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Le restaurant blanc

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Kaimeng

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C’était un soir qui avait débuté comme les autres.
Je déambulais dans les rues, mains dans les poches, guidé par les enseignes des magasins qui m’accompagnaient tout le long de la route comme de la mauvaise herbe. Elles étaient de toute taille et de toute couleur. Là, un immense M jaune indiquant l’entrée d’un fast-food, ici un gigantesque P blanc montrant l’entrée d’un casino. Le jour il n’y a qu’un seul soleil, mais lorsque celui-ci se couche, des centaines d’autres font leur apparition et la ville devient phosphorescente.
À vrai dire ce n’est pas la luminosité qui avait le plus d’impact sur moi ce soir-là, mais le bruit. Le balai continuel des voitures, les gens qui parlaient, la musique sortant des magasins, bref, le hurlement de la ville.
L’obscurité et le silence avaient depuis bien longtemps rendu l’âme, et c’est sur leur cadavre en décomposition que je déambulais.
J’avais décidé de sortir et de marcher car je n’arrivais pas à dormir. L’excitation perpétuelle qui m’entourait à chaque instant m’empêchait de trouver le sommeil, alors j’espérais que prendre l’air m’aiderait à trouver le sommeil.
Mais la nuit était encore pire car, tel le blanc qui se discerne mieux sur du noir, le bruit et la fureur se décuplent le soir venu.
Tout le monde était fou et moi j’avais les mains dans les poches, accompagné de la lumière et du vacarme en arrière-plan, décors éternel de mes scènes de vie.
Je me sentais comme un marin perdu en plein milieu de la mer, sans terre à laquelle se rattacher. Les rues se succédaient mais rien ne changeait. J’étais noyé dans un océan de lumière et de brouhahas, et rien ni personne ne viendrait me sauver.
Alors, au plein milieu d’un grand boulevard, épicentre du battage et des scintillements, je me suis subitement mis à courir. Un immense désir de fuite encourageait mes jambes.
J’ai parcouru des kilomètres et des kilomètres, zigzaguant entre les piétons, évitant de justesse les voitures. Je tournais à droite, à gauche, je continuais en avant, puis encore à droite, gauche, droite, gauche. Je ne suivais aucun plan, j’essayais juste de m’échapper.
Et je me suis inévitablement perdu.
J’étais hors d’haleine, donc j’ai pris une pause, tentant de reprendre mon souffle.
Inspirer. Expirer. Inspirer. Expirer.
Progressivement ma respiration est revenue normale. J’ai regardé autour de moi. La cohue m’entourait toujours. J’ai vraiment pensé qu’il n’y aurait jamais d’issue.
Et c’est à ce moment-là que je l’ai vue.
Toute simple. Toute blanche. Sans lumière ni indication, comme un phare qui enverrait des rayons d’obscurité.
Une porte.
Elle m’attirait.
Je ne saurais pas dire ce qu’il la rendait si magnétique mais j’ai su que derrière cette porte je trouverais ma bouée de sauvetage.
Je me suis approché doucement, lorsque je suis enfin arrivé à hauteur j’ai tendu mon bras tremblant d’excitation et j’ai ouvert.
Je suis arrivé dans ce que j’ai tout de suite reconnu comme étant l’entrée d’un restaurant. La salle était petite, il y avait au bas mot une dizaine de tables, dont trois étaient déjà occupées.
Tout était blanc : les tables, les murs, les chaises, le sol... L’éclairage était tamisé et reposant. Il n’y avait aucune décoration, rien qui venait attirer l’œil. Tout était pur.
Je n’ai pas tout de suite remarqué ce qui pourtant aurait dû me sauter aux yeux, ou plutôt aux oreilles. L’endroit était silencieux, seul le bruit des fourchettes sur les assiettes me parvenait. Un profond sentiment de quiétude a commencé à m’envahir.
Etais-je mort ? Etais-je arrivé au paradis ?
J’aurais pu rester planté comme ça pour toujours à l’entrée tellement je me sentais apaisé. Mais sans voir d’où elle venait, une serveuse habillée tout en blanc s’est approchée de moi.
- Bonjour Monsieur, bienvenue, veuillez me suivre à votre table.
Je n’ai pas su quoi répondre car j’étais encore sous le choc de ma découverte. Je l’ai tout de même suivie. Je me suis installé, la serveuse pendant ce temps-là a posé le menu devant moi. Lorsque j’ai ouvert celui-ci, j’ai remarqué avec surprise qu’il n’était composé que de deux pages.
Sur la première, supposément la page des plats, était écrit le seul qu’il servait dans le restaurant : Riz Blanc. Et sur l’autre page, celle des boissons, le restaurant ne proposait que de l’eau plate. J’étais surpris par ce menu, qui était le plus étrange que je n’avais jamais vu.
- Qu’est-ce que ce sera pour vous monsieur ?
- Euh... et bien je vois que je n’ai pas trop le choix. Alors je vais prendre du riz blanc et de l’eau.
- Très bien, je vous apporte ça tout de suite.
En attendant que ma commande arrive j’ai pu une nouvelle fois observer ce qui se trouvait autour de moi. Les autres clients du restaurant ne pipaient mot. Ils mangeaient leur riz sans discuter.
À part les autres tables, il n’y avait rien dans la salle si ce n’est une petite porte par où entrait et sortait la serveuse. J’imaginais qu’elle devait conduire à la cuisine. Il n’y avait aucune information concernant ce lieu. J’étais ébahi qu’il existe un tel temple de calme au milieu de la cohue perpétuelle, les sons de l’extérieur ne parvenant pas jusque dans le restaurant.
Il n’a fallu que quelques minutes avant que ma commande arrive.
Celui-ci m’a surprit par son aspect rudimentaire. C’était tout simplement du riz, un peu collant, sans beurre, sans sauce ni rien d’autre, tellement archaïque que je me suis demandé ce qu’ils fabriquaient à servir un tel plat dans un restaurant.
J’ai tout de même tranquillement porté ma fourchette à la bouche et cette bouchée fut magique. Je ne sais pas comment expliquer ce que j’ai ressenti mais ce riz, si simple, était le meilleur que je n’avais jamais mangé. Je n’étais pas habitué à tant de simplicité, délicieuse simplicité qui m’a laissé pantois.
Dans ce riz je trouvais la quiétude, je trouvais la paix, le vrai. J’oubliais la furie, les autres, et cette ville qui me pesait sur les épaules. J’oubliais tout. La seule réalité était cette assiette de riz.
L’eau également me paraissait être la meilleure que je n’avais jamais bue. Alors que ce n’était seulement que de l’eau.
Des larmes de bonheur ont commencé à couler de mes yeux. Je ne pouvais pas m’en empêcher, j’étais vraiment arrivé au paradis.
Le souvenir de ce repas est encore très présent dans mon esprit et vous en parler provoque encore en moi de fortes réactions.
Lorsque j’eus finis ce festin, je me suis levé de ma chaise, tout tremblant, ne réalisant pas tout à fait ce qui venait de m’arriver.
J’ai voulu payer mais la serveuse était introuvable. J’avais bien l’impression que ce genre de chose ne se faisait pas ici.
Alors je suis parti.
A peine je me suis retrouvé sur le trottoir que la violence de la ville est revenue m’attaquer. Mais ce soir-là plus rien ne pouvait m’atteindre.
J’ai mis un bout de temps avant de retrouver le chemin de chez moi mais j’y suis finalement parvenu. Mon esprit était encore dans le restaurant, savourant le silence, la simplicité. Tout était encore si incroyable dans mon esprit que je me suis mis à douter de la véracité de ce souvenir. Je me suis peu à peu persuadé que j’avais eu une hallucination.
Ai-je rêvé ou pas ?
Depuis ce jour, je ne suis pas sûr de la réponse.
A chaque fois que je me sens faillir à nouveau je repense à cet endroit. Ce restaurant représente pour moi l’espoir. Savoir qu’un tel endroit puisse exister allège un peu mes souffrances. Le besoin d’y retourner se fait de plus en plus pressant. J’espère qu’il existe.
J’ai bien essayé de retrouver cette porte, tellement de fois. J’ai parcouru des dizaines de kilomètres, traversé des centaines de rue, demandé à des milliers des gens, mais jamais elle ne s’est montrée à nouveau.
Alors qui que vous soyez, si jamais vous lisez ces mots, et qu’un jour vous voyez cette porte, venez me prévenir.
Dépêchez-vous, je sens que la ville va bientôt me vaincre.
Vite.
Je vous attends.
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