Le potager de Michel

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Je suis une auteure de 46 ans, et j'adore écrire des histoires horrifiques et fantastiques qui mènent le lecteur à affronter ses peurs les plus redoutables. J'aime flirter avec les contes de fée  [+]

Image de Printemps 2013
Le vieux paysan Michel, aux rhumatismes coriaces, était porté par un bâton de berger. Chaque matin, il descendait l’étroit sentier, bordé d’herbes rebelles, de rosiers sauvages et d’un tapis de riccies. Il n’y a pas si longtemps, celui-ci était régulièrement entretenu. Il bougonnait entre ses dents encore en parfait état : « Il faudrait que je demande au Lucien de faucher au plus vite toute cette broussaille ! Cela devient dangereux ici ! ». Le soleil brillait avec splendeur sur la vallée, le fond de l’air s’était adouci, son pull marron aux dessins de cerfs gris lui tenait chaud. Pourtant à l’aube, Michel le supportait bien. Des ombres ailées tournaient au-dessus du Grand Pic. Avec cette fascination d’éternel enfant, les yeux de Michel flamboyaient ; les aigles devaient probablement chercher quelques lièvres ou perdrix qui erraient dans les champs avoisinants. Il arriva devant le portillon en bois qu’il avait maintes fois réparé après les violents orages. Il était consolidé avec une cordelette bon marché et du fil barbelé. Tant bien que mal, il tenait droit, mais avec l’âge, il était difficile à ouvrir. Finalement, avant d’atteindre son jardin, le paysan devait emprunter les marches en ardoise qu’il avait lui-même posées. La pente était très raide et un mauvais pas pouvait être fatal. Il entra dans son jardinet orné d’un muret au granit piqué de lichen rouille et blanc. Un chêne faisait office de parasol aux trésors gourmands. Le paysan repensa aux semences particulières qu’il avait trouvées l’automne dernier. En débarrassant sa remise, il avait fait une drôle de découverte, une petite bourse de cuir, qui renfermait des centaines de graines à la forme peu commune et aux couleurs chatoyantes. Michel les avait rangées au sec.

Il sourit à la vue de ses beaux plants. Hier déjà, ses légumes d’une étonnante largeur, étaient prêts à être ramassés, seulement l’orage l’avait arrêté. Aujourd’hui, rien n’allait l’empêcher de remplir son panier. Il posa son cabas, tendit ses doigts ridés, qui effleurèrent la peau lisse et écarlate d’une tomate.
Une voix stridente, cingla.
— Arrête, paysan !
Michel leva sa tête qu’il secoua avec énergie.
— M’enfin, qui parle ? Il se retourna.
Nul visiteur n’avait pénétré ici. Aux alentours, la nature était vide et paisible.
— Regarde en face de toi !
Le paysan détailla mieux les plants, deux yeux attendrissants, aux iris bruns, et une bouche esquissée en trait de crayon, était apparue sur le fruit. Tout pantois, il s’approcha.
— Oui, voilà, tu as compris !
— Fichtre ! Une tomate, ça ne parle pas ! gratouilla-t-il son crâne, en passant un doigt sous sa casquette.
Un bourdonnement se répandit autour de lui. Ébahi, il regarda les poivrons se balancer au bout de leur pédoncule. Du sol, des tubercules, attachés à leur racine, firent surface.
— Paysan, crièrent-ils, tu es notre sauveur, tu nous as délivrés de notre léthargie ! Maintenant, nous allons pouvoir te révéler notre secret.
— Qu’est-ce que vous racontez ? recula-t-il en s’accrochant à son bâton pour éviter de chuter.
— Non, paysan, n’aie pas peur ! Nous sommes des légumes magiques. Si tu nous abreuves à profusion, d’ici quelques jours, nous pourrons devenir aussi hauts et énormes qu’une meule de foin.
— C’est de la folie, je ferais quoi de légumes géants ?
Un éclat malicieux s’éclaira dans leur regard.
— Réfléchis paysan ! Tout le pays va venir admirer ton potager. Songe à tous les prix ou récompenses que tu pourrais recevoir !
L’atmosphère qui à présent flottait autour de Michel devenait abracadabrante.
— Bougre ! Je m’en moque ! Je veux ma soupe !
— Que tu es obstiné ! Nous t’offrons la chance d’avoir des légumes uniques et tu veux toujours nous cuisiner ?
— Exact, je me moque pas mal de savoir d’où vous venez et ce dont vous êtes capables de faire.

Venu du tréfonds des ténèbres, un rugissement courroucé monta de ces plantes d’apparence inoffensive. Des crochets longs et hideux poussèrent sur les deux côtés de leurs lèvres menaçantes. Leur brouhaha féroce augmenta. Des pupilles verticales, d’un fond vert félin et phosphorescent, défièrent Michel. Le visage blême, le front perlé de sueur froide, le paysan affolé se retourna vers le portillon, et prit de l’élan pour s’échapper. Aussitôt, il perçut sous ses pas de violentes secousses telluriques, la terre se crevassa. Des choses colossales en surgirent, rampèrent vers lui. C’étaient les racines géantes des plants. Elles se convulsèrent, érigèrent leurs corps cagneux et tords pour s’enrouler autour de ses chevilles. Michel s’écroula à plat ventre. Son bâton se rompit contre un rocher, sa casquette roula par terre. Les racines se contorsionnèrent dans la boue, en attirant le paysan vers les crocs saillants des légumes, dont leurs gueules grandes ouvertes et affamées projetaient de la bave. Un ciel macabre assombrit le lieu. Une brume méphitique, verdâtre, serpenta le jardinet qui fut brusquement plongé dans un autre monde. Les masses visqueuses ne cessèrent d’oppresser Michel en larmes par leur persiflage.

— Ce paysan va regretter ses paroles, car à son tour, il va goûter à la sensation d’être dévoré... !
— Promis, cria-t-il d’une voix accablée. Je ne vous mangerai pas !
Leur réponse fut des rires malsains à gorges déployées. Les racines tirèrent ses chevilles. Dans un ultime souffle de désespoir, le paysan s’accrocha à la glèbe et disparut sous un amas poisseux. Des gémissements survinrent. Le bruit infernal du corps broyé de Michel rappelait un antique moulin à os, brisant ses bras, et ses jambes... Et à torrent, une source noirâtre inonda l’étroit potager. Le festin se résuma à engloutir la chair flasque du paysan. Voraces, les légumes se disputèrent leur part ensanglantée. Une rixe éclata entre eux. Une ménagerie infernale, grouillante d’injures, de crachats vaseux, monta jusqu’au ciel. Au lointain, un cri faible arrêta la foire aux poings. Couverts des lambeaux du cadavre, les légumes se terrèrent dans le silence tandis qu’ils entendirent quelqu’un approcher. Ils s’affairèrent dans un murmure fielleux et reprirent leur aspect normal. Les racines s’engouffrèrent sous le sol, qui absorba le sang du paysan. Le potager redevint serein.

Un garçonnet de sept ans, essoufflé, appelait son grand-père. Luc s'étonna de ne pas le voir au jardin. Il y pénétra, reconnut près du chêne le panier renversé. Il eut l’impression que la terre cultivée s’était soulevée. L’enfant secoua son épaisse chevelure brune.
« Encore un tour de ton imagination débordante ! » lui répondrait sa mère. C’est alors qu’il vit près du muret, le bâton brisé de son grand-père. Il le prit entre ses mains.
— Papi !
Sûr, il lui est arrivé quelque chose !
Il décela par hasard des traces de griffes et les suivit. Elles menaient jusqu’aux plants de légumes. Luc recula de quelques pas.
Qu’est-ce que qu’il se passe ici ? Saisi d'épouvante, il se précipita vers le portillon. Des chuchotements vinrent à lui. L’enfant se retourna.
Interdit, il se frotta les yeux. Tous les bons légumes que son grand-père faisait pousser dans son jardin s’agitaient. Des yeux ovales, emplis de tendresse, l’observaient.
— Qui êtes-vous ? Et où est mon Papi ?
— Ton Papi est parti pour quelque temps, c’est à toi de prendre soin de nous aujourd’hui ! lui répondit une tomate charnue.
— Car tu le peux voir, nous ne sommes pas des légumes comme les autres, nous sommes magiques !
— Magiques ! répéta Luc, excité.
— Oui, mon garçon. Si tu nous arroses abondamment, une journée entière peut parfois nous suffire, nous pourrons atteindre notre taille réelle, et nos pouvoirs seront grandioses.
Les légumes maléfiques faisaient tout pour attiser la curiosité de Luc, afin qu’il les aide à se métamorphoser au plus vite et qu’ils puissent se libérer de leurs maudites entraves. Ils se répandraient ainsi hors du potager pour dévorer, détruire tout sur leur passage.
— Nous pouvons exaucer tous tes souhaits ! rajouta une courgette.
— C’est vrai ? s’exclama-t-il d’un ton enjoué. Je pourrais avoir mon super vélo Wonderbike ? Et le super jeu de Ninja, Shinobi Attacks ? Les légumes acquiescèrent avec frénésie.
— Mon grand-père... dit-il, en réalisant son absence.
— Il est préférable que tu ne l’attendes pas, mais juré, vous serez bientôt réunis. En attendant, tu dois une promesse à ton Papi, répondit une pomme de terre aux courbes disgracieuses.
— Oui... Mais d’où viennent ces griffures ?
— C’est un aigle géant qu’on a fait apparaître. Il est venu chercher ton Papi pour survoler la Terre.
— Un aigle géant ! dit-il d’un air ahuri. Waouh, vous pouvez en faire des trucs ! Pourquoi la canne de mon Papi est-elle cassée ?
— Oh, ils ont fait des loopings, des loopings, et elle est tombée !
— C’est trop génial ! C’est d’accord ! reprit-il, je serais le capitaine Jack Sparrow du potager ! Il brandit une branchette vers eux. Et vous, mes moussaillons...
Puis Luc leur dit précipitamment :
— Je vais aller tout de suite ouvrir le robinet pour le tuyau d’arrosage. En vous donnant de l’eau toute la nuit, vous grossirez plus vite, et demain, vous pourrez me montrer tous vos pouvoirs !
— En voilà une excellente idée ! répondirent-ils, les yeux brillants de jubilation.
— Je peux faire venir ma Mamie, elle pourra comme ça rejoindre Papi sur le dos de l’aigle !
— Oh, mamie sera la bienvenue ! proclama une tomate, la salive aux lèvres.
Luc leur dit d’une manière boudeuse.
— Mais Mamie va être déçue par Papi ! Il lui avait promis de ramener des légumes ce matin.
Ils tapotèrent avec leurs mains leurs ventres grassouillets, et pouffèrent en choeur :
— Nous, il ne nous a pas déçu, ton Papi !



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Michèle Dross · il y a
Une histoire horrifique et fantastique en effet!!!
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Lafontchris · il y a
Merci pour vos commentaires
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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Utilisateur désactivé · il y a
Très très bien écrit. Félicitation. Venez voir ma page à l'occasion
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Lafontchris · il y a
Merci Mamspaps, je ne manquerai pas !
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Sylvie Auger · il y a
Belle histoire,,,
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Lafontchris · il y a
Merci Sylvie, ravie que ce texte vous ai plu
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Sylvie Epouzix · il y a
et la suite? moi je veux savoir si la mamie s'en sort!
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Lafontchris · il y a
Merci Sylvie, en lisant la fin, on comprends bien que le clin d’œil, des légumes voraces, et coquins qui dupe le petite-fils, vont pas ne rester là ! Il faut savoir s'arrêter sur un clin d’œil diabolique, pour ne pas alourdir le texte !
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Anne Marie · il y a
J'ai eu beaucoup de plaisir à lire cette histoire. Bravo.
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Lafontchris · il y a
Merci Anne marie, cette nouvelle fera partie d'un recueil de nouvelles fantastiques, et sera illustrée par moi-même !
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Nicky D'Yvrea Auteur · il y a
Petite histoire sympa. qui rappelle les cauchemars de l'enfance. (Pauvre papy!)
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Lafontchris · il y a
Merci Nicky ! depuis toi tu as bien réussit ,) !! j'ai voulut effectivement écrire ce texte dans cette ambiance enfantine horreur, burlesque.
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Comte Dagon de Joinville · il y a
Pas mal du tout! J'aime beaucoup, même si la fin est un peu abrupte.
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Lafontchris · il y a
Bonjour, merci d'avoir lu et pour votre commentaire, pour la fin, il me semble qu'elle termine brutalement, c'est juste une fin cocasse, comme les tout ce qui s'y déroule ! C'est un texte écrit vraiment dans l'humour noir, du début jusqu'à la fin !
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Axel Pierredon · il y a
cette nouvelle est superbe tatie j'espere que tu gagneras ce concours.
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Neko Chris Créatrice · il y a
Merci ma puce, j'suis drôlement contente tu cela t'es plu, )))

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