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Aurélie Jullien

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Finaliste
Sélection Jury

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Une des dernières choses dont il se souvenait était le rire retentissant de Germain. Un rire franc et bonhomme. Un rire de ténor. C’était ce qu’il aimait chez lui. Ce don pour trouver et donner de la joie, même une infime parcelle, quand le malheur frappait et que tout autour d’eux sombrait dans le chaos.
Pourquoi riait-il ? Joseph ne savait plus. Sans doute encore une de ses plaisanteries potaches dont il avait le secret. Il lui en fallait peu. Pour Germain, tout était prétexte à rire, en particulier au milieu de ces heures sombres. Il disait que rire le gardait en vie et que la guerre ne l’enlèverait à ce monde que le jour où il ne pourrait plus s’en payer une bonne tranche. Il savait soulever les foules et s’attirer la sympathie des gars, même celle de Rochard, qu’on n’aimait pas trop dans l’escouade. Le jour où Germain avait baptisé la tranchée dans laquelle ils étaient en poste, tous en avaient eu un fou rire pendant des heures. Germain en tête. Ce n’était pourtant pas grand-chose. Un simple jeu de mots d’une infinie banalité lorsqu’il était prononcé hors du temps qu’ils vivaient. Pourtant, cette tranchée de « l’eau bue » leur arrachait des sourires au milieu des marmites et des shrapnells, lorsque le monde semblait vouloir les engloutir et la terre se délecter de leur sang. Germain avait raison. Le rire était leur richesse. Ce qui faisait d’eux encore des hommes perdus au milieu de la folie de leurs semblables.
C’était une des dernières choses dont Joseph se souvenait. Une pluie de feu et d’acier s’abattait sur eux et ils riaient. Ils riaient tous les deux. Germain plus fort que lui bien sûr, couvrant les grondements incessants venant du ciel, plus fort que le bruit des projectiles meurtriers qui éventraient la terre. Puis il y eut ce sifflement strident, cette plainte déchirante comme si le ciel lui-même criait son désespoir. Et le rire de Germain suspendu dans l’air alors que tout alentour s’était tu ; le rire de Germain, accroché dans le temps, persistant et enraciné dans l’instant. Et puis, plus rien.
Joseph voulait ouvrir les yeux. Il n’y parvenait pas. Il était allongé. Ou debout peut-être. Il ne sentait rien. Son corps semblait flotter dans l’air, comme la brume matinale au-dessus des tranchées humides. Pas de douleur ni de pesanteur. La seule conscience de ce but ultime à atteindre. Ouvrir les yeux. Il n’entendait rien. Rien d’autre que le rire de son ami figé dans l’infini. Ouvrir les yeux. Un éclair aveuglant déchira l’espace. Ce fut une lumière foudroyante qui l’arracha un instant à sa léthargie. Le ciel était blanc, d’une clarté lunaire, froide et intense. Douloureuse. Il ne distinguait du monde que cette lueur vive qui l’agressait dans tout son être. C’était insupportable. Ses yeux s’étaient ouverts. Il les referma aussitôt et sombra à nouveau dans le néant.

Il fut réveillé par des coups de tonnerre lointains. Le canon grondait tout autour de lui, à l’est comme à l’ouest, mais diffus, feutré dans l’air chargé de poussière. Il se sentait bien, enveloppé d’une fraîcheur apaisante. Un instant, il crut avoir senti une odeur de miel, douce et suave, celle du nectar blond qu’il goûtait sur les rayons des ruches de son père. Mais l’odeur repartit comme elle était venue. Il l’avait peut-être seulement imaginée. Il se dit qu’il pouvait ouvrir les yeux, encouragé par un profond sentiment de sérénité. La lumière ne pouvait pas lui faire de mal, car elle n’était plus à cet instant. Alors, il souleva les paupières et découvrit qu’il avait raison. Il faisait noir autour de lui, mais cette noirceur ne l’effrayait pas. Au contraire, les ténèbres l’enveloppaient comme les bras bienveillants de sa mère. Il s’aperçut alors qu’il était presque assis, lové au creux d’un éboulis de terre détrempée. Un trou d’obus. Au loin le canon grondait toujours. C’était une musique lancinante et apaisante. Une symphonie morbide qui montait dans le ciel noir, tout près de lui. Il ressentait le rythme récurrent d’une mélodie consolatrice, douce comme du miel.
Boum… boum, boum… Boum…
Les bruits meurtriers le berçaient. Il se laissait aller, porté par la musique des tambours du grand opéra qui se jouait au cœur de la nuit.
Boum… boum, boum… Boum.
La fin du monde était loin. La guerre disparaissait. Il revit la campagne verdoyante de son enfance et la douceur du sourire de sa mère. Le tambour des canons s’éloignait, remplacé par le bourdonnement familier des abeilles. Un ronronnement diffus autour des ruches de son père et le goût sucré du miel…
BOUM ! Un craquement infernal lui fit prendre conscience de l’endroit où il se trouvait et le rire infini de Germain emplit son esprit. Il lui souleva le cœur. Il était maintenant debout au milieu de la tranchée éventrée, les yeux hagards, cherchant partout autour de lui la présence de son ami. Des éclairs blancs transperçaient la nuit, illuminant la terre et laissant alors apparaître les débris qu’elle s’apprêtait à avaler. Aveuglé par la lumière trop vive qui lui brûlait la rétine par intermittence, Joseph fit un effort surhumain pour garder les yeux ouverts. Il aperçut des monceaux d’étoffe bleue qui dansaient dans le vent du soir. Une lame de baïonnette étincela dans la lueur crue lancée par les canons. Ici, un morceau de casque encore fumant, et là, planté dans le sol, montrant au ciel sans étoiles sa gueule béante, un Lebel agonisait, figé sur la terre comme la croix d’une tombe.
Au bord d’un monticule de boue noire qu’un obus avait retourné, Joseph crut apercevoir une forme qu’il connaissait. Un godillot semblait sortir de cet amas de terre engluée par la pluie. Il n’en était pas sûr. Ce pouvait être le pied d’un homme comme une musette abandonnée là par un camarade mort. Plusieurs éclairs illuminèrent le ciel de concert, laissant entrevoir un champ morcelé et informe, témoin de la rage des hommes. Joseph fut ébloui, mais put distinguer la forme qui attirait son regard. C’était bien une chaussure. Il pensa aussitôt à Germain. Il l’imagina recouvert par les tonnes de gravats que la nuit éclairait.
Il se précipita vers le tas de terre, bravant l’agression de la lumière qui semblait l’empêcher de sauver son ami. Germain, enseveli sous cette terre qui n’était pas la sienne par des débris de feu et d’acier propulsés par des machines infernales et qui semaient le chaos et la mort partout où ils s’écrasaient. Germain, respirant peut-être. Il en avait entendu, des histoires de soldats engloutis par la terre, sauvés par une infime poche d’air que la providence avait eu le bon goût de leur laisser autour du nez. Germain serait de ceux-là. Une minuscule bulle d’oxygène le maintenait en vie.
Arrivé devant le monticule, Joseph tenta de creuser, mais fut stoppé net par une vision d’épouvante. Le godillot autrefois marron était maintenant grenat. Un liquide rougeâtre avait humidifié le haut de la chaussure comme si elle avait été trempée à l’envers dans une flaque de sang. Des morceaux de chair sanguinolente sortaient du godillot en s’écartant sur le côté. On aurait dit une étoile rouge et blanche sur cette terre noire.
Joseph était abasourdi. Ce pied appartenait à l’un de ses camarades. C’était peut-être celui de Germain. Il s’efforça de réfléchir, cherchant à retracer au fond de sa mémoire la chronologie des événements. Le sifflement, le rire de Germain. Y avait-il d’autres soldats ? Il ne se le rappelait pas. Le rire de Germain… Le sifflement… Ils étaient seuls dans la tranchée éboulée, seuls, abrités au fond du trou d’obus dans lequel il s’était réveillé. L’impensable l’assaillit alors. Germain était mort.
À cette pensée inconcevable, Joseph hurla son désespoir sans qu’aucun son sortît de sa bouche. Il se mit à courir, aussi vite qu’il le pût, fuyant l’horreur de sa vision comme si le fait de s’en éloigner en ferait disparaître la réalité. Il s’enfuit si vite qu’il eut l’impression de glisser au-dessus du sol, laissant derrière lui une invraisemblable certitude.
Il courut, sans se retourner, se dérobant à cette guerre qui volait ce qu’il leur restait d’humanité, réduisant chaque homme à un amas de chair et de sang. Il voulut fuir la vision crue du monde, cette réalité biologique qui en masque la beauté. Ici, plus rien n’existait. Ce n’était plus le monde, c’était l’enfer.
Arrivé au milieu d’une tranchée dont les parois l’enlevaient à la vue de l’ennemi, un nouvel effluve de miel, léger et éphémère, l’effleura, douce caresse du temps d’avant. Le corps de Joseph, raide et tendu par la douleur de la perte, se fit plus léger et vaporeux, épousant l’air alentour dont l’humidité se condensait sur son passage. Il s’arrêta, apaisé par cette odeur suave et familière, suspendu dans le temps par ce souvenir sucré. Puis l’odeur s’envola, le laissant seul devant l’entrée d’une cagna. Il la reconnut. C’était celle qu’il occupait avec son escouade. Avec Germain. Un sourire triste releva son visage lorsqu’il lut l’inscription qu’ils avaient écrite sur un panneau de bois : « Maison de l’eau bue ». C’était drôle. Il leur en fallait peu. Il pénétra dans l’antre, à la recherche d’une présence familière. Celle du caporal Bertin ou de Pierre « le veinard » qui ne partait jamais en ligne sans sa cartouche porte-bonheur, celle des frères Moreau, le petit et le grand, les inséparables, ou même encore celle de Rochard qu’on n’aimait pas trop. Mais il n’y avait personne dans la caverne humide. Seule la lueur vacillante d’une bougie qui brûlait, insolente, dans l’air âcre et vicié de l’abri, lui agressait les yeux de sa lumière trop vive. Elle semblait l’appeler, doucement, lui rappelant que la vie était toujours là, même au cœur de cette terre meurtrie. Il en eut la nausée. Il souffla sur la flamme pour la faire taire pour de bon.

La vision que Joseph eut alors l’horrifia. Il pensa qu’il devait rêver. Ou plutôt cauchemarder. Après avoir éteint la flamme agressive et bruyante, il se recroquevilla dans un coin de l’abri, comme un enfant apeuré qui tente de se rassurer, et il pensa à Germain. Il voulait se rappeler ce qui avait tant fait rire son ami juste avant le sifflement strident. Il voulait le savoir pour relater le dernier moment heureux de Germain à sa famille comme ils se l’étaient mutuellement promis si jamais l’un d’eux… Car Germain était mort maintenant. Son rire n’était plus qu’un souvenir tenace qui le hanterait jusqu’à la fin de ses jours. Et c’est à ce moment-là, à l’instant même où la réalité de la perte foudroyait son esprit, qu’il le vit. Une image, un spectre, comme ces nuages qui prennent la forme que notre imagination leur donne, apparut au-dessus de la flamme de la bougie qui s’était rallumée. Le visage de Germain. Il était anguleux et doux à la fois. Le visage d’un fantôme au-dessus d’une lueur morte. Ce visage était grave. Le regard du spectre se faisait douloureux et des stries transparentes rayaient les joues et reflétaient la lumière vacillante de la bougie. Le fantôme de Germain pleurait. Affolé, autant en raison de la tristesse que lui inspirait ce visage qu’à cause de l’apparition de son ami mort, Joseph souffla la bougie et se précipita hors de l’abri.
Il pensa alors qu’il devenait fou, que la douleur physique du choc qu’il avait dû recevoir, associée à la perte de Germain, lui faisait voir des choses qui n’existaient pas. Il hallucinait. Il respira à grandes goulées l’air qui ne sentait rien. Ni l’odeur habituelle de soufre, ni celle de la terre, humide de l’eau du ciel et du sang des hommes. Ni l’odeur de miel de son enfance. Rien pour l’apaiser. Il avança de quelques pas, tituba, tomba, se releva et s’adossa à la paroi de la tranchée. Il ne savait que faire. Pleurer, hurler, prier. Ou se taire, pour l’éternité. C’est alors qu’une silhouette grise et bleue, ronde comme un rocher, remua à sa droite. Elle était accroupie, le regard posé sur le sol. Une plainte rauque monta dans l’air froid de la nuit. C’était un grognement plus qu’une parole, mais Joseph reconnut la voix de Pierre « le veinard ».
— J’y arrive pas… disait Pierre. J’y arrive pas…
— Oh, Pierre ! C’est toi, Pierre ? C’est moi Joseph ! Je me souviens pas. Je me souviens de rien ! Je crois qu’on s’est fait pilonner. T’es pas mort, mon vieux. T’es pas mort !
Une pensée, furtive, un espoir fou traversa l’esprit de Joseph comme un éclair dans le ciel. Un souvenir fugace. Celui de Pierre qui riait lui aussi. Pierre « le veinard » était là-bas, avec eux. Et il était ici, maintenant, vivant. Ce n’était peut-être pas le godillot de Germain qu’il avait aperçu dans la tranchée. Il y avait également deux autres gars de l’escouade. C’était… Il ne savait plus. Mais ils étaient plusieurs là-bas, oui, ils étaient plusieurs. Cet espoir fou lui fit honte. Il se réjouissait qu’un autre soit mort à la place de Germain. Il se dit que la guerre transformait le plus doux des hommes en bête sanguinaire. Mais il voulait retrouver son ami. Plus que tout. Alors, la culpabilité se fit plus supportable.
— Pierre, t’aurais pas vu Germain ? Pierre ? Et les autres, ils sont où ?
L’autre ne leva pas la tête et continua à se plaindre en évacuant ses grognements inhumains.
— J’y arrive pas… J’y arrive pas…
C’est un monde de fou, se dit Joseph. On devient tous fous ! Mais l’espoir insensé l’avait pris aux tripes. Ce n’était pas Germain qui s’était évaporé à ses côtés. Pas Germain. Il laissa Pierre à ses lamentations gutturales et se mit à parcourir la tranchée à grandes enjambées à la recherche de son ami. Pas Germain. Germain riait dans le trou d’obus. Et Germain disait que, tant qu’il rirait, la mort ne pourrait pas le faucher. Elle ne l’avait pas fait. Joseph courait maintenant dans la tranchée. Il lui semblait même qu’il volait, comme un courant d’air glacé qui caressait les parois de terre. Puis il s’arrêta, net. Deux silhouettes s’avançaient vers lui en claudiquant. Il ne distinguait pas leurs visages, enveloppés dans la noirceur de la nuit. Il les laissa s’approcher. Il savourait déjà les retrouvailles, persuadé que Germain venait à sa rencontre. Il allait lui sortir une de ses plaisanteries les plus cocasses. Ou bien ses jeux de mots que personne ne comprenait à part Germain lui-même.
Les visages gris émergèrent alors du noir à la faveur d’un éclair qui illumina la tranchée. Le caporal Bertin et un des frères Moreau se soutenaient mutuellement comme s’ils étaient blessés. La déception de Joseph monta dans la nuit en un soupir furtif. Puis il se reprit. Bertin et le petit Moreau étaient ses frères d’armes. Et il était heureux de les voir.
— Ça va les gars ? leur demanda-t-il. Ça a pilonné là-bas ! Je m’en souviens pas, mais je crois que ça a tapé dur !
Les autres ne ralentirent pas leur marche. Joseph en fut surpris.
— Caporal ? Moreau ? Vous allez bien ? Vous avez vu Germain ?
Les deux hommes marchaient, sans un regard pour Joseph. Autour d’eux, la nuit et le brouillard avalaient la tranchée. Le couloir de terre était désert.
— Les gars ? tenta Joseph, timidement.
Enfin, Bertin et Moreau ralentirent. Ils posèrent sur Joseph un regard vide et translucide, mais ne s’arrêtèrent pas devant lui.
— Non, mon gars. Il est pas avec nous, dit Bertin d’une voix morne.
Puis ils passèrent leur chemin, claudiquant l’un contre l’autre, comme des frères siamois, sans un mot pour Joseph, l’ignorant comme s’il n’existait plus. Invisible.
— Vous allez où ? leur cria-t-il, stupéfait.
Mais les deux autres ne lui répondirent pas et disparurent dans le néant, leurs corps gris engloutis par les ténèbres. Joseph était abasourdi. Il se mit à les suivre, mais ne les trouva plus. Ils s’étaient déjà évaporés.

— J’y arrive pas… J’y arrive pas…
Joseph se trouva à nouveau près de Pierre « le veinard » et ses grognements d’animal. Il ne savait plus où aller. Il n’avait vu que ses trois camarades et aucune trace de Germain. Pire, ses compagnons d’escouade semblaient totalement hébétés. Ils n’étaient plus eux-mêmes, emportés par la démence qui leur rongeait l’âme. L’attaque avait dû être rude. Épuisé, il se laissa tomber le long de la paroi de terre et ferma les yeux. Le rire de Germain et l’odeur de miel se mêlèrent aux lamentations de Pierre. L’air ambiant se chargea d’amertume et de désespoir. Joseph se laissa aller, las de la folie de la guerre, et se mit à sangloter à côté de son camarade qui ne cessait de gémir de sa voix rauque.
— Ma cartouche ! J’arrive pas à l’attraper ! J’y arrive pas…
— T’inquiète pas mon vieux… Au moins tu l’as pas perdue, ta cartouche.
— J’y arrive pas… Ma main…
Entre deux sanglots, Joseph songea que Pierre était peut-être blessé. C’était de sa main qu’il se plaignait. Il était touché, sans aucun doute. Ses doigts étaient peut-être sectionnés ou sa main arrachée. Il lui fallait des soins. Il se pencha alors vers lui pour le relever.
— Allez, viens, mon vieux ! Je t’amène à l’ambulance. Tu te feras soigner ta main.
« Et peut-être que je retrouverai Germain là-bas », songea Joseph.
Mais l’autre ne se leva pas. Il arrêta ses plaintes et se retourna. Son regard disait toute la détresse qu’il exprimait dans ses supplications bruyantes. Ses yeux semblaient morts, sans étincelle. Vides. Le même regard que celui de Bertin et Moreau tout à l’heure.
Alors Pierre « le veinard » s’adressa à Joseph d’un ton grave. Il plongea son regard vide dans les yeux de son ami et s’insinua en lui comme la gangrène sur un membre sain.
— Ils pourront rien pour ma main, Joseph, ils pourront rien.
Et Pierre lui montra l’impensable. Ce que vit Joseph ne pouvait pas exister. Il rêvait. Oui, il rêvait. Il allait se réveiller, aux côtés de Germain qui l’envelopperait de son rire de ténor. Pierre se retourna et reprit ses plaintes. Joseph ne se réveilla pas. Ce qu’il voyait était bien réel. Il fut stupéfait, abasourdi, bousculé dans ses certitudes. Il hurla sa douleur dans une supplication silencieuse qui s’envola dans l’air figé, éclairé par le feu du canon qui anéantit les hommes.
Et Pierre continua son grognement plaintif, accroupi devant sa cartouche porte-bonheur qu’il ne pouvait plus attraper.
Joseph cria sa prière sourde pendant un temps infini. Il pleura de concert avec le vent qui se mit soudain à balayer la terre de Verdun, comme pour nettoyer la fumée assassine et la poussière des morts. Il hurla et pleura ainsi jusqu’à ce qu’une odeur de miel le rassure. Jusqu’à ce qu’il accepte l’inconcevable. Ce que Pierre lui avait montré apparut alors à Joseph comme une évidence.
L’odeur venait de l’abri dans lequel il avait cru voir le fantôme de Germain. Il se leva et entra à nouveau dans la Maison de l’eau bue. La bougie était à nouveau allumée. Le visage spectral était toujours là, pleurant au-dessus de la flamme. Joseph s’approcha doucement, attiré par les effluves du parfum de son enfance, celles qui rassurent, celles qui apaisent. Il n’avait plus peur. Il savait.

Une des dernières choses dont Joseph se souvenait était le rire retentissant de Germain. Puis l’odeur de miel se fit plus intense et il se rappela. Il se rappela ses camarades présents à ses côtés. Le caporal Bertin, Pierre « le veinard » et le petit Moreau allongés près de lui dans le trou d’obus. Il se rappela le rire de Germain qui s’envolait d’un autre trou un peu plus loin et le sifflement meurtrier qui approchait, implacable, inéluctable. Le sifflement de la mort au-dessus de soi, de l’obus qui trouvera sa proie. Il se rappela qu’ils baissèrent tous instinctivement la tête tout en continuant à rire. Il se rappela la chaleur qui l’avait envahi, cette brûlure rayonnante qui l’avait enveloppé tout entier comme une couverture les soirs d’hiver. Il se rappela le bruit du projectile d’acier enflammé lorsqu’il pénétra dans sa chair, la déchirure de sa peau, de ses os, de ses organes déchiquetés comme des feuilles mortes. Il se rappela le brouillard qui lui voila les yeux, l’odeur de poudre qui lui déchira les narines et le goût du sang qui s’échappait de lui en même temps que sa vie. Il se rappela sa propre mort que le rire rassurant de son ami avait accompagnée. C’était maintenant lui le spectre, lui le fantôme qui hantait la tranchée de « l’eau bue » en compagnie de ses frères d’armes fauchés comme lui par l’horreur de la guerre. Pierre le lui avait fait comprendre, lui qui, dépourvu d’enveloppe charnelle, tentait désespérément de récupérer sa cartouche porte-bonheur de ses mains éthérées qui n’avaient plus rien d’humain.
L’odeur de miel envahit l’espace et Joseph se sentit bien. Il s’approcha du visage de Germain et lui souffla dessus comme pour sécher ses larmes.

Dans la cagna de « l’eau bue », Germain s’apaisa. Un courant d’air froid le sortit de la torpeur dans laquelle il se trouvait depuis deux jours déjà. La mort de son ami Joseph pulvérisé sous ses yeux l’avait anéanti. Il se reprit alors et entreprit d’honorer la promesse qu’ils s’étaient mutuellement faite. Il prit une feuille de papier et écrivit aux parents de Joseph comment leur fils était mort en riant.

PRIX

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Lain · il y a
Immersif. Je me doutais de la fin mais aucune importance l'histoire est bien menée
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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Nadou · il y a
Une histoire émouvante qui nous plonge dans l'horreur de la guerre...c'est si triste ! En tout cas , ce sont grâce à des gens comme vous, qui par leurs écris nous rappelle combien ce devait être difficile ... et c'est un bel hommage ...mon vote un peu tardif...mais il n'est jamais trop tard pour dire bravo !
Si ce n'est déjà fait, je vous invite à parcourir mon poème en finale été, venez flâner un instant sur les lignes de "Mon éden" vous y êtes la bienvenue !
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/mon-eden-1

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Aurélie Jullien · il y a
Merci à tous pour tous ces commentaires encourageants !
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Fred Panassac · il y a
Il ne faudra jamais les oublier. Un hommage à travers le courage du rire. +1
Si vous passez par là un tandem vous y attend, sur les dangers bien réels de notre époque
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-machoires-du-piege

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Madeleine Duval · il y a
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Margot D'Oesling · il y a
Très prenant +1
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Guy Bellinger · il y a
Un récit terrible, écho parfait des horreurs qu'on a fait vivre à nos ancêtres. Au nom de quoi /
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Claudel · il y a
Un très beau texte sur la première guerre mondiale ! +1
Peut-être aurez-vous envie de découvrir mon texte sur la seconde guerre : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/derniere-demeure-1

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Gil Nathan · il y a
Atmosphère terriblement bien rendue ! J'ai beaucoup aimé la fin qui montre que la frontière entre vie et mort est incertaine, qu'un mort peut consoler un vivant par exemple ...

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