Le prisonnier du Christ

il y a
8 min
411
lectures
25
Qualifié

Je suis né en Ardèche. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon véritable nom de famille provient du village de  [+]

Image de Automne 2020
« Et elle fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçussent une marque sur leur main droite ou sur leur front, et que personne ne pût acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom. »
Livre de l’Apocalypse, chapitre 13, verset 16 

J’avais rempli mon chariot à ras bord. On peut dire que je m’en étais donné à cœur joie. J’étais tellement content de pouvoir à nouveau profiter des produits de marque dont j’avais été si longtemps privé. Je n’en pouvais plus des ersatz confectionnés par la communauté. Je voulais de l’emballé, de l’industriel, de la nourriture bien formatée.
Au sommet de l’amas de mangeaille et d’accessoires divers trônait la dernière console de jeux multidimensionnelle dont rêvait mon fils. J’étais si heureux de pouvoir lui en faire cadeau pour son anniversaire. J’imaginais la joie qui serait la sienne lorsqu’il ouvrirait le paquet. J’en avais déjà les larmes aux yeux.
Depuis que ma femme m’avait mis dehors, je me sentais particulièrement humilié. Passait encore ma disgrâce amoureuse, mais je tenais à l’estime de mon fils ; mieux, à son admiration. Christelle devait lui dire tellement de mal de moi. Je la connaissais trop bien. Elle m’avait tellement éreinté lorsque j’avais perdu mon emploi. Il ne se passait pas un repas sans qu’elle ne s’en prenne en moi en présence de Damien. J’avais beau lui dire de m’épargner devant mon fils, de différer au moins ses diatribes, elle n’en avait cure. Maintenant que je n’étais plus à la maison pour tempérer ses attaques, elle devait s’en donner à cœur joie. Avec mes comptes bloqués pendant si longtemps et l’infamie de mon renvoi du ministère de l’Éducation mondiale, elle ne manquait pas d’arguments pour me vouer aux gémonies.

Je me suis approché de la caisse avec des frissons. La note allait être salée. Ne disposant plus d’aucun revenu, une telle dépense était véritablement déraisonnable. Heureusement, comme je n’avais pas pu faire de retrait depuis le blocage de mes comptes, il devait me rester assez de fonds. J’avais fait soigneusement le calcul tout au long de mes achats. Il ne s’agissait de risquer la prison pour morosité. L’alliance universelle ne plaisantait pas avec les incivilités économiques.
J’ai souri à la caissière. J’étais tellement content de pouvoir à nouveau faire mes courses comme un citoyen normal. Bien sûr, javais un peu honte de ce que j’avais dû faire pour récupérer mes droits, mais bon, c’était pour la bonne cause. L’amour de mon fils valait toutes les trahisons.
Et puis, j’en avais assez d’être un paria. Je voulais me fondre dans la foule. Maintenant que j’avais accès à mes comptes, que je retrouvais ma citoyenneté économique, je pouvais espérer retrouver un emploi. Même au salaire minimum et avec des conditions de travail difficiles. Ce n’était pas grave, j’étais prêt à tout accepter.
C’est avec grande émotion que j’ai passé ma main droite sur le scanner. La lumière verte ne s’est pas allumée. Une décharge d’adrénaline m’a presque brisé en deux. Une nouvelle tentative. Rien. Une troisième. Toujours rouge. J’étais complètement paniqué.
La caissière est venue à mon secours.
— Attendez, on va essayer sur le front. Cela marche toujours mieux là.
Je me suis approché d’elle tête baissée. Elle a appliqué son scanner portatif. Rien. C’est alors qu’elle a prononcé les mots les plus terribles qu’il m’ait été donné t’entendre.
— Monsieur, vous avez été déconnecté.
Ce n’était pas possible. Je ne voulais pas y croire. L’inspecteur m’avait pourtant promis. Il avait même fait les manipulations devant moi. Avait-il oublié de valider ? Vraiment, je ne comprenais pas.
On ne m’a pas laissé le loisir de m’expliquer. Deux vigiles se sont précipités sur moi avec une promptitude impitoyable. Ils m’ont entraîné avec eux avant de m’enfermer dans un cagibi. Là, j’ai beaucoup pleuré.
Dix minutes plus tard, lorsque la porte s’est ouverte, j’ai retrouvé un peu d’espoir en reconnaissant l’inspecteur Hébert de la police communale.
— Tiens, comme on se retrouve ! m’a-t-il lancé avec un sourire méprisant. Il avait été pourtant si charmant au cours de notre dernier entretien.
— Monsieur l’inspecteur, je suis content de vous voir. Vous avez dû commettre une erreur car mes droits n’ont pas été réactivés.
— Pauvre con. Tu ne pensais quand même pas t’en tirer à si bon compte pour les trois noms que tu m’as donnés ?
J’étais atterré. Ce n’était pas trois condisciples que j’avais dénoncés, mais cinq. Et pas des moindres : l’intégralité du conseil d’église. L’inspecteur avait bien peu de mémoire.
— Je vous ai dit tout ce que vous me demandiez et vous m’aviez promis de rétablir ma marque numérique.
— T’as vraiment cru à ce que je te disais ? T’es débile. De toute façon, je ne l’ai pas, ce pouvoir de te réactiver. Seul un juge peut le faire et aucun ne prendra une telle décision. L’alliance ne veut plus de cinglés comme toi. Le fanatisme, on en a soupé. L’homophobie et l’inégalité des sexes, c’est fini. Même si vous avez retiré les horreurs écrites par Saint-Paul de votre pourriture de bible, personne n’est dupe. Les obscurantistes, ils sont hors la loi.
— Mais, j’ai renié ma foi. Vous me l’avez même fait écrire.
— Ta foi ? Pauvre niais. Croire ? Qu’est-ce qu’il y a croire maintenant que le conseil scientifique nous guide ? On n’a qu’à suivre ces ordonnances. Il n’y a pas à chercher ailleurs. On n’est plus au moyen-âge.
— Oui. Mais alors comment je peux faire pour être réinitialisé ?
— Moi, les renégats comme toi, je ne leur fais pas confiance. Tu me fais même gerber tiens. Donner ses potes pour un paquet de biscottes, je vois rien de plus minable !
Je n’ai rien répondu tellement j’étais affligé. L’inspecteur Hébert en a profité pour m’infliger une dernière humiliation.
— Bon, maintenant tu vas dégager pauvre merde. Et si je revois dans le moindre magasin, je t’envoie direct au centre d’euthanasie. T’entends ?
Je gardais la tête baissée sans rien dire.
— T’entends connard ? Dis-moi que tu entends ?
— Oui.
— Allez dégage maintenant ! Et reste loin de ma vue.

Je suis sorti du centre commercial dans un état de complet abattement. Cette fois, ma situation se faisait véritablement dramatique. C’était la Bérézina.
Ainsi, ma trahison n’avait servi à rien. Je n’avais pas obtenu la fameuse marque. Ma puce n’avait pas été reprogrammée. Ce sale flic m’avait menti. Il n’avait rien fait pour me réintégrer dans ma citoyenneté économique. Le salaud.
Comment allais-je faire désormais pour me nourrir ? Je ne pensais même pas aux vêtements, mais le problème était le même. Dans ces conditions, je ne pourrais pas survivre longtemps.
Lorsque j’étais encore membre de l’église, je mangeais au moins à ma faim. Certes, je devais me contenter des produits issus du marché parallèle des communautés chrétiennes. Nous avions nos jardins, nos abattoirs, nos couturières, même nos garagistes clandestins. Nous vivions de pis-aller, d’à peu près, il nous manquait toujours quelque chose. Mais, je n’avais pas faim.
Mon apostasie m’avait coupé de tous ces bienfaits de bric et de broc. J’allais finir clochard et mourir sous un pont. Cette perspective m’anéantissait. Je ne pouvais pas l’accepter. La punition pour ma lâche trahison ne pouvait être aussi cruelle. Mon Dieu était un Dieu de pardon. Il pouvait bien comprendre ma faiblesse. J’avais commis mon méfait pour reconquérir l’estime de mon enfant. Ce n’était pas pur égoïsme. Non, je ne méritais pas une telle sentence. Je savais que le Seigneur était prêt à me reprendre dans ses bras.
Je doutais toutefois de l’accueil des frères et sœurs. Certains ne manqueraient pas se poser des questions quant à ma désertion des semaines précédentes. J’avais en effet suivi la consigne de l’inspecteur. Il m’avait demandé de rester chez moi le dimanche pour ne pas risquer d’être embarqué dans une éventuelle rafle.
Je risquais de rencontrer de l’hostilité. Mais, je n’avais pas le choix. C’était ça ou crever. Il fallait que je retourne à l’église pour bénéficier de ses services en matière alimentaire. J’avais tellement faim.

J’ai tenu la semaine avec des boîtes de conserve. J’en mangeais le contenu froid puisque je n’étais plus capable de payer mes factures d’électricité. La bouteille de gaz, fournie par l’église, était vide depuis dix jours.
Le dimanche, je me suis présenté au local de l’église une bonne demi-heure avant le début du culte. Je voulais être sûr de ne pas rater la distribution. Je manquais de tout.
J’ai vite compris qu’il y avait un problème. Le torchon rouge n’était pas à la fenêtre. C’était signe que la voie n’était pas libre, que le culte n’aurait pas lieu. Évidemment, cela était à craindre. Après mes dénonciations, la communauté devait se méfier. Peut-être le lieu de réunion avait-il était changé. Je m’approchais un peu plus et je vis une pancarte sur la porte du hangar. C’était cela, le bâtiment avait été mis sous scellés. Tout cela était de ma faute.
Je suis rentré chez moi encore plus abattu. Ma réserve de nourriture était épuisée. Je n’avais plus que mes yeux pour pleurer, ce dont je ne me privais pas. Cette activité m’apportait une forme de soulagement, mais ne remplissait pas mon estomac. Je ne pouvais pas m’en contenter.
J’ai attendu la nuit pour entrer dans le jardin de mon voisin. Je lui ai dérobé trois pommes qui m’ont servi de pitance pour la journée. C’était mieux que rien, mais le vol ne pouvait être une solution durable. J’avais tellement eu peur lors de mon escapade que j’avais cru mourir. C’est que je risquais l’élimination chimique en cas d’arrestation. L’alliance mondiale était intransigeante avec les outrages à la propriété.
Dès le lundi, je suis allé quémander de l’aide à mes coreligionnaires. J’ai commencé par notre pasteur, un médecin à la retraite. Quitte à m’humilier, autant le faire devant le responsable de notre communauté. Une fois son pardon obtenu, il serait bien plus facile d’obtenir celui des fidèles ordinaires. Ils oseraient moins me battre froid. Cela me coûterait moins d’humiliation.
Bien sûr, il n’était pas chez lui. En même temps, la loi de Murphy, je l’avais bien aidée. Daniel était le premier nom que j’avais donné. Forcément, sa maison était sous scellés. Il avait dû être arrêté. Sa femme aussi bien sûr. Évidemment, ce n’était que de la bonne logique.
J’ai fait le tour des membres les plus influents. Ceux qui pouvaient m’apporter une aide économique. Je ne sais pas combien j’ai fait de kilomètres en vélo pour me rendre à leurs différents domiciles, mais j’en avais les jambes douloureuses au point de ne plus tenir sur mes jambes. Bien sûr, il m’était impossible de me procurer de l’essence pour ma voiture. Le plus idiot était que je ne pouvais pas la vendre. Sans cette foutue image numérique sur mon front et mon bras, je ne pouvais pas faire la moindre transaction monétaire. C’était bien ça le drame.
Enfin, le plus grave était tout tout de même ce que j’avais fait. Tout le monde était en taule maintenant. Les maisons étaient toutes sous scellés. Bientôt, elles seraient vendues par les domaines. C’était bien spécifié à chaque fois sur les pancartes affichées sur les portes.
J’avais vraiment fait une idiotie. Comment allais-je faire maintenant ?

Voilà, j’étais tout seul. Par ma faute, une bonne partie de la communauté, si ce n’était l’intégralité, était décimée. Sans l’église, j’allais mourir de faim. J’étais au comble du désespoir.
À force de me torturer l’esprit, je me suis souvenu de la vieille Liliane. Son état de santé l’empêchait souvent de participer au culte dominical. Peut-être avait-elle échappé à la rafle ? C’était en tout cas mon dernier espoir.
Elle ne m’a pas ouvert tout de suite. Elle se méfiait. Le diabète avait beau l’avoir rendue à moitié aveugle et boiteuse suite à l’amputation d’un pied, elle gardait toute sa tête. Il m’a fallu parlementer dix bonnes minutes à travers la porte et donner toutes les preuves de mon identité. Lorsqu’elle j’ai eu satisfait à toutes ses exigences, elle a simplement lâché :
— Bon, c’est bien toi Judas, je t’ouvre.
J’étais vraiment humilié et vexé qu’elle m’attribue ce prénom infamant. Il était vraiment cruel de m’assimiler à ce renégat. Mes motivations étaient autrement respectables que celles de ce salaud. J’avais voulu rentrer dans les grâces de mon enfant, cela pouvait se comprendre. Ma trahison, si coupable qu’elle fut, ne me rabaissait au niveau de Judas. Ah non, personne n’avait le doit de dire ça.
Je préférais toutefois ne pas expectorer mon indignation. Mon extrême dénuement m’obligeait à un aplatissement complet. Si Liliane me rejetait, il en était fini de moi.
— Hou là, mais t’as une sale tête toi ! T’as pas dû manger depuis longtemps pour être aussi maigre. Allez, va t’asseoir à la table.
J’ai voulu parler, mais mes yeux se sont embués de larmes. Certaines ont même coulé sur mes joues.
— Tais-toi. Tu vas manger d’abord. Tu pleureras après.
J’ai fait comme elle m’a dit. J’ai bâfré comme jamais. Elle avait de tout la pauvre vieille. Du pain, de la viande, des pommes de terre, même de la charcuterie. Je croyais être au banquet du Seigneur dans le paradis. Sauf que Julienne me fixait avec un regard incrédule tout en hochant la tête en signe d’incompréhension. Par instants, elle lâchait à voix basse un « Qu’est-ce que tu as fait malheureux ! », qui, même s’il me glaçait le sang, ne m’empêchait pas de me régaler.
Quand j’ai eu fini de m’empiffrer, elle a pris mes mains dans les siennes.
— Bon, maintenant que t’es revenu, c’est bien, on va avoir à nouveau un pasteur.
J’ai failli recracher ma dernière bouchée tant j’étais stupéfié par les propos de Liliane.
— Qu’est-ce que tu dis ? Je ne vais pas faire le pasteur après ce que j’ai fait.
— Ben si, les autres, ils t’attendent tous. C’est quand même toi qui connais mieux la bible.
— Mais personne ne voudra me faire confiance.
— Mais si. On sait bien que tu trahiras plus le Seigneur maintenant que tu vois où ça t’a mené. T’es vacciné.
— Mais, je ne peux pas.
— Tais-toi. Je te connais, tu n’es pas assez courageux pour te pendre comme le vrai Judas. Alors, tu n’as pas le choix, il te faut faire comme Pierre. Lui aussi, il avait trahi le Seigneur, et pas qu’une fois.
Comme je restais silencieux et bouche bée, elle a ajouté :
— Tu es prisonnier du Christ, c’est pas merveilleux.
Alors, comme elle avait prévu, j’ai pleuré pour de bon. Je crois bien que c’était de joie.
25

Un petit mot pour l'auteur ? 10 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Constantin Louvain
Constantin Louvain · il y a
Un récit très original et très bien mené.
Image de Nicolas Auvergnat
Nicolas Auvergnat · il y a
C'est astucieux. J'ai bien aimé... Je ne sais pas ce qu'il faut en conclure concernant les chef des cultes... Hum, une morale intéressante !
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une dystopie d’un genre particulier rappelant différents épisodes de persécution religieuse mais dans un autre contexte.
La trahison se porte bien et ce genre de scénario avec l’ajout de la technologie n’est pas invraisemblable dans une telle société, c’est une histoire cynique bien menée.

Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
La bible ne fait pas le moine ... Et le coq chantera trois fois.
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire dense, complexe, qui nous oblige à réfléchir ! Une invitation à venir soutenir ma Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre cette épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

Image de Chris Mac
Chris Mac · il y a
Cette histoire peut être lue à différents degrés. C'est tout son intérêt !
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Cette communauté qui réintègre et promeut le traître est bien généreuse !...
Image de Paul Jomon
Paul Jomon · il y a
Mais à quoi tiens la vocation ? A un concours de circonstances et des considérations très matérielles.
C'est plutôt faible comme point de départ, qu'importe car la Bible du pasteur a toujours une réponse :
"Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes." 1 Corinthiens 1:27

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Un étrange récit qui nous pousse à la réflexion .

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Année Zéro

Donald Ghautier

L’ordinateur de bord égrenait son compte à rebours : 3000, 2999, 2998… XXX réglait les derniers instruments de navigation, ajustait les paramètres techniques et préparait le vaisseau... [+]