Le rhinocéros

il y a
4 min
71
lectures
6
À cet instant, elle déroula les quelques mois qui la séparaient de ce moment crucial. Se souvenant des mots du médecin « Si je te dis de tirer sur le rhinocéros, tu tires sur le rhinocéros », n’était-ce pas ce qu’elle avait fait durant ces quatre derniers mois de combat ?...
Il a fait chaud cet été-là. De cette chaleur qui vous oblige à modifier votre rythme, à vous calfeutrer des journées entières derrière des volets fermés et ne sortir que lorsque le soleil décline. C’est le moment de l’année où on commence à « baisser les armes », on parle vacances, barbecue, et rosé. C’est la période des rattrapages du bac et des couvertures de magazine avec le dernier régime à la mode. La vie quoi !
« Votre vie ressemble à l’enfer hein ? », le médecin a lancé sa question en le fixant droit dans les yeux, sans d’autres préambules. Ils se tiennent là tous les deux, devant ce gros bonhomme qui sent le tabac froid, et qui malgré sa brusquerie et son côté débraillé impose le respect. Que répondre à cette question ? Ni lui ni elle ne possèdent la réponse. Oui sans doute. Elle ne sait plus. Cela fait plusieurs mois qu’elle vit dans un épais brouillard et dans le froid. Ce froid qui vient de l’intérieur et qui vous engloutit. Elle tourne à l’économie, son corps se contente de gérer les fonctions vitales, alors se poser des questions sur sa vie, c’est bien au-dessus de ses forces. Et lui ? Qu’est-ce qu’il en pense ? Il est venu au rendez-vous, c’est déjà une sacrée preuve d’amour, se rassure-t-elle. «Je serais mieux en prison » essaye-t-il de plaisanter. Elle baisse les yeux.
« hum hum, bon, vous savez que je ne travaille que dans un cadre d’hospitalisation, vous pouvez rentrer lundi prochain, nous serons le quatre mai ».
« Bien docteur à lundi » elle a toujours été obéissante.
Rassurée elle passe le portail de cette belle bâtisse en pierre des années 50 avec ses volets verts, qui ferait presque oublier qu’il s’agit d’un établissement psychiatrique.
Une semaine plus tôt, entre le fromage et le dessert, avec un naturel déconcertant, il lui avait lancé : « Je veux divorcer ». Ces trois petits mots lui avaient fait le même effet que de recevoir un Boeing sept cent quarante-sept en pleine figure. « Comment ça divorcer ? On a fait un mariage « princier » il y a tout juste un an, on essaye de faire un enfant... » Elle a beau tourner tout ça dans sa tête elle ne comprend pas.
Elle est transportée une année en arrière, lui si fière dans son beau costume, elle radieuse, dans sa « robe bustier » immaculée. Il avait même versé une larme quand elle était rentrée dans l’église. Un film, dans lequel cet homme fou amoureux accomplissait son plus grand rêve s’engager pour la vie « Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité,secours,assistance ...». Personne n’aurait pu imaginer qu’il s’agissait des larmes d’un gamin qui prend sa revanche sur la vie. Le petit gros rigolo qui peut devenir autre chose que l’ami fidèle « Ho David tu es mon meilleur ami je ne veux pas gâcher ça » Malheureusement dans la réalité, on va rarement au-delà des apparences.
L’année qui a suivi le mariage, il arborait toujours aussi fièrement son alliance, « un piège à filles » ironisait-il. Il avait gardé l’humour comme arme à son mal-être. Elle s’était alors sentie en sécurité, unique et irremplaçable.
Puis l’enfant qu’ils n’arrivaient pas avoir avait pris toute la place dans leur vie. Ses kilos s’étaient envolés au même rythme que les mois de protocole de Fécondation in vitro.
C’est avec une valise remplie de livres, de ses musiques préférées, et de tout son attirail de produits de beauté pour cacher la misère, qu’elle pousse la petite porte de la clinique le lundi suivant, le mai, seule. « Trop d’émotions pour lui » se rassure-t-elle.
Le long de l’immense couloir qui la mène à sa chambre, l’infirmière ne prononce pas un mot. Les voilà dans « l’aile des oubliés ». Elle apprendra plus tard que c’est ainsi qu'on nomme cette partie de la clinique, car souvent les infirmières oublient d’y apporter les plateaux-repas ou de visiter les malades. Pourtant « elle y posa ses valises » immédiatement avec soulagement.
L’inspection de ses bagages ne lui permit de conserver que les habits de rechanges et le nécessaire de toilette. Le reste fut consigné dans une boite. La voilà seule, loin du monde des vivants pour une durée indéterminée.
Comme dans une cellule : un lavabo, un lit, une petite table et une chaise. Un seau en guise de pot de chambre qui accentue l’ambiance carcérale. C’est lorsqu’elle a eu envie d’uriner la première fois que le choc est arrivé, elle s’est vue pour la première fois telle qu’elle était depuis dix ans. Elle a vu ses cuisses faméliques. La peur s'est emparée de son cerveau et alors tout son être s'engagea dans la bataille.
« Si je te dis de tirer sur le rhinocéros, tu tires sur le rhinocéros, ce n’est pas plus compliqué que ça... » lui avait expliqué ce drôle de psychiatre.
Elle entra dans le soin comme on entre en religion, tout entière. De la petite chambre de "l’aile des oubliés", elle put enfin sortir et découvrir le parc de cette belle clinique, rencontrer d’autres « résidentes », s’accrocher au personnel soignant comme à un radeau les nuits de tempête. De plateau-repas en plateau-repas, elle acquit le droit d’ouvrir des fenêtres vers l’extérieur. Elle choisit de lui écrire cette première lettre, elle parlait de prises de conscience, de pardon, de progrès, d’avenir. Elle resta sans réponse.
Elle avait repris goût à la vie, aux discussions avec les autres, aux petites joies d’une partie de ping-pong, à la chaleur du soleil sur son visage, à l'odeur de l'herbe fraîchement tondue.
Vint la victoire de la première visite, elle lui offrit. Il était venu ce jour-là. Ils ont discuté de tout, de rien, de l’été qui s’installe, de la chaleur. De tout sauf de l’essentiel.
Un mois s’écoula et de petites sorties en petites sorties, elle s'approchait du grand portail vert.
Le jour de la grande sortie, elle était shootée à la vie, la multitude des odeurs et des lumières, les milliards de possibilités qui s’ouvraient à elle. Même l’air qui s’engouffrait dans sa bouche semblait nouveau.
Alors qu’un sentiment de plénitude l’accompagna jusqu'à leur appartement, dès qu’elle poussa la porte c’est une sensation de malaise qui l’accueillit. Son odeur avait déserté les lieux, flottée une senteur synthétique de bougie écœurante. Au milieu du foutoir, sur le canapé une veste de blazer grise qui ne lui appartenait pas, attrapa son regard. Sur la table basse, la vue de deux flûtes et d’une bouteille vide de champagne l’agressa. Elle détestait le champagne. Qu’avait-il fêté et avec qui ? Quand elle entra dans la chambre, un polaroid posé négligemment, lui et une autre. Le coup de grâce !

Le thermomètre de la pharmacie affichait encore vingt-huit degrés au coin de la rue au moment où elle s’engouffra, l’esprit vide, dans la bouche de métro. Sa dernière sensation fut le souffle puissant de la rame arrivant sur elle, sa dernière pensée alla vers les mots du psychiatre qui l’avaient sauvé d’elle-même, mais pas des autres. Encore aurait-il fallu ne pas se tromper de rhinocéros.
6
6

Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
En ce qui me concerne ce récit est bien mené, face à ce mal être, l'ombre implacable de l'inexorable plane dans un suspens aboutit. Pour un grand nombre de lecteur il faut un Nom à ce "mal être" , dépression, anorexie, paranoïa, pour poursuivre "rentrer" dans l'histoire ! Je pense que le comité de lecteur avait besoin de cet éclairage, il a tort !
Image de ELAJ
ELAJ · il y a
Merci Daniel d'avoir pris le temps de lire et commenter.
Image de Karine Ethioux
Karine Ethioux · il y a
Quand l'aile des oubliés devient l'inoubliable d'une vie, pour avancer... bouleversant.
Image de ELAJ
ELAJ · il y a
Merci 😘
Image de Julie Billion-Grand
Julie Billion-Grand · il y a
On y croit jusqu'à la fin!!!!! Bravo pour le suspens! Continue!
Image de ELAJ
ELAJ · il y a
Merci 😘
Image de Liliane Saadi
Liliane Saadi · il y a
j 'adore continue à nous offrir des moments de lecture
Image de ELAJ
ELAJ · il y a
Merci 😘