bruit? gronda-t-il. On ne peut pas échanger deux mots avec les hommes qui nous rendent visite à cette occasion?
Silence total : tout le monde bouche bée. Je ne m’attendais pas à ça : au lieu de me retrouver dans les bras de mon père pour pleurer mon désir de fuir ce destin cruel, je tombais nez à nez avec un homme orageux invincible. Ma colère et ma peur s’étaient transformées en un choc accompagné d’une énorme déception devant les yeux de mon oncle. Ma mère qui me suivait comme on aurait suivi un mouton évadé, s’était reculée pour ne pas se heurter à lui. Elle évitait la moindre explication qui pourrait se transformer en une bagarre. C’est Aïcha qui sauva la situation en prétextant que je pleurais parce que j’étais fâchée contre Faïza qui avait cassé ma poupée de verre sans faire exprès.
- T’as pas honte toi ? dit mon oncle dégouté et faisant des gestes méprisants avec le coin de sa bouche. Tu pleures pour des histoires de bébés alors que les filles de ton âge vont se marier l’année prochaine ?
Il faut que je lui réponde sinon je n’arriverais pas à fuir ces dames derrière moi, me disais-je, en essayant de rassembler mon courage:
- Je n’ai pas encore neuf ans, comment pourrais-je me marier l’année prochaine ? essayais-je d’attirer son attention sur le fait que j’étais encore enfant et avais le droit de vivre mon âge sans terrorisme ni répression. Je veux voir papa, Tonton, repris-je au milieu de mes larmes de la défaite cette fois-ci.
Je les essuyais avec le col de ma robe pendant que ma mère me faisait des mimiques pour que je n’avance pas avec lui dans la conversation. Je comprenais sa méfiance en me rappelant ces jours affreux de bagarre avec lui quand mon père était parti au Koweït.
Aïcha approcha de moi avec confiance. Elle savait que là devant ce mur humain avec son gros turban blanc qui lui couvrait la tête, je n’oserais pas franchir le pas vers la cour des hommes. Elle me tint la main en murmurant :
- C’est rien mon frère, laisse Mahmoud aussi tranquille. Je m’occuperai de cette gamine capricieuse. Retourne à tes invités maintenant et ne te casses pas la tête avec nous. Viens Linda avec moi, dit-elle en me tendant son bras osseux, je vais te dire quelque chose.
Quelle hypocrisie et quelle lâcheté cria-je avec désespoir. Je vous déteste tous de tout mon cœur, vous êtes les plus sauvages du monde.
Je me faisais tirer sans pitié contre mon gré pour que mon innocence avant ma féminité soit violée ce jour-là. Ni ma mère ni ma tante ne se souciaient pas par le coup de pieds que je donnais ni par les larmes de supplication.
Mais qui pouvait entendre les cris étranglées d’une petite fille qui allait à la guillotine sans n’avoir commis aucun crime que d’être fille ?

PRIX

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Sylvie Franceus · il y a
Dire la sauvagerie avec tant de dignité, c'est une performance qui me donne envie de vomir aussi. La cruauté ritualisée est immonde et vos mots sont utiles. Ils m'aident à penser la liberté
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Tasnim Taha · il y a
Merci Sylvie :)
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Alain de La Roche · il y a
Ma chère Tasnim, je vous ferais remarquer que Sylvie vous a apporté votre 300 ème vote, tout rond (faut le faire).
Elle mérite donc un petit clic sur 'j'aime".
:-)))

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Tasnim Taha · il y a
Merci Alain...elle le mérite vraiment....elle l'a eu :-)
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Alain de La Roche · il y a
Je découvre bien trop tardivement ce poignant témoignage. J’en suis désolé.
Il y a ici tellement de belles plumes qui se regardent écrire et qui, finalement, n’ont rien à nous dire. Au moins, pour vous ce n’est pas le cas.
Votre sujet est fort, émouvant, dérangeant, révoltant.
A votre niveau, je suis persuadé que vous contribuez à une prise de conscience de la barbarie de certaines pratiques.
Merci Tasnim.

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour ce témoignage bouleversant et ton courage, et contrairement à ce que j'ai pu lire plus bas, j'aime beaucoup ton écriture, belle sobre et simple, qui aborde un sujet aussi délicat avec sensibilité et pudeur, sans jamais tomber dans la facilité ou le mélodrame...
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Tasnim Taha · il y a
Merci Odile pour tes mots, ça m'a fait plaisir de savoir que mon écriture te plaise :)
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Sandrine · il y a
bravo Tasnim pour ce courage d'aborder un tel sujet tabou...continue à écrire et ne vous en faites pas pour le reste :)
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Sylvie Loy · il y a
Fred a eu raison de te mettre en avant ainsi. J'ai réalisé que j'avais oublié de réitérer mon vote. Et bravo à toi pour ton courage. Continue et persévère dans l'écriture, tu as du potentiel. A bientôt !
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Tasnim Taha · il y a
merci Sylvie :)
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Sophie Dolleans · il y a
Voté. J'aurais du le faire plus tôt.
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Tasnim Taha · il y a
merci Sophie :)
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Fred Panassac · il y a
Contrairement à mes petits camarades ci-dessous, Tasnim Taha , je ne m'offusque pas des fautes de français que j'ai trouvées dans votre texte. Au début de ma lecture j'ai été un peu agacée par les fautes, je l'avoue. Mais qui, parmi les censeurs, aurait eu le courage d'écrire une nouvelle dans une langue qui n'est pas sa langue maternelle, pour communiquer un message de révolte contre une coutume barbare? Je crois que peu de gens s'y serait risqués et je trouve particulièrement lamentable et minable qu'un auteur, qui plus est enseignant, se permette un commentaire faussement élogieux pour mieux se moquer de vous et mépriser votre écrit. J'aimerais bien l'y voir, s'il devait s'exprimer dans l'une des langues étrangères apprises au lycée, alors qu'il est encore loin de maîtriser la sienne.
Pour en venir à votre œuvre elle a beaucoup de qualités si l'on consent une minute à faire abstraction des erreurs de langue , qui sont perfectibles. La langue justement, est spontanée et l'histoire très bien menée et je vous assure que j'ai lu d'une traite votre nouvelle, en espérant jusqu'au bout que ces petites filles échapperaient à leur sort mais je sais hélas que ce n'est pas une fiction comme se plaisent à le croire certains lecteurs. J'espère que Shortedition vous sélectionnera pour la force de votre sujet, et que l'on vous aidera à modifier ce qui sur le plan linguistique n'est pas encore au point. Je pense qu'un éditeur comme Shortedition peut aussi faire œuvre utile en vous aidant à progresser dans vos moyens d'expression car votre récit a un rythme et une structure qui sont prometteurs. Pour ceux qui ne savent pas ce que représente le "français langue étrangère" pour les étudiants, eh bien...imaginez-vous émigrer en Allemagne pour y exercer un job et vous trouver confrontés aux joies des déclinaisons et des verbes irréguliers...et au bout de quelques années , essayez donc d'écrire une nouvelle entière sans faute en allemand...on en reparlera et vous viendrez faire la fine bouche sur les fautes de français de Tasnim Taha.
En résumé, moi qui corrige les textes pour un concours de nouvelles de jeunes auteurs tous les ans, je sais que la forme peut se corriger et s'améliorer facilement et que lorsque "le fond" , l'histoire, sont valables, cela vaut la peine de sélectionner le texte et d'aider son auteur(e) à le corriger. Je vote pour vous, Tasnim Taha , et j'espère que vous ne vous découragerez pas et continuerez à écrire et à défendre les femmes victimes de toutes les dominations.

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Tasnim Taha · il y a
Merci Fred pour vos mots qui ont pu décrire beaucoup de réalités :)
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Mathieu Jaegert · il y a
Même si je n'ai pas lu toutes les nouvelles finalistes et ne peux donc savoir comment situer celle-ci, je suis entièrement d'accord avec les encouragements de Fred. Continuez à écrire sur les sujets (comme celui-ci) qui vous tiennent à coeur, n'abandonnez pas, votre plume gagnera en aisance, elle le mérite.
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Tasnim Taha · il y a
merci Mathieu :)
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Søkswen · il y a
Le sujet est intéressant, mais ce n'est pas un prix de sujet, c'est un prix d'écriture, et malheureusement pour vous et pour nous, l'écriture n'est pas encore au point, pas du tout.
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Falkaw · il y a
Bonne chance Tasnim (: Hossam awad
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