Le Psy

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Passionné d'histoire(s), de lecture et donc d'écriture. Écrivain d'occasions. J'écris depuis des années sans jamais avoir publié. Alors, pourquoi pas?  [+]

Germaine ouvrit les yeux. Droite sur sa chaise, la tête penchée en avant, elle regardait ses genoux. Sans relever la tête, elle éleva le regard pour observer discrètement l’homme assis en face d’elle.
« Il est encore là, se dit-elle. Il me regarde. Il me surveille du coin de l’œil. »
Quittant le magazine qu’il parcourait distraitement, l’homme jeta alentour un regard furtif, un sourire imperceptible aux lèvres. Rien n’échappait à Germaine. Elle referma les yeux.
« Je le savais. Il ne lit pas. Il me surveille... un, deux, trois, quatre, cinq, six.... Sept.... Huit.... Neuf........... Dix. »
Elle rouvrit les yeux, les yeux toujours fixés sur ses genoux. Elle le guettait d’un regard indirect. L’homme avait repris la lecture de son magazine.
« Il sait que j’ai repéré son manège. Il fait semblant de lire. »
Une sonnette. Un bruit de porte. La secrétaire accueillait un nouveau venu. La porte de la salle d’attente s’ouvrit. Une jeune femme entra.
— Bonjour, fit-elle timidement.
L’homme lui rendit son salut avec un sourire. Germaine la regarda d’un air soupçonneux.
« Pourvu qu’elle ne vienne pas s’asseoir à côté de moi. »
La jeune femme se dirigea vers le fond de la pièce. La salle était heureusement assez spacieuse pour accueillir plusieurs patients.
A nouveau un bruit de porte qui semblait venir du fond du couloir. La voix du docteur. Le parquet grinça. La porte du cabinet s’ouvrit.
— Au revoir, Docteur, à la semaine prochaine.
Germaine n’osait pas regarder vers l’entrée de la pièce. Elle entendit le médecin qui parlait avec sa secrétaire. Impossible de comprendre ce qu’ils se disaient. Ils parlaient à voix basse.
« Ils ne veulent pas que j’entende. Ils parlent de moi, c’est sûr, se dit-elle. »
La porte de la salle d’attente s’ouvrit enfin et le docteur Cyrille Martinov apparut dans l’encadrement.
— Bonjour, Madame Laugeois, voulez-vous venir avec moi ?
Germaine se leva sans répondre en regardant le parquet devant elle. Elle fit un détour pour éviter de passer trop près de l’homme qui la regardait avec un sourire poli. Cyrille la fit entrer dans son bureau et asseoir dans un confortable fauteuil en cuir blanc. Il s’installa en face d’elle dans un fauteuil identique. Entre eux, une table basse en demi-lune au design suédois. Sur les murs blancs, des reproductions de tableaux d’art moderne aux formes géométriques colorées. Pas de bureau pour les séparer. Pas de bibliothèque remplie de livres de médecine. Pas de dossiers épais entassés sur une étagère surchargée. L’unique fenêtre de la pièce donnant sur la rue était occultée par un store à volets blancs qui empêchait les passants de jeter un coup d’œil indiscret dans le bureau de consultation. Une lumière chaude provenant d’un lampadaire sur pied du même design contemporain que le reste du mobilier inondait la pièce. Tout était fait pour éviter que l’attention de Germaine ne s’échappe sur un objet étranger. La table basse était là pour matérialiser l’espace nécessaire entre le psychiatre et sa patiente. Une trop grande promiscuité ou la présence de la barrière infranchissable d’un bureau auraient nui à la construction de la relation qui devait s’établir entre eux. Le médecin saisit son ordinateur portable et l’installa sur ses genoux. Il ouvrit le dossier informatique de sa patiente et démarra le chronomètre.
— Eh bien, Madame Laugeois, où en sommes-nous depuis la dernière fois ? Comment se passent les relations avec votre voisine ?
— C’est toujours la même chose. Hier matin, elle sortait avec sa poussette. Elle m’a dit bonjour avec un sourire ironique !
Le médecin laissa retomber la phrase, attendant la suite. Comme rien ne venait, il enchaîna sur une autre question, poursuivant la direction empruntée par la patiente au début de la consultation.
— Peut-être voulait-elle seulement vous dire bonjour. Etablir avec vous une relation de voisinage. Lui avez-vous répondu ?
— Certainement pas ! Et puis quoi encore ? Vous voudriez que je l’invite chez moi peut-être ! Elle serait trop contente de venir fouiller dans mes affaires.
Il attendit à nouveau un court instant, pour laisser s’exprimer la suite puis, comme la patiente ne disait plus rien, il la relança sur le même sujet.
— Sans aller jusque-là, une simple salutation entre voisins ne constitue pas une agression.
— Pensez-vous ! Elle fait ça pour me narguer. Elle a toujours le même sourire. Mais, moi, vous savez, je sais les interpréter les sourires. Et celui-là, il est ironique. Elle me déteste. Ils me veulent du mal tous les deux. Depuis qu’ils sont arrivés, l’ampoule de mon entrée grille tout le temps. Je suis obligée de la changer tous les mois.
— Avez-vous fait venir un électricien ?
— Ça ne servirait à rien. Avant qu’ils soient là, ça ne m’arrivait jamais. Ce sont eux qui m’envoient de l’électricité pour faire griller mon ampoule.
Cyrille prit quelques notes sur le dossier. Le délire de persécution ne semblait pas s’étendre. Pas de note de dangerosité ni pour elle ni surtout pour les autres. Il nota le détail de l’ampoule qui l’inquiétait un peu plus, car le fait était nouveau dans le discours de sa patiente. Cette notion d’intrusion dans son appartement, dans son domaine intime, pouvait annoncer une aggravation du risque de réaction. Il poussa l’entretien dans ce sens pour tenter d’y voir plus clair, mais ne décela rien de nouveau. Il avait suffisamment d’expérience pour amener la consultation sur le terrain qu’il désirait sans que son patient ne s’aperçoive que l’objet de la conversation s’était déplacé en douceur d’un sujet à l’autre. Germaine Laugeois n’était certes pas la patiente la plus difficile à manipuler. Il lui semblait pouvoir l’emmener dans n’importe quelle direction. Il aurait pu lire dans son esprit à livre ouvert. Il se méfiait pourtant de ces patients transparents. A trop voir clair dans leurs pensées, on perdait le sens clinique. On passait alors facilement à côté d’un signe d’alerte caché au fond d’une phrase anodine.
— Vous prenez toujours vos médicaments régulièrement ?
— Bien sûr, Docteur.
Un neuroleptique inhibiteur pour atténuer le délire psychotique, un traitement pour l’anxiété pour traiter la composante névrotique associée et un somnifère léger.
— Alors tout va bien. Je vous propose de nous revoir dans deux semaines.
La consultation était terminée. Cyrille arrêta le chronomètre. Il rédigea l’ordonnance qu’il envoya sur l’imprimante du secrétariat et raccompagna sa patiente.
— Vous donnerez un rendez-vous à madame Laugeois dans quinze jours, demanda-t-il à sa secrétaire en signant l’ordonnance.
Quand la patiente fut sortie, il ouvrit la porte de la salle d’attente.
— Bonjour, monsieur Chambon, voulez-vous venir avec moi ?
L’homme se leva en souriant et se dirigea vers le bureau de consultation.

Le vendredi après-midi était le jour de sa vacation hospitalière. Lorsque Cyrille avait quitté le service pour ouvrir son cabinet en ville, Jean-Paul Bourgeois lui avait proposé de garder une consultation à l’hôpital. Cela lui permettait de rencontrer ses collègues et de discuter avec eux des dossiers difficiles, de demander un conseil ou de donner son avis à un confrère. Il échangeait avec les jeunes internes qui se renseignaient sur les conditions d’exercice en dehors du service. Il mit de l’ordre dans les dossiers de la matinée. Il rédigea quelques notes et conclusions qui lui seraient utiles pour les consultations suivantes. Il sauvegarda le tout sur le serveur du cabinet et rangea son ordinateur portable dans son sac.
En sortant dans la rue, Cyrille vit son bus approcher. Il courut jusqu’à l’arrêt, monta et valida sa carte d’abonnement. Il arriva à l’hôpital à l’heure du déjeuner et se rendit directement à l’internat.
— Tient ! Voici notre libéral !
— Bonjour Jean-Paul. Eh bien oui, tu vois, je reviens toujours à la maison, dit Cyrille en posant son plateau sur la table.
— Les enfants, dit le patron en s’adressant à ses internes qui déjeunaient avec lui, je vous présente un grand psychiatre, le docteur Cyrille Martinov. C’est moi qui l’ai formé. Malheureusement, il a choisi la liberté. Il s’est installé en ville.
Jean-Paul Bourgeois était le chef de service de psychiatrie de l’hôpital. Proche de la retraite, il voyait toujours avec plaisir ses anciens élèves « revenir à la maison » comme il aimait dire. C’était un homme imposant, grand et large, le verbe haut et la voix forte. Il gérait son service avec un côté paternaliste qui lui attirait la sympathie de ses internes. Comme il les appelait toujours ses enfants, son surnom dans le milieu irrespectueux des étudiants était Papa. Bien entendu, aucun n’aurait osé l’appeler comme cela. En face de lui, on lui donnait respectueusement du Monsieur. Seuls ses anciens élèves l’appelaient par son prénom. Mais quand il avait le dos tourné, on ne le connaissait plus que sous ce sobriquet. Le chef du service le savait bien et s’en amusait. Après tout, cela correspondait bien à l’image qu’il s’était construite tout au long de sa carrière. Il savait par ailleurs que certains de ses collègues universitaires étaient affublés de surnoms beaucoup moins affectueux.
— Alors, Cyrille, comment se porte la santé mentale de nos compatriotes de la ville ?
— Beaucoup mieux depuis que je m’en occupe.
— Je n’en doute pas. Tu restes pour la réunion de service ce soir ? Nous avons quelques dossiers délicats à discuter. Nous aurions bien besoin de l’avis d’un médecin qui connait la vraie vie, en dehors de l’hôpital.
Cyrille n’était pas dupe de l’invitation. A son départ du service, quand son patron lui avait proposé une demi-journée de consultation à l’hôpital, c’est pour assister à cette réunion hebdomadaire qu’il avait choisi le vendredi après-midi. Il y venait parfois avec le dossier d’un de ses patients qui lui posait problème. C’était le cas cette semaine. Il avait apporté le dossier de monsieur Chambon.
— Bien-sûr, Jean-Paul, je serai-là. J’ai d’ailleurs un patient qui me pose problème. Totalement opaque. Je n’arrive pas à savoir ce qu’il cherche. J’aurais bien besoin de l’avis de la communauté scientifique universitaire à son sujet.
Depuis le temps qu’il le fréquentait, Cyrille savait bien comment parler à Papa. Le vieux professeur adorait la flatterie. C’était son point faible.

— Les garçons, descendez ! Papa est là, on part au marché.
Tous les dimanches matin, Cyrille partait courir avec Frédéric. Les deux amis se connaissaient depuis le début de leurs études. Frédéric était médecin généraliste. Quand il rencontrait un problème psychiatrique chez l'un de ses patients, il profitait de leurs sorties du week-end pour demander un avis. C’est lui qui suivait les enfants de Cyrille.
— Tu sais, moi, les maladies infantiles, je n’en rencontre pas beaucoup, lui avait dit celui-ci. Je préfère qu’ils soient suivis par quelqu’un de compétent.
Ils venaient de rentrer de leurs dix kilomètres dominicaux et Cyrille sortait de sa douche. Katia attacha Céline dans la poussette. Les deux ainés descendirent de leur chambre. Ils partirent en famille pour le marché.
— Que voulez-vous manger à midi ? demanda Katia qui manquait d’inspiration.
— Du poulet ! dit Alexandre.
— Avec des frites ! répondit Nicolas en écho.
— J’aurais dû m’en douter.
Cyrille fit la queue à la rôtisserie pendant que sa femme attendait aux fruits et légumes.
— Maman, on va chercher des gâteaux ? demanda Alexandre.
La meilleure pâtisserie était dans une rue adjacente au marché. Cyrille s’arrêta devant la vitrine de chez Peretti.
— Je vous attends dehors avec Céline. Il y a suffisamment de monde comme ça à l’intérieur.
Katia entra avec les garçons qui regardaient les éclairs au chocolat avec gourmandise.

Germaine Laugeois était assise dans la salle d’attente, le regard baissé vers le parquet grinçant, comme à son habitude. Elle avait pris le dernier rendez-vous pour ne pas avoir à rencontrer le gros monsieur qui la surveillait la dernière fois. Elle était seule et s’en trouvait très bien. Elle entendit le bureau s’ouvrir puis, des pas dans le couloir. Une conversation brève avec la secrétaire. Le patient précédent sortait. Le docteur Martinov savait que c’était à son tour maintenant. Elle allait pouvoir régler ses comptes avec lui. La porte de la salle d’attente s’ouvrit.
— Bonjour, Madame Laugeois, vous voulez venir avec moi ?
« Toujours cette même phrase sibylline pour accueillir ses patients. Il utilise la même pour tout le monde. Quel hypocrite ! Il n’en pense pas un mot. Tout vient de lui ». Elle entra dans le bureau sans dire un mot et alla s’asseoir dans le fauteuil en cuir blanc. Elle savait exactement ce qu’allait faire le médecin. Elle le regarda s’asseoir dans le fauteuil en face d’elle. Saisir son ordinateur. Ouvrir le dossier dans lequel il écrivait toutes ces horreurs sur elle.
— Alors Madame Laugeois, où en sommes-nous ? demanda-t-il. Comment cela se passe-t-il avec vos voisins ?
— Ils sont partis, répondit-elle d’un ton abrupt.
Cyrille fut un temps déstabilisé, autant par la réponse que par la sècheresse du ton utilisé. Le sujet du délire de persécution disparu, l’esprit psychotique se trouvait livré à lui-même, sans objet pour se poser. Tout pouvait alors arriver. Jusqu’à ce qu’il trouve un nouveau sujet se prêtant à sa libre interprétation délirante. Le médecin bredouilla une question sans aucun sens, le temps de trouver une direction à explorer.
— Bien, dit-il. Et qu’en pensez-vous ?
— Bon débarra ! fit-elle sèchement. Ils ne viendront plus fouiller chez moi.
Le psychiatre laissa passer un court instant.
— Avez-vous toujours ces problèmes avec vos ampoules ?
— Comment savez-vous cela ? demanda-t-elle brusquement.
Cyrille fut alerté par cette dernière question. Encore une réaction à une intrusion personnelle. Mais cette fois, l’agressivité était dirigée contre lui. Il allait falloir redoubler de prudence.
— C’est vous qui m’en avez parlé la dernière fois, Madame Laugeois. Vous pensiez que vos voisins envoyaient de l’électricité chez vous pour faire griller les ampoules.
— C’était la vérité. Avant qu’ils n’arrivent, je n’avais pas de problème.
— Et maintenant qu’ils sont partis ?
— Ça continue. Quelqu’un d’autre m’en veut.
— Y a-t-il de nouveaux locataires dans l’appartement ?
— Non, il n’y a personne.
« Au moins, les futurs locataires ne pourront pas être accusés de faire griller les ampoules, » pensa le psychiatre.
— Avez-vous une idée sur l’origine de cette nuisance ?
— Oui, répondit-elle froidement, je sais d’où ça vient. Et vous le savez très bien vous aussi.
— Que voulez-vous dire ?
Germaine explosa alors dans une furie incontrôlable.
— C’est vous qui venez m’espionner. Je le sais. Je vous ai vu. C’est vous qui me voulez du mal. C’est vous qui faites griller les ampoules chez moi. C’est vous qui me harcelez. Tout vient de vous !
En criant, Germaine s’agrippait aux bras du fauteuil. Elle respirait vite dans une violente excitation anxieuse.
« Nous y voilà, se dit Cyrille. Je suis donc devenu le nouvel objet de son délire. C’est le risque de ce genre de thérapies. Si j’arrive à contrôler cela, nous pourrons trouver une solution. Sinon, c’est l’impasse et il faudra passer la main à quelqu’un d’autre. Ce qui est positif, pensa-t-il, c’est qu’elle l’exprime spontanément ».
— Voyons, Madame Laugeois, je ne suis pas venu chez vous et je ne vous veux aucun mal. Depuis les derniers mois, je n’ai cherché qu’à vous écouter et à vous aider. Le rôle du psychiatre est d’essayer de comprendre votre malaise et de le traiter.
— C’est faux ! dit-elle, vous mentez ! Vous venez me narguer chez moi.
Impasse... Il fallait prendre du temps pour essayer de comprendre et laisser retomber la tension. Non seulement l’agressivité montait, mais la patiente semblait maintenant aux prises avec des hallucinations qu’elle n’avait jamais mentionnées auparavant. Or, hallucination et interprétation ne faisaient pas bon ménage. Il faudrait explorer cela sans tarder. De toute façon, vu l’état dans lequel était la patiente, il ne pouvait plus travailler avec elle aujourd’hui.
— Bien, nous allons arrêter là. Nous nous reverrons la semaine prochaine.
Le thérapeute coupa le chronomètre.
— Je refais votre ordonnance dit-il. Vous passerez à la pharmacie en sortant.
Par prudence, il doubla la dose de neuroleptique.

— Alors Cyrille, dit Jean-Paul, c’est quoi ton problème ?
Cyrille exposa le cas de Germaine Laugeois devant l’équipe médicale.
— Voilà un cas typique de personnalisation de la relation entre le patient et le psychiatre, expliqua le professeur en s’adressant aux internes. C’est ce que l’on appelle un transfert, en termes psychanalytiques. Vous savez ce que je pense de la psychanalyse en général, mais ce bon vieux Freud, dans tous ses délires, n’a pas raconté que des sottises.
Une jeune interne leva la main pour poser une question.
— Peut-on poursuivre la thérapie dans ces conditions ?
— Voilà la question difficile qu’il faut se poser. Le plus compliqué est d’estimer le danger de la poursuite de la relation. En se trouvant dans une impasse logique, le patient peut arriver à critiquer son délire. Le transfert peut être un pas vers la guérison. S’il refuse l’évidence, il n’a alors plus d’autre choix que la fuite. Et la fuite, dans le délire psychotique, c’est souvent le passage à l’acte.
Le dernier dossier était présenté et la réunion touchait à sa fin.
— Bon week-end les enfants, fit Papa en libérant les internes, surtout à celui ou celle d’entre vous qui est de garde.
Puis se tournant vers Cyrille.
— Tu veux qu’on se voie dans mon bureau ?
Les deux hommes s’isolèrent.
— C’est très embêtant ton histoire. Si le danger augmente, il faudra passer son dossier à un autre psychiatre. Y a-t-il eu des menaces ?
— Pas encore. Pas de menace directe en tout cas. Juste un ton menaçant et un sous-entendu.
— Les sous-entendus sont souvent des menaces cachées. Je n’ai pas besoin de te recommander la prudence. En cas de doute, appelle-moi. Je prendrai le dossier en mains. S’il le faut, on l’hospitalisera dans le service.

Cyrille passa un week-end agité. Le dossier de Germaine Laugeois ne le quittait pas. A tel point que Katia s’en aperçut.
— Tu as des problèmes ? lui demanda-t-elle le samedi soir.
Cyrille n’aimait pas parler travail à la maison. Il ne voulait pas inquiéter Katia et respectait scrupuleusement le secret médical. D’autre part, il était bien placé pour savoir que la parole est souvent la meilleure façon de se libérer des situations anxiogènes. Il se décida à en parler.
— Tu crois qu’elle est dangereuse ? lui demanda sa femme ?
— Je ne sais pas. À vrai dire, je ne comprends pas ce cas. Je la suis depuis quelques mois seulement. J’avais un bon contact avec elle. J’avais l’impression de pouvoir l’explorer sans limite. Or, quelque chose m’a échappé. Je ne l’ai pas vu venir. Pas le moindre signe d’alerte. En l’espace de quinze jours, la situation s’est retournée. Elle est devenue complètement hostile. Je n’arrive plus à mener l’interrogatoire. Je n’arrive plus à établir le contact.
— C’est peut-être transitoire, suggéra Katia.
— Peut-être, répondit Cyrille qui n’avait pas envisagé cette possibilité. De toute façon, j’en ai parlé à Jean-Paul. Si ça tourne au vinaigre, il la prendra en charge.
Il se coucha soulagé. Il avait complètement oublié ses soucis en rentrant de sa course avec Frédéric le lendemain matin.
— Les garçons ! On est prêt.
Alexandre et Nicolas dévalèrent l’escalier. Céline était déjà sanglée dans sa poussette. Lorsqu’ils rentrèrent du marché, Cyrille déposa le paquet de chez Peretti sur la table de la cuisine.

Il était huit heures quand Cyrille poussa la porte de l’immeuble ce lundi matin. Il arrivait toujours en avance au bureau. Il prenait le temps de passer en revue les dossiers de la matinée avant de commencer ses consultations. Germaine Laugeois l’attendait dans un coin du hall. Le médecin fut surpris de la voir.
— Madame Laugeois ? Mais vous n’avez pas rendez-vous avec moi ce matin.
— Ne faites pas l’innocent docteur, vous savez parfaitement pourquoi je suis là.
Cyrille n’aimait pas le ton de cette entrée en matière. Il savait que l’agressivité verbale n’est jamais un bon signe chez un patient psychotique. Il tenta de désamorcer l’agression.
— Non, je ne sais pas très bien ce qui vous amène, mais si vous voulez entrer, nous allons en parler.
— Je n’ai pas envie d’entrer. Je n’ai pas envie de parler avec vous. Cessez de me harceler, Docteur. Vous êtes encore venu me narguer chez moi. Je ne sais pas ce que vous voulez, mais vous ne l’obtiendrez pas de moi, répondit-elle d’un ton excité.
Il devenait urgent de désamorcer le délire de la patiente. Il ne pouvait plus rien faire pour elle. Il était temps de passer la main à un autre praticien. La situation devenait dangereuse. Pour la patiente autant que pour lui.
— Il faut que l’on parle ensemble, Madame Laugeois. Je ne vais pas pouvoir continuer à assurer votre suivi dans ces conditions. J’ai présenté votre cas à un collègue à l’hôpital. Il est d’accord pour vous voir et pour discuter avec vous des différentes solutions pour votre traitement.
— Je ne veux pas de votre collègue, hurla-t-elle. Pas plus que de vous. Je n’ai besoin de personne. Je ne suis pas malade. C’est vous qui me rendez malade avec vos drogues. D’ailleurs, j’ai tout arrêté !
Le déni de la maladie faisait partie du cortège normal des psychoses et n’inquiéta pas le praticien. Par contre, arrêt du traitement + agressivité + menaces = danger ! calcula Cyrille dans sa tête. Il fallait agir avec tact. Peut-être avoir recourt à une hospitalisation forcée avant que les choses ne prennent un tour plus grave. La priorité était d’évaluer le risque de passage à l’acte.
— Entrez dans le cabinet. Je ne vous ferai pas entrer dans mon bureau si vous ne voulez pas. Je vais vous donner le numéro de téléphone de mon collègue. Vous devriez le voir rapidement. Cela ne vous engage à rien.
En son for intérieur, il se dit qu’il faudrait appeler Jean-Paul de toute urgence pour le prévenir. Il se retourna pour ouvrir la porte du cabinet. Il ne vit pas le couteau sortir de la poche de sa patiente. Il ressentit une violente douleur dans le dos. Tout se brouilla très vite. Il s’effondra sur le pavé du hall. La porte de l’ascenseur s’ouvrit au même moment. La locataire du troisième étage poussa un hurlement de terreur en voyant le psychiatre allongé sur le sol au milieu de son sang. Germaine Laugeois se retourna vers elle.
— Il ne fallait pas qu’il vienne me narguer. Il n’a eu que ce qu’il mérite !
Elle traversa le hall en courant, ouvrit la lourde porte en bois et s’enfuit dans la rue.

Alexandre attacha sa petite sœur dans la poussette.
— On y va Maman ? J’ai attaché Céline.
Le temps était frais, mais le soleil montait dans le ciel bleu. Les arbres sortaient leurs premières feuilles. Cyrille se remettait peu à peu de son aventure. Il était rentré chez lui depuis un mois après deux semaines passées à l’hôpital. S’il ne gardait heureusement pas de séquelle, il sortait peu de chez lui et peinait à reprendre de l’assurance. C’est une chose de se remettre d’un accident de la route ou de s’être cassé la jambe au ski. C’en est une autre de refaire sa vie après une agression violente.
Germaine Laugeois avait été arrêtée par la police et présentée immédiatement devant le juge. Celui-ci avait décidé de ne pas donner de suite judiciaire à l’affaire en raison de sa santé mentale. Elle avait été internée dans un centre psychiatrique, le temps de s’assurer qu’elle ne présente plus de danger pour elle ni pour les autres. Cyrille connaissait bien cette procédure pour avoir travaillé quelques mois dans un établissement fermé pendant ses études. Il savait qu’elle avait dû en ressortir sous étroite surveillance psychiatrique. Il ne souhaitait surtout pas savoir ce qu’elle devenait. Tout ce qu’il désirait maintenant, c’était reprendre le cours normal de sa vie. Pour cela, il fallait rebondir. Eviter à tout prix de tomber dans la dépression ou dans la névrose. Dès son hospitalisation, Papa était venu le voir et lui avait proposé son aide pour remonter la pente. C’étaient plus des conseils d’amis qu’une véritable psychothérapie que Jean-Paul Bourgeois lui prodiguait, mais cela lui faisait du bien de le voir toutes les semaines. Il savait qu’il lui faudrait bientôt reprendre son activité. Il craignait plus que tout de ne pas retrouver la confiance en ses patients. Il savait qu’il ne serait plus le même psychiatre après cette agression.
Pour l’heure, il tentait de reprendre le cours normal de sa vie familiale. L’épreuve avait été difficile pour tout le monde. Il essayait de ne pas y penser en descendant au marché derrière la poussette de Céline. Il s’efforçait surtout de ne pas se retourner pour vérifier que personne ne le suivait.

Cyrille attendait comme tous les dimanches matin devant la vitrine de chez Peretti en tenant la poussette pendant que Katia et Alexandre choisissaient les gâteaux. Depuis que son père était sorti de l’hôpital, Nicolas ne le quittait plus. Il était resté à l’extérieur et lui tenait la main.
— Cyrille ! Comment vas-tu ? Ça me fait plaisir de te voir. Tu te remets de tes émotions ? Tu nous as fait peur, tu sais.
— Pas autant que moi, répondit Cyrille en apercevant Frédéric.
— Quand se remet-on à courir le dimanche matin ? Je t’avoue que depuis que tu ne m’accompagnes plus, je suis beaucoup moins motivé. Catherine m’a fait remarquer que j’avais pris du ventre. Elle n’a pas tort. Depuis que je ne cours plus, j’ai pris plus de trois kilos.
— Tu as raison. Moi aussi j’ai pris du poids. Mais ça va mieux en ce moment. Je pense que je pourrais reprendre la course maintenant.
— Tu n’as plus mal ?
— Non. Je sens encore un point dans le dos quand je respire trop fort. Il y a certainement une part psychosomatique.
— Si c’est toi qui le dis...
— Tu as raison, reprit le psychiatre en riant, il faut que j’arrête de m’écouter.
— Et la vieille folle qui t’a agressé, que devient-elle ?
— Ce n’est pas une vieille folle, c’est une psychotique délirante. C’est beaucoup plus dangereux. Je ne sais pas ce qu’elle devient. Elle a été internée dans un centre fermé en raison de sa dangerosité. J’imagine qu’elle a été traitée. Elle a dû en sortir sous surveillance maintenant. De toute façon, j’ai interdiction de m’intéresser à son dossier et elle a interdiction de m’approcher.
— Parfait ! Dans ces conditions, on prévoit de redémarrer la course la semaine prochaine ? Ça te fera du bien et à moi aussi.
— Dimanche matin à neuf heures ? C’est d’accord. On reprend nos habitudes.
Katia sortait de la pâtisserie.
— On dirait que ton mari va mieux, lui dit Frédéric. Nous allons pouvoir reprendre nos activités du dimanche matin. On commence la semaine prochaine.
— Excellente idée, ça lui fera beaucoup de bien. Il n’y a rien de pire qu’un psychiatre traumatisé. Depuis un mois qu’il est rentré à la maison, il n’a pas encore pu retourner à son cabinet.
— Je crois que je vais déménager, reprit Cyrille. Je ne me sens pas capable de revenir dans ce hall. Je ne pourrais pas ouvrir ma porte sans me retourner pour vérifier qu’il n’y a personne derrière moi.
— Syndrome post-traumatique, lui dit le médecin généraliste. Tu devrais voir un psy.
— C’est déjà fait, confirma Katia. Il se fait suivre par Jean-Paul Bourgeois.
Pendant que les amis discutaient au soleil de cette belle matinée de printemps, de l’autre côté de la rue, au quatrième étage de l’immeuble, cachée derrière le rideau de sa cuisine, Germaine Laugeois les observait. Elle ne voyait que lui.
— Il est revenu. Je savais qu’il reviendrait. Je le tuerai.
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Lasana Diakhate · il y a
Un texte très riche..bravo..
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