Le quart de finale

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L'écriture est mon moteur, le sport son carburant  [+]

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Depuis que cette maudite petite balle jaune s’est incrustée dans ma tête, je la vois rebondir sans arrêt aux quatre coins de ma vision et personne jusqu’ici n’a été capable de m’aider à m’en débarrasser. Au cours de la journée, pendant les trajets jusqu’à la boîte, dans la rue ou dans le tram, les gens, les voitures, passent derrière la balle sans trop gêner ma vue, j’arrive à concentrer mon regard au-delà, pas plus perturbé qu’un conducteur par les va-et-vient des essuie-glaces sur son pare-brise. Mais penché sur le bureau, mon attention est arrachée des alinéas des dossiers, aimantée par les mouvements incontrôlés de cette tache jaune, et je suis alors incapable de me concentrer sur mon travail, toute ma volonté cherchant alors à maîtriser la trajectoire de la balle.
À l’hosto, l’ophtalmo, après avoir pratiqué un fond de l’œil rassurant et énuméré sans succès toute la liste des corps flottants dans le vitré comme les mouches noires, les filaments, les grumeaux ou les petits points noirs, m’avait raccompagné à la porte de son cabinet en lâchant deux trois petits trucs, histoire de ne pas me laisser partir sans rien, « Si un corps flottant apparaît directement dans l’axe visuel, faites bouger votre œil, ce qui fera tournoyer le vitré et poussera le corps flottant hors de l’axe visuel. Si l’on fait des mouvements oculaires de haut en bas plutôt que de regarder de gauche à droite, on provoquera des courants différents dans l’œil et vous réussirez peut-être mieux à faire sortir les corps flottants de l’axe visuel. » Mais comme je répétais pour la dixième fois depuis le début de la consultation qu’il s’agissait dans mon cas très nettement d’une balle jaune, des fois elle traversait de haut en bas et inversement, un peu comme si j’étais devant un écran avec un jeu vidéo attendant le début de ma partie, l’homme en blouse blanche, avant de disparaître derrière la porte de son cabinet, m’avait fait comprendre par son expression qu’il serait peut-être judicieux d’aller faire un petit détour avant de partir par l’aile psychiatrie, dérangements du ciboulot en tous genres.
Le jour s’était levé sur un match en cours, levé ici, pour moi, parce que là-bas, au Melbourne Park, c’était déjà le début de la soirée. J’assistais sur le portable au premier quart de finale de l’Open d’Australie, assis dans le fauteuil de jardin dans la véranda, le bol de café dans une main, la dernière tranche de pain de mie dans l’autre. Le soleil matinal venait de passer la balustrade de la terrasse, commençait à remonter le long de mes jambes, encore un ou deux jeux avant qu’il atteigne l’écran et m’oblige à rentrer dans le salon. Pendant les intermèdes de pub, je regardais par-dessus la balustrade la promenade au milieu du mail, au-delà de la pelouse, de plus en plus animée par les joggeurs et les pigeons. Quand j’avais pris la retransmission, à Melbourne, ils en étaient au deuxième set, un beau début de soirée en plein été austral. Ici à 15000kms, il faisait à peine jour, il n’y avait alors qu’une promeneuse de chien emmitouflée dans son manteau passé sur sa robe de chambre et l’employé municipal vidant les poubelles tous les cent mètres dans la benne de son triporteur électrique, le mail était comme toujours désert à cette heure, le quartier pas encore très bruyant.
Le problème avec le tennis c’est quand on doit partir pour un rendez-vous ou une course à faire d’urgence, on ne sait jamais à l’avance combien de temps va durer la rencontre, et si on tient absolument à connaître le vainqueur en direct, on risque d’avoir à bourrer après, voire de louper carrément son rendez-vous. Pour une course cycliste, par exemple, en tenant compte de la moyenne, on peut prévoir dans une fourchette l’heure d’arrivée, quant aux sports de ballon c’est encore plus facile de caler ses horaires, même en cas de prolongations. Mais avec le tennis, vous commencez à jeter des coups d’œil de plus en plus inquiets sur la pendule en constatant la durée assez longue de chaque jeu, le nombre d’échanges pour gagner chaque point. Et des deux côtés. Avec une égalisation systématique jusqu’au jeu décisif à chaque set. C’est ce qu’on appelle un match équilibré, et là, il vaut mieux avoir toute sa journée de libre devant soi quand il s’agit d’un match du Grand Chelem en cinq sets.
Mon tort avait été de commencer à regarder la reprise d’un nouveau set en connaissant la limite à ne pas dépasser si je voulais être à l’heure à notre rendez-vous. Mais puisque sur le papier, le favori ne devait pas rencontrer de gros problèmes pour se qualifier rapidement et comme la température dans la véranda au lever du jour était tout à fait supportable en ce mois de janvier anormalement doux, je m’étais installé confortablement devant la terrasse pour déguster mon petit déjeuner, j’avais allumé le portable, content d’avoir trouvé une occupation jusqu’au moment de partir.
J’étais rentré mettre l’écran à l’ombre dans le salon, le portable posé sur la table basse, mais je n’étais pas resté longtemps assis sur le canapé. Mes coups d’œil inquiets n’allaient plus à la pendule, ni à la montre à mon poignet, mais aux clés de la voiture posées sur la table à côté de l’écran. J’avais déjà dépassé d’une minute l’heure limite que je m’étais autorisée pour arriver à l’heure, mais le dénouement semblait tellement imminent. J’avais passé ma chemise, boutonnée sans quitter l’écran des yeux. Le favori servait enfin pour le match. 40-30, il met la balle dans le filet. Puis la tension lui a fait commettre une double faute. Égalité. J’avais enfilé mon pantalon et je m’étais reculé chercher dans le couloir les chaussures, glissé les pieds dedans debout, sans mettre les mains. Arrivé un moment, vous vous dites que celui qui a inventé les règles de ce sport avait au moins l’éternité devant lui. Cette lenteur. Tout paraît au ralenti, décomposé, pour vous mettre en retard. Les joueurs vont s’asseoir, s’épongent, boivent, mangent, regagnent le court sans se presser. Le serveur met une heure à choisir sa balle, une autre heure pour se mettre en position, encore une heure pour lancer la balle, lever la raquette. J’avais pris les clés de la voiture pour m’engager dans un processus de départ. Je savais très bien qu’elle ne supporterait pas une seconde d’attente.
Évidemment, plus le match s’éternise plus, le suspense monte, plus il devient difficile de s’en arracher. Et maintenant qu’ils étaient à égalité parfaite, les commentateurs haletants parlaient même de match historique, c’était devenu quasiment impossible de quitter l’écran des yeux, le piège se refermait, je m’en rendais compte, mais je ne faisais rien pour lui échapper. Et pourtant il n’aurait pas fallu un si gros effort de volonté pour replier le portable et me libérer, mais encore une balle, rien qu’une balle, la dernière.
Chaque point marqué par le favori était suivi du point marqué par le petit en face. Le cinquième set avait duré près de deux heures. En même temps que le favori, foudroyé par sa victoire, s’étalait de tout son long sur le court écrasé de soleil, l’habituel déferlement de remords s’était abattu sur moi. Le portable éteint à peine refermé sur l’été austral, ma réalité avait aussitôt repris corps, masqué jusqu’ici par l’attraction de la partie sur le petit écran, notre hiver dans les arbres du mail, les bruits de la circulation, ma parka suspendue dans le couloir, et tout ce temps impossible à rattraper à cause d’un match à peine fini et déjà englouti dans la mémoire saturée d’évènements sportifs.
Quelle est la durée maxi d’une audition, déjà ? J’avais beau avoir l’habitude, ça restait toujours très vague dans ma tête. La précédente n’avait pas dépassé vingt minutes, mais sa prestation avait été catastrophique. Elle avait jugé son passage aux environs de dix heures, en calculant approximativement celle des candidats précédents. Il était onze heures treize quand je m’étais garé devant la salle. J’avais espéré de toutes mes forces en poussant la porte entendre sa voix dire ces mots que je connaissais par cœur, « Lorsque je l’ai aimé, c’était un amour qui m’était venu, à cette heure je ne l’aime plus, c’est un amour qui s’en est allé. ». Mais la salle était éclairée et vide et c’est derrière, dans le hall, qu’elle parlait avec deux autres femmes, et en retraversant le hall dans sa direction, j’entendais sa voix me répétant avec insistance une semaine plus tôt le programme de sa matinée, la durée de son intervention. Je savais parfaitement combien il était important pour elle que je sois là bien avant le début, elle m’avait franchement confié à quel point ma présence pourrait la rassurer et lui apporter la sérénité nécessaire dans cette épreuve. Je ne pouvais pas dire que je l’ignorais.
— Alors, ça s’est bien passé ? J’avais pleutrement essayé en l’embrassant.
— J’ai l’habitude, elle avait ironisé pour les deux femmes de l’autre côté de la table. C’est idiot, mais sa présence me rassure, on est comme ça depuis tout petits. Je devrais caler les dates de mes auditions en fonction des tournois. C’était quoi, ce coup-ci, Connors-Lendl, Noah-Leconte ? Moi c’était Silvia-Arlequin...
— Ça pas été un peu rapide, non ?
— Évidemment, si j’avais présenté l’intégrale du théâtre de Marivaux, tu pouvais te faire tous les Grands Chelems à la suite, mais la scène treize de l’acte un de « La Double Inconstance » c’est en gros, deux, trois jeux ?
Tout ça dit non pas sur le ton habituel accueillant mes retards répétés ; agressif et rancunier, mais conciliant, amical, presque chaleureux. Elle me montrait ce que je redoutais de voir un jour, que voilà, c’était arrivé, d’avoir affronté l’épreuve en mon absence la fois de trop l’avait enfin libérée. Au-delà de sa prestation devant le jury, réussie ou ratée, elle tenait la preuve de son émancipation. Elle n’aurait plus besoin de moi désormais.
C’est quand elle m’a tourné le dos et qu’elle est partie avec les deux autres filles qu’a eu lieu l’apparition de la première traversée de la balle jaune, une pâle étoile filante en plein jour. Je fixais le fond noir à contre-jour au-dessus de la porte du théâtre, ébloui par le soleil tombant droit sur le sol du hall, comme un projecteur derrière lequel les trois femmes s’étaient diluées. Et je n’ai pas couru pour les rattraper, je pataugeais dans cet océan de solitude où ma sœur m’avait plongé. On était un samedi, un vide angoissant avant le début des derniers quarts de finale vers une heure du matin.
Et depuis, les trajectoires de la balle n’ont cessé d’augmenter d’intensité lumineuse, de vitesse, de régularité. Et ça n’a rien à voir avec l’alcool ni les drogues quand on connaît mon hygiène de vie. Ni la surcharge de travail, les trop d’heures passées la tête dans les dossiers, je tire un peu sur la corde, d’accord, mais pas au point de déclencher ce genre d’hallucination, même en tenant compte de l’enchaînement des huit heures de bureau, le trajet du retour, et les retransmissions de matchs à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Depuis qu’elle s’est incrustée dans ma tête, je vois rebondir cette petite balle jaune sans arrêt aux quatre coins de ma vision, et personne jusqu’ici n’a été capable de m’aider à m’en débarrasser.
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