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Le pour et le contre

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Thierry Mulot

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Le doigt posé sur la touche ENTER, Kevin regarde l’écran mais hésite encore.
— J’appuie ou je n’appuie pas ?
Il parle tout haut. Il regarde son bébé avec un mélange de profonde admiration et d’indéfinissable terreur. Il a travaillé dessus pendant 2 ans et, ce dimanche, mis un point final à son œuvre. Philippe est né. Il lui a donné ce prénom à dessein. Personne ne se méfie de quelqu’un qui se prénomme Philippe : celui qui aime les chevaux.
C’est là devant lui : une succession de symboles et de codes dont il est le seul à pouvoir percevoir la beauté et la puissance. Il a fait ça tout seul, patiemment, petit à petit. Il n’a pas compté son temps après les cours, les weekends et pendant toutes les vacances scolaires. Des heures et des heures de travail derrière son ordinateur à mettre au point sa création.
Mais quel résultat ! Il est particulièrement fier de lui. Il n’a pas 17 ans et il les tient tous entre ses mains. Lui l’introverti aux yeux larmoyants, le discret au nez qui coule, le transparent qui tousse, l’ado que personne ne remarque et surtout pas les filles, possède, sans que personne ne le sache, le pouvoir ultime.

Roscoe baille. Il s’éveille au monde après une sieste dont il a le secret. La fin d’après-midi amène un temps plus frais.
La sieste et le temps frais, ça ouvre l’appétit.
Roscoe s’étire sur ses pattes de devant, ses pattes de derrière, et avance d’un pas nonchalant vers sa gamelle.
Avec consternation, il renifle les croquettes de régime qui gisent au fond du plastique.
Hors de question qu’il ingère cette insulte gustative.
Il est temps d’aller chercher ses réserves. La promesse du festin à venir provoque une agitation joyeuse.
Il gratte à la porte, il piaule, il aboie. On finit par lui ouvrir et il se précipite dans le jardin.

— Bon, et maintenant qu’est-ce que je fais ?
Kevin connait exactement ce qui va se passer si son index s’enfonce d’un millimètre. Philippe prendra son baluchon et partira sur le net. Il s’arrêtera sur chaque page Facebook de chaque fille de son lycée et les demandera en amie. Pirater la liste des lycéennes sur le serveur de son bahut est d’une facilité déconcertante. Son enfant présente une photo qui montre un visage correspondant aux canons du moment et des intérêts qui le rendent très intéressant. Il en suffira d’une. Une seule.
Alors, Philippe déposera son code indétectable. Ce code ira s’inscrire dans chaque ordinateur de chacun de ses amis et dans chacun des ordinateurs des amis de ses amis. En quelques heures la totalité de tous les comptes Facebook de la planète sera contaminée. Mais Philippe est un grand voyageur et son cheval de Troie ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Il s’inscrira dans chaque mail envoyé et s’invitera ainsi dans tous les ordinateurs de la planète en quelques jours, même dans les plus sécurisés.
Philippe est un chef d’œuvre. Un virus mimétique qui imite tous les logiciels antivirus et s’intègre en eux. Aucun ne peut le reconnaitre car c’est sa raison d’être. Aucune machine ne sera à l’abri. Bien entendu, il sait parfaitement que certaines administrations sont ultra protégées. Elles limitent le contact avec l’extérieur, mais il sait également qu’il y a toujours à l’intérieur un employé qui commet l’erreur de mélanger le privé et le professionnel. Toujours. Ça demandera juste un peu plus de temps.
Philippe possède une horloge interne, un compte à rebours. Il sera totalement silencieux pendant 9 mois. Il s’animera le jour de l’anniversaire de Kevin, heure de Greenwich. Le 6 juin à 6 heures, tous les ordinateurs de la planète cesseront de fonctionner définitivement.
La fin d’un monde et peut être la fin du monde tout court.
— J’appuie ou je n’appuie pas ? répète-t-il.
Depuis quelques secondes il est fasciné par cet index posé sur une touche d’ordinateur. Un millimètre sépare le monde civilisé de l’âge de pierre.
Un petit millimètre.
Kevin hésite encore. Il pèse le pour et le contre.
Pour : L’humanité est une catastrophe pour la planète et tout ce qui vit dessus. Plus l’humanité se développe, plus elle empoisonne la terre.
Contre : Amélie est dans sa classe. Elle est belle.
Pour : Cette planète entière semble s’être liguée contre lui : les pollens, les acariens, les poils de chiens, les poils de chat, les amandes, les cacahuètes, les kiwis, les crevettes n’ont qu’une raison d’exister : lui pourrir l’existence. Il ne compte plus les substances auxquelles il est allergique. À quoi bon vivre dans un monde aussi hostile ?
Contre : Amélie est dans sa classe. Elle est belle et avant-hier elle l’a regardé.
Pour : La fin de l’informatique, c’est la fin de l’arrogance des nantis. Plus d’argent sur les comptes, plus de comptes. End of money.
Contre : Amélie est dans sa classe, Elle est belle. Avant-hier elle l’a regardé et elle lui a adressé la parole.
Pour : La fin de l’informatique c’est la fin des armes de destruction massive. Plus d’arsenal nucléaire, plus de drone, plus de missile. Retour aux guns et aux machettes.
Contre : Amélie mâchait un chewing-gum et elle lui en a proposé un. Bien entendu, il a refusé, il est allergique aussi à ça. Mais elle lui a souri.
Pour : Fin de la télévision, de sa propagande débile et de ses émissions à la con.
Contre : Fermeture probable du lycée : plus d’Amélie.
Pour : Il hait l’humanité.
Contre : il est amoureux d’Amélie. Et si demain, elle le regardait encore une fois ?

Roscoe est content. Et quand il est content, il a l’humeur terrassière. Il creuse avec frénésie. Il faut absolument qu’il passe de l’autre côté chez les voisins. Un os est enterré. Il ne sait plus trop ou exactement, mais avec son flair, il ne devrait pas mettre longtemps à le trouver. En quelques minutes, le trou sous la clôture est fait. Pas bien gros mais le bougre est agile. Ça devrait le faire. Un instant, mais un instant seulement, il hésite. Doit-il rebrousser chemin ?
Pour : Le vague souvenir de punitions d’un maître pas content.
Contre : Un os enterré dans le jardin.
Pour : Le vague souvenir d’une correction d’un maitre très mécontent.
Contre : Un os enterré dans le jardin avec un peu de viande pourrie autour : miam !
On verra bien, allons-y !

Le doigt posé à un millimètre de la fin du monde, Kevin hésite de moins en moins. Quelques jappements lui parviennent par la fenêtre ouverte de sa chambre, mais pour la première fois de sa vie, il se fout que le chien des voisins squatte une fois de plus son jardin.
Plus il réfléchit et plus il comprend que s’il appuie, Amélie comme des millions d’êtres humains se trouvera plongée dans un monde de chaos. Elle pourrait même être une victime des changements brutaux promis par Philippe. Son enfant une fois lancé est impossible à arrêter, même pour lui. Il n’y a pas de vaccin à son virus.

Et hop ! Direction l’angle de la maison des voisins. C’est par là que ça sent le plus, sous la fenêtre du type qui, lui, n’a jamais pu le sentir. Il dégage un parfum de peur et de stress dès qu’ils se croisent. Roscoe ne comprend pas pourquoi cet humain lui voue une telle animosité. Vaut mieux se dépêcher. Le terrier laboure la terre avec entrain.

Kevin a toujours le canon sur la tempe du monde. Un petit millimètre.
S’il tire c’est la fin des bits.
La fin de l’humanité.
La fin d’une histoire possible avec Amélie ?
Après tout, rien ne presse. Il a le temps.
Et s’il donnait une chance au monde ?
Lui, plutôt que Philippe, pourrait demander Amélie en amie. Il serait plus à l’aise pour se faire connaitre à travers un écran d’ordinateur. Il pourrait lui proposer son aide sur ce qu’il connait le mieux : l’univers numérique.
La fin du monde peut attendre.

Roscoe se promène fièrement en tenant dans sa gueule son trésor déterré. Il est plein de terre et d’herbe. Il s’ébroue.
Par la fenêtre ouverte une armée de graminées et de poils de chien s’engouffre.
Les yeux de Kevin commencent à larmoyer.
Le nez pique et démange.
Il éternue brutalement. Son corps est secoué d’un gigantesque soubresaut et son index bouge.
D’un millimètre.

PRIX

Image de Eté 2017
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Clément Dousset · il y a
construction intéressante, écriture prenante, chute bien calibrée !
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Coum · il y a
La vie est précieuse mais tout peut s'arrêter dans un éternuement, ce serait alors, le chaos général. Il faut espérer qu'il y ait plus de sagesse sur terre que de bêtises. Primeur à l'amour partagé... ; le meilleur fruit qui soit : le juste milieu.
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Thierry Mulot · il y a
Merci pour le com.
La bêtise est plus répandue que l'allergie. Et il n'y a pas encore de traitement.

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Coum · il y a
Chacun en a une part et c'est tant mieux :)
Merci pour le post.

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Maud Garnier · il y a
J'aime bien :-) pauve Amelia... et pauvre Kevin !... est-il armé pour survivre dans un monde sans anti-hitaminique :-))
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Guilhaine Chambon · il y a
J'ai bien aimé votre texte. Avez vous découvert Au fait qui est en finale? Bonne journée
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Anneh Cerola · il y a
Bravo.
Le pour : une savante montée en suspense
Le contre : on devine trop facilement la chute
Pour : L'originalité de cette dualité de conscience
Contre : (rien) ce n'est pas mal, non ?

Cela pourrait être le synopsis d'un roman pour ado :-)
Belle journée

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RichardTri · il y a
Magnifique ! Excellent le parallèle entre le sympathique clebs et le petit génie en informatique. Mon vote
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Marc du Grillon · il y a
génial!! super bien construit!
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Iremi · il y a
Ah ce Kevin, il représente bien le monde moderne.. Mon vote.

Si le coeur vous en dit, venez lire mes nouvelles dans les "très très courts" en compétition.

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Moreac99 · il y a
Adoré ! Saleté de clebs !
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