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Lauréat
Sélection Jury

Recommandé



Note de l'éditeur : ce texte est dur mais le Comité éditorial de shortEdition lui a trouvé un intérêt et une force justifiant de le publier.  

Ta lettre ne m’a rien fait. Ou si peu. Peut-être qu’au fond, j’espérais cette rupture. Les choses avaient pris une étrange tournure entre nous. J’ai glissé ton billet dans un livre. Je n’y ai pas répondu.

À quinze ans, je savais peu de l’amour. À part ta langue au fond de ma gorge et ma main sur ton sexe, au creux des salles obscures. Je ne ressentais rien, ni plaisir ni déplaisir. Juste le goût de l’inconnu. Tes vingt-trois ans me flattaient autant qu’ils me tétanisaient.
C’est en novembre que tu as proposé de m’emmener dans ta chambre d’étudiant. Ce jour-là, le ciel nous écrasait et les nuages nous crachaient au visage. Je t’ai suivi sans question. Je t’aimais. Comme on aime à quinze ans. Sans un doute.
Je n’ai pensé à rien en grimpant l’escalier. Je me suis tournée vers toi : « Dis, tu m’aimes ? » Tu n’as pas répondu. Je me suis jetée sur le lit en riant et j’ai ouvert les bras. Mais tu as tendu la main vers moi : « Lève-toi. » Debout, J’ai collé mon corps contre le tien et mes lèvres sur ta bouche, mais elle s’est dérobée. J’ai glissé ta main vers mon sexe, mais tu l’as arrêtée. Tu m’as lentement poussée vers le miroir : « Regarde-toi. Soulève ton pull-over et dégrafe ton soutien-gorge. » J’ai fait volte-face pour t’embrasser, pour frotter mes seins contre toi. Tu as fait un pas en arrière : « Non, regarde-toi dans le miroir comme si je n’étais pas là. » J’ai saisi tes mains, les ai posées sur ma poitrine. Un instant, furtivement, tes doigts ont caressé mes dômes. « Remets ton pull-over. C’est ton corps que tu dois découvrir. Moi je ne suis que spectateur. » J’ai quitté ta chambre, seule. Tu m’as à peine embrassée. Je pleurais dans la rue.
À la maison, j’ai pris le dictionnaire. « Pervers : qui est enclin au mal, se plaît à faire le mal ou à l’encourager. » Était-ce toi ? Je ne savais pas. Et personne à qui poser la question. Ce soir-là, je t’ai écrit : « Je suis prête. J’aimerais tant être à toi pour toujours. » Je me suis glissée hors de la maison pour poster ma lettre tout de suite. Une urgence m’agitait. Le besoin de sentir mon corps brûlé par toi.
Je n’attendais pas ta réponse et pourtant tu m’as écrit : « N’aie pas peur. Je te protégerai. Laisse-moi juste guider ta main. »

Dans ton mot de rupture, tu me disais la même chose : « J’ai juste voulu te protéger. » La même phrase, mais au passé.

Nous avons cessé d’explorer les cinémas. Nous nous retrouvions dans ta chambre. Tu me semblais toujours pressé. J’ai pensé aux examens qui approchaient – tu étais en dernière année de droit. « Je serai avocat », disais-tu. Et moi je serai ta femme. Tu ne m’avais rien promis, c’est vrai...
Nos rencontres se ressemblaient. Je cherchais toujours à t’embrasser, à me blottir contre toi. Mais tu me glissais à l’oreille : « Ne me touche pas, touche-toi », et tu me poussais vers la psyché. Nos regards se croisaient dans la glace. « Tu es belle. Caresse tes seins. » Je m’exécutais, entre peur et plaisir. J’attendais que tes bras m’enlacent, mais ton regard restait rivé sur le miroir. Un jour, tu as pris ma main, tu l’as guidée vers mon sexe. Je me suis effleurée. Tu m’as sucé les doigts. C’est ce jour-là que tu m’as allongée sur le sol ; sur moi un bref instant, tu as murmuré : « C’est ainsi que je t’aime. » Nous nous sommes quittés sans nous embrasser.
Cadenassée dans mon secret. Étais-tu pervers ? Débauché ? Ou simplement très amoureux ? Je perdais le sens des mots. Mais sans doute ignorais-je cette partie du langage. J’étais piégée. Incrustée dans le miroir.

La douceur de mai s’est abattue sur la ville. « Les examens approchent, j’ai peu de temps. Mais s’il te plaît, déshabille-toi devant la glace. Juste comme si tu étais seule, prête à te donner du plaisir. » Je me suis exécutée. Tu es resté assis à ta table de travail. Les yeux mi-clos. J’ai pris plaisir à te plaire. Et pour la première fois, tu t’es touché. Et moi, j’ai follement espéré. Tu m’as entraînée sur le lit : « Merci. Tu sais, c’est important ce que tu fais pour moi. Je n’ai jamais connu ça. » Tu m’as embrassée. Juste comme avant. J’ai voulu te déshabiller. Faire l’amour. Tu t’es esquivé : « Arrête, toi et moi c’est autre chose. Ce n’est rien qu’à nous ça. »

La lettre de rupture est arrivée quelques jours plus tard. Elle n’était pas datée. Laconique à souhait, tu y prenais le beau rôle : « Nous n’avons jamais fait l’amour, car j’ai voulu te protéger. » Quelques lignes à peine pour biffer notre amour, pour briser le miroir. Je n’ai pas pleuré. J’étais soulagée. Et je crois que je n’y ai pas cru. Mais un mois plus tard, tu t’es marié. Le 10 juillet. Quarante jours après notre dernière rencontre. L’image a basculé : tu n’étais plus le preux chevalier, l’initiateur, le père ou l’amant. J’étais l’alliée du miroir. Tu avais épousé la princesse. Un déluge de larmes m’a emportée.
J’avais besoin de savoir. Me savoir l’Élue en dépit des apparences. Savoir que le secret du désir nous unissait. J’ai construit une histoire : tu me rencontrais après elle et tu tombais éperdument amoureux de moi. Amoureux au point de voir surgir tes désirs, des désirs dont tu ne savais rien, des désirs qui te faisaient peur. Et je t’imaginais tourmenté, écartelé par ton amour. Alors, seulement, je me sentais mieux, je cessais de raser les murs, j’arrêtais de pleurer. D’être l’ombre de ta nuit.
Le mariage célébré, j’attendais ton appel. Tu m’avais écartée juste le temps du mariage. Mais c’est moi que tu désirais, même si cette jouissance me semblait si lourde à porter.
Parfois, dans mes jeux d’esprit, celle qui deviendrait ta femme avait surgi dans ta vie après moi. Tu ne lui avais pas infligé le miroir. Tu l’avais tout de suite aimée en toute clarté. Jusqu’à sertir son doigt d’un anneau. Sur elle, tu avais posé ta main et trouvé sa peau douce. Tu l’avais prise jusqu’à t’y perdre. Jusqu’à m’anéantir. Jusqu’à briser tes méandres et dompter ton désir.
Dis-moi, as-tu jamais, une seule seconde, hésité entre nous ? As-tu, une seule fois, imaginé la vie avec moi ?
Mille fois j’ai pensé t’appeler. Une question me taraudait au-delà de tout : m’as-tu aimée ? J’avais trop peur de la réponse. Parfois j’entendais ton rire. Tu m’avais laissée là, prisonnière du miroir. Rivée à ton désir. Encerclée par ton absence.

Les mois se sont succédé sans que ne je sache rien de toi. Personne à qui confier ma peine. Et d‘ailleurs, quelle histoire raconter ? J’oscillais entre la petite fille abandonnée et la déesse, maîtresse de tes désirs. De quel côté allais-je basculer ? Je ne sais pas quel camp j’ai choisi. L’obsession s’est lentement conjuguée au passé.
Et je ressens encore la première main qui a enroulé ma taille après toi. Nous avions tous deux dix-sept ans. Ses mots ronds et fondants me touchaient. Mais je ne dansais pas dans ses yeux. Il ne savait rien du miroir et j’en avais la certitude. Je n’avais plus le mal de toi, mais j’étais orpheline de ton regard. Nos routes se sont séparées.
D’autres mains m’ont réchauffée et les baisers fougueux, capturée. Il a pris mon corps sans pardon ni merci. Il s’est emparé de moi sans discours. L’amour, juste l’amour. Le corps à corps, l’affrontement. Juste un « je veux », un désir qui ordonne, qui fait frémir. Toute à lui, mon corps s’est mis à trembler d’amour et de reconnaissance.
Toi, tu t’es enfoncé dans les replis de ma mémoire, dans ses tiroirs secrets. Et le jour où j’ai dit oui, je n’ai pas songé à toi. J’étais sa femme, à lui, rien qu’à lui. Sans arrière-pensée, sans regret. Pas un instant je ne me suis remémoré ta duplicité. Tu n’étais somme toute qu’une mauvaise rencontre. Philippe m’a affranchie du mensonge.

Notre deuxième fille devait avoir sept ans lorsque j’ai vu ton nom en première page du journal. Tu étais l’avocat d’un homme accusé d’avoir assassiné sa femme. Un crime dans un milieu bourgeois. Tu serais, j’en étais certaine, un bon défenseur. Tu connaissais parfaitement les ressorts de la mise à mort. Ce crime m’a suivie. L’assassin clamait son amour : « Je l’aimais. Mais je craignais trop de la perdre. J’ai agi par peur. Je n’ai jamais voulu la tuer. C’est un accident. » Et d’ajouter : « Quand on aime trop il faut se protéger. C’est pour ça que je l’ai secouée. Pour qu’elle me laisse vivre. C’était elle ou moi. Je l’ai secouée et elle est tombée. Je ne l’ai pas tuée. » « Mais vous aviez une maîtresse », a rétorqué le Président. « Je voulais juste me protéger, mettre quelqu’un entre nous. C’était trop fort, trop violent. » Ces dialogues rapportés par la presse m’agitaient. Il me semblait par moment t’entendre raconter notre histoire. Ma mémoire ne faisait plus barrage. Je revivais la mise à mort.
Le jour des plaidoiries, je ne tenais plus en place. J’ai empoigné mon manteau et suis partie au Palais de Justice. Je ne sais pas ce que je cherchais. Peut-être une simple inflexion dans ta voix. La voix d’un homme qui se souvenait. La voix d’un homme implorant l’acquittement. Son acquittement.
La salle d’audience était bondée. Peu favorable à l’accusé. J’entendais mon cœur battre. Tu étais à dix mètres de moi. Tu n’avais pas changé. Tu plissais toujours les yeux. Ce même regard inquisiteur. Ou peut-être jouisseur. Celui que je captais dans le miroir. Tu n’as pas jeté un regard vers l’assistance. Mais quand le président t’a donné la parole, j’ai cru une seconde que tu allais tourner la tête vers moi. Ta voix forte a résonné dans le prétoire. Aucun doute dans cette voix, aucune faille. Pas la moindre cassure, pas la moindre brisure. La voix du juste. Ce n’était pas ton procès. Tu appartenais désormais aux lisses. Mon âme tremblait. J’ai dévalé les marches du Palais en pleurant.
Ta femme était-elle dans la salle d’audience ? Lisse, elle aussi, sans doute. Là pour t’écouter, te boire du regard. Que savait-elle du miroir ?
Le lendemain, l’acquittement faisait la une du journal. Tu avais convaincu le jury de la peur de ton client. De la peur qui va jusqu’au meurtre. Au meurtre par accident. Ton client ne voulait pas tuer, seulement se protéger. As-tu une seule seconde pensé à moi ? Es-tu rentré chez toi l’âme vague et incertaine ? Ou as-tu fêté ça dans un restaurant au pied du Palais ?
Ce soir-là je me suis blottie contre mon mari. J’étais l’adolescente de quinze ans. Le chagrin refluait. Nous avons fait l’amour. J’aurais tant aimé lui parler du miroir. Savoir s’il connaissait lui aussi le piège du reflet, la prison du regard. Le courage m’a manqué. Le plaisir n’était pas au rendez-vous.

Le procès terminé, tu es reparti dans les brumes de ma mémoire. Même si j’ai tenté de parler de toi. Au cours d’un dîner, quelqu’un a vanté tes dons oratoires : « Nous avons été très amis. Mais l’acquittement est injuste. Il voulait la tuer. » Avons-nous été amis ? Je ne le crois pas. Mais tout est déjà si lointain. Si soigneusement plié dans les saignées de mes souvenirs. Sur l’oreiller, je n’ai pas trouvé le sommeil. J’ai collé mon corps contre Philippe, mais un miroir nous séparait.
Ces jours-là j’ai beaucoup prié. Sans doute pour être moins seule. Je récitais compulsivement des Je vous salue Marie. Jamais de Notre Père. En notre Père, je n’avais plus confiance. J’appelais la douceur de la Mère. Sa toute puissance. Elle qui était bénie. Choisie entre toutes les femmes.
J’ai dû me rendre à l’évidence : je pensais au miroir. À ma jouissance dans la glace. À ton regard accroché à mes doigts. Et cette jouissance me manquait. Ce soir-là, j’ai arrêté la main de Philippe. Trop douces, ses caresses. Trop sucrées. Quelque chose s’était à nouveau durci dans mon corps. Le désir d’une jouissance pure. Sans méli-mélo. Nous n’avons pas été amis. Mais avons-nous été complices ?

Les filles ont sauté sur notre lit. Quatorze et sept ans. Céline m’a émue. Visage rond. Seins ronds. L’enfance le dispute encore à la femme. La petite fille s’est abattue sur moi en quête d’un câlin. J’avais son âge quand je t’ai rencontré. Dois-je la mettre en garde contre les pilleurs de corps, les dépeceurs d’âme ?
Je suis sortie ce matin-là en quête d’un regard. Jupe courte et talons hauts. Et j’ai senti des yeux se poser sur mes jambes. Nous marchions l’un vers l’autre tandis qu’il déchiffrait mon corps. Nos regards se sont croisés. Je n’ai pas détourné les yeux. Il n’a pas souri. Un affrontement. Quelques secondes. Qu’aurais-je fait s’il s’était arrêté ? J’ai accéléré le pas. Prise d’une peur soudaine.
J’ai acheté quelques tulipes pour célébrer notre amour. Seize ans déjà. Rouges bien sûr. Philippe n’a rien vu. J’ai quitté la table, il m’a suivie dans la cuisine. Je me suis approchée de lui. J’ai pris sa main et l’ai glissée sous ma jupe. Il a ri et s’est dérobé.
Habillée, je me suis allongée sur notre lit. J’aurais voulu qu’il monte, qu’il s’allonge sur moi. Qu’il me caresse et me donne du plaisir. Comme ça, en vitesse. Comme au début. Il s’est réfugié dans la salle de bains. Comme une femme.
— Tu te souviens de l’amour quand on s’est rencontrés ?
— Oui, je n’ai pas dû être bien tendre… Tu sais, les hommes prennent, et puis ils aiment...
— La rugosité c’est bien aussi. Non ?
Il n’a pas répondu. Il a ouvert son bras et j’y ai fait mon trou. Comme chaque soir. Rassurée. Vaguement insatisfaite.

Du miroir, je ne lui ai jamais parlé. Peur de lui faire peur. De ne pas savoir que dire. Ai-je eu du plaisir ? Je ne sais pas. Je ne veux pas. Plus honorable. Moins troublant. Non, je n’ai pas joui. J’étais la gamine happée par le grand méchant loup. Je n’ai pas joui, je le jure.
Sauf qu’aujourd’hui, le miroir me manque. Seule, maîtresse de ma jouissance, je ne veux qu’un regard, un témoin. Un homme pour murmurer « Encore ». Un homme pour ma toute puissance.
J’aurais voulu traverser le miroir avec toi, Philippe. Je t’aurais aspiré dans mon extase, fait découvrir l’Autre. Celle dont tu ne sais rien. J’aurais pour cet instant aboli la mère et mis l’Union à mal. Unis d’un seul regard. Mais de cette volupté, tu n’étais pas preneur. Pas avec moi. Je suis ta femme n’est-ce pas !

La nuit, dans mes rêves, les maisons s’embrasent.

Comment est-ce arrivé ? Difficile à dire. Il y a eu le rendez-vous. Puis l’amie qui se décommande. Et moi, seule au bar. Indécise. Et enfin, l’homme qui m’accoste. Le déjeuner et la question fatidique. Je joue cartes sur table. Oui, mais pas question de toucher. De me toucher. Oui pour un regard dans le miroir. Être le regard, être la voix. L’homme hésite. Il est d’accord.
Nous montons. Il fait mine de se déshabiller. Je l’arrête : « Vous regardez c’est tout. » Je me dévêts. Ma jupe gît sur le sol. Et là, immobile, ma main glisse. Elle va, elle vient, mais je ne ressens rien. J’insiste, mais toujours rien. Rien, sauf la sécheresse des chairs. Et une douleur qui rampe entre mes jambes. J’ai peur. Peur de l’homme derrière moi. Peur qu’il exige. « Excusez-moi. Je ne peux pas. Pardon. » Je ramasse ma jupe et l’enfile en vitesse. Il m’observe en preneur, en voyeur. Je descends l’escalier en courant. Sur le trottoir, la tête me tourne. Je ralentis le pas et brusquement, je vomis.
À table, je grelotte. Je guette Philippe, son regard. Je crains qu’il sache, qu’il flaire quelque chose. J’aimerais qu’il se lève et m’embrasse dans les cheveux. Qu’il m’appelle « chérie ». Je veux étouffer sous sa conjugalité.
Le regard fixe de l’inconnu me suit. Rien dans ces yeux. Juste un regard vide, un regard déserté, juste un aveugle qui croyait voir.
La cécité de l’inconnu me ramène à toi, à ta vision. Brusquement le monde bascule, ma mémoire cède. Les images giclent. Jaunies. Racornies. Indemnes ? Et je revois tes yeux brûlants. Tes yeux qui font oser. Qui demandent. Qui exigent. Tes yeux qui guident ma main. Qui disent « Encore ». Tes yeux qui m’aspirent. Qui me protègent. Qui me bénissent. Je valse dans tes pupilles. « Encore, s’il te plaît. Ne me laisse pas. » Et ma main marche au rythme de tes incantations, au rythme de ta prière.
Je me rebelle, m’éloigne du miroir, me frotte à toi. J’exige tes caresses, ta main entre mes jambes. Tu me repousses : « Je ne peux rien pour toi. Sauf te regarder. » Une ombre passe dans tes yeux. Un chagrin ?
Sous ta braise, je viens à la vie, je cesse d’avoir froid. Ta voix m’envahit : « Ne me fais pas attendre s’il te plaît. Je n’ai que toi. » Tu ordonnes comme on supplie. Tu forges ma place en ce monde. Jouir pour que tu sois moins seul. Jouir pour ne plus être seule.
Debout derrière moi, tu te penches, écartes mes cheveux, les soulèves. Tu poses un long moment tes lèvres humides sur ma nuque. Tu te reprends. Tu t’arraches. Ton regard se voile. De larmes ou de désir ?
Une pluie d’images s’amoncellent. Ton corps allongé sur le mien. Tu trembles. Tes yeux se ferment. Es-tu prêt à pleurer ? Tu te relèves sans m’embrasser. J’embrasse ta main. Avant de partir, je me colle à toi. Tes bras se ferment. Un éclair. « Va-t’en. » Je sanglote.
Je veux savoir si tu m’aimes. Nous sommes face-à-face. Mes larmes coulent.
— Le miroir c’est à toi seule. C’est un secret partagé.
— Mais est-ce que je te manque ? Est-ce que tu penses à moi ?
— Quand je me regarde dans la glace, je vois ton image.
Ma mémoire renâcle. Elle résiste. Elle s’effiloche. Juste au bord d’un « Je t’aime ». L’as-tu jamais dit ? Il me faut prendre mon courage. Et l’écrire et le dire : tu n’as jamais dit « Je t’aime ». Et sans un « Je t’aime », tu m’as portée sur l’autel du plaisir. D’un regard, tu m’as déflorée. Tu as dit « Ose » et j’ai osé. Sans une promesse, j’ai tout donné. Sans une promesse, j’ai tout reçu.

« Maman, je suis amoureuse ! » Céline a quinze ans. Ses yeux brillent, enfiévrés. Elle rit aux éclats. Elle tourne autour de moi. Prête à raconter. À prononcer son nom. Le sourire échangé. Le milk-shake partagé. La copine évincée. Elle parle. Vite. Sans s’arrêter.
Mes yeux picotent. Je cesse d’entendre. Je dérive vers toi, vers ton regard, j’ai quinze ans, je monte dans ta chambre, transie d’amour et d’espoir.
Je pleure, j’explose. Les mots s’entassent dans ma bouche, me brûlent : « Je t’interdis de revoir ce garçon, tu m’entends, je te l’interdis ! » J’avance vers elle, la serre confusément dans mes bras : « Pardonne-moi, chérie. J’ai tellement peur qu’il te fasse mal. Un premier amour, tu sais, c’est un regard pour toute la vie. »



PRIX

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Teddy Soton · il y a
Je viens de vous découvrir et je suis très ému par cette belle nouvelle.
Un premier amour ....
A mon tour je vous invite à découvrir Frénésie 2.0

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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Hortense Remington · il y a
Bravo !
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Julissa Ugarte · il y a
J'ai aimée ta fraicheur, la naturalité de tes mots et pensées.
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Richard · il y a
c'est génial!!!! vraiment!!! mon vote juste pour le plaisir de lire ce texte! je court vite lire autre chose de vous...
si vous allez encore sur cette page je vous invite à lire ma 1ère nouvelle autobiographique "mon chateau" ;-)

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Véronique D. · il y a
très bien écrit, très émouvant, venue par curiosité à cause de la note de Short (mais je ne l'ai pas trouvé choquant), je n'ai pas pu m'arrêter de lire tellement le récit est prenant. un grand bravo !
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
pour moi, trois remarques : un, l'avertissement de l'éditeur était un tantinet exagéré (à cause du thème peut-être qui touche à la sexualité, et à une sexualité pas 100 % orthodoxe en l'occurrence ? pourtant c'est très pudique en comparaison de bien d'autres choses qui s'écrivent sur le même thème)... deux, je n'ai trouvé ce texte ni trop long ni trop court : c'est juste le cheminement d'une femme qui a longtemps préféré se penser victime et manipulée avant d'oser enfin affronter en face sa "culpabilité" d'avoir accepté de séparer, à 15 ans, plaisir et amour - parfois les choses ne sont pas aussi clairement délimitées qu'on le croit ni surtout qu'on le souhaiterait... et trois, le "tu" ne me gêne pas du tout, au contraire, il est le pronom idéal pour cet affrontement (car c'en est est un) de la narratrice avec son initiateur mais aussi à cette partie d'elle-même qu'elle a si longtemps rejetée, et qu'elle doit accepter pour pouvoir enfin avancer, s'en libérer... et traverser le miroir... se regarder dans le miroir demande du courage, il y a beaucoup de choses à y voir !... en tout cas ce texte est lauréat et c'est bien mérité !
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Brune · il y a
Personnellement je n'aime pas l'utilisation du "tu" , d'où vient ce choix plutôt que le "il"? J'ai passé un beau moment de lecture malgré tout. Je vais lire tes autres nouvelles.
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Paul Brandor · il y a
Superbe et émouvante cette double réflexion dans le miroir. Bravo.
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Guillaume Saling · il y a
Comme le disent beaucoup de personnes, j'ai commencé et je n'ai pas pu m'arrêter, il fallait que je finisse et je n'ai pas été déçu... Très émouvant, très touchant... A la fin de ce texte une question me taraude et j'aimerais si possible avoir une réponse.Cette histoire est-elle totalement imaginé ? Ou il y'a du vécu qui s'y est insérer ? Cette question peut paraître indiscrète, c'est pour cela que si vous ne voulez pas répondre, je comprendrais. Merci de cette lecture :)Cordialement Makarov. ^^

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